‹ Henri Heine, penseurChapitre 124 sur 188 · XXII, 161 s. cf · texte numérisé non relu

XXII, 161 s. cf

de marchander avec Campe comme pour une paire de vieilles culottes ^.. »

Voyons ce que signifie au juste cette « conversion » de Heine.

Pour comprendre la portée exacte de la « conversion » de Heine il faut bien se rendre compte qu'elle a son point de départ non pas tant, peut-être, dans une renaissance de la foi et des espérances religieuses, que dans une vision de plus en plus pessimiste deTunivers. A Tépoque de sa maturité, Heine avait, dans un élan d'optimiste confiant et joyeux, proclamé la divinité de l'homme et de la nature et affirmé sa volonté de créer ici-bas une démocratie de dieux terrestres. Sur son lit de douleurs il confesse la banqueroute de ses magnifiques espérances. L'idéal religieux et Fidéal politique qu'il a conçus jadis, le panthéisme et le socialisme saint-simonien ne sont plus, à ses yeux, qu'utopie et que mensonge. Chimérique, le rêve d'une religion qui concilierait harmonieusement les droits de la chair et ceux de l'esprit, les exigences de la raison et celle du cœur ; chimérique aussi le rêve d'un état social qui donnerait satisfaction en même temps à la masse et à l'élite et réaUserait sur terre à la fois le bonheur de tous et la beauté. Nous ne sommes pas des dieux terrestres et nous ne saurions le devenir. Ne nous obstinons pas à poursuivre d'irréalisables sj'^nthèses. Tout ce que nous pouvons faire c'est de parier, dans l'angoisse de notre cœur, pour le déisme ou l'athéisme, pour le bien-être du peuple ou pour la beauté.

1. XXII 174 s. Lettre à Campe du l"' juin 1850. Heine fait allusion à sa conversion dans une série de lettres adressées vers ce moment à ses divers correspondants. Il en parle à Max Heine dans une lettre du 3 mai 1849 {Deutsche Rundschau, t. CXlI. p. 52). au père de Lassalle le 30 avril 1830 (Lettres XXII, 172), à Laube le 12 octobre 1850 (Wolff. Briefe von IL Heine an H. Laube, Breslau 1893, p. 52). Dans ses conversations avec Fanny Lewald, Alfred Meissner, Adolphe Stahr (voir Strodlmann. Heine II, 376 ss.) Heine revenait aussi volontiers sur ce sujet.

Examinons d'abord comment cette évolution vers le pessimisme se manifeste dans les idées politiques de Heine.

En étudiant, au chapitre précédent, l'histoire de l'apostolat politique de Heine, nous avons déjà eu l'occasion d'observer comment l'enthousiasme des années qui suivent la Révolution de 1830 fait place, peu à peu, à un scepticisme toujours plus amer. xNous l'avons vu, dans Lutèce, reconnaître l'inanité de ses espérances saint-simoniennes et prédire avec une mélancolique résignation l'avènement inévitable d'une république européenne communiste et égalitaire. Nous l'avons vu quelques années après confier, non sans tristesse, à son vieux compagnon de luttes Varnhagen d'Ense combien il se sentait différent des nouveaux champions de la démocratie et l'insurmontable appréhension qu'il éprouvait en face des cataclysmes qu'il prévoyait pour l'avenir. A mesure qu'il devient plus souffrant et plus caduc, ces dispositions pessimistes s'accentuent. Les événements de 1848 auxquels il assiste, impuissant, depuis son lit de douleur ne lui inspirent guère que de la répulsion ou de l'effroi. Au premier moment il sent bien, un instant, se réveiller en lui son ancienne ardeur belliqueuse : « Quel malheur, aurait-il dit, d'assister à une telle révolution dans mon état de santé ! J'aurais dû être mort ou bien portant* ! » Et dans les articles assez insignifiants d'ailleurs qu'il envoie à la Gazette d Augsbourg sur les journées de Février, il prend assez bien son parti des événements. 11 constate sans regret que les Français ont changé la livrée dorée de la royauté romantique qui craquait sur toutes les coutures contre la blouse peut-être un peu ample mais du moins commode de la république. 11 fait un éloge enthousiaste de Lamartine, applaudit au résultat des élections pour le gouvernement provisoire et salue les nouveaux élus comme « de vaillants paladins de la paix, de véritables chevahers de l'humanité^ ». — Mais cet éclair d'enthousiasme s'éteignit bien vite. Malade,

1. F. Lewald, Erinnevungea an das Ja/u , 1848, I, 104, 208 ; cité par Strodtîîiaiin, Heine. II, 348.

Page 1