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et qui rendait impossible pour longtemps le relèvement de l'Allemagne. Le temps n'était plus où Heine se posait en don Quichotte de la liberté : sur la fin de sa vie, il ne s'intéressait plus aux défenseurs impuissants et malheureux d'une cause qu'il jugeait décidément perdue et trouvait fort ridicules ceux qui acceptaient ou surtout recherchaient le rôle ingrat de chevalier de la Triste Figure. Il ressentait un dédain mêlé de colère pour les utopistes, les gens d'imagination qui vivent dans leurs rêves, se paient volontiers de grands mots et de beaux sentiments, comédiens dans l'âme, amoureux de tirades ronflantes et de gestes pathétiques, sincères d'ailleurs et se faisant illusion à eux-mêmes plus encore qu'aux autres, mais incapables d'une action énergique et persévérante, incapables de se mesurer virilement avec la réalité. Il n'avait plus la même foi que jadis dans la toute-puissance de l'idée ; il estimait que l'enthousiasme ne supplée pas à la réflexion, que les champions d'une mauvaise cause n'en sont pas moins à redouter s'ils ont des fusils et des canons. La seule chose qui lui parût respectable, c'était une volonté ferme au service d'une conviction profonde, et c'est précisément la volonté qu'il trouvait faible et vacillante chez les républicains allemands. De là son pessimisme : il répétait qu'il était impossible de fonder la liberté sans hommes libres ; or il cherchait des hommes et ne voyait partout que des simples d'esprit ou des vaniteux impuissants. Et il cinglait tous ces grotesques de son ironie vengeresse, n'estimant point le présent et n'attendant rien de l'avenir \
1. Remarquons bien d'ailleurs que le pessimisme sceptique de Heine ne l'empêche en aucune façon de conserver intacte sa foi dans la religion de la liberté et de ressentir la plus violente indignation contre ceux qu'il fient pour des renégats de cette religion. Lorsque, au lendemain de ces événements de 1848-49, Laube écrit son livre sur « le premier parlement allemand » (Leipzig 1849) où il réclame « de la liberté avec modération et l'unification de la partie allemande même au prix de sacrifices », la colère de Heine ne connaît pas de bornes et, au risque de se brouiller avec un ami qui lui était cher, il lui exprime sa façon de voir dans les termes les plus durs : « Du hast ein Verbrechen an den heiligen Geist begangen, und du weisst, dass dièse Sorte von Verschuldigungen keine Vergebnis finden... Ich begreife wie du die Helden deiner ehemaligen Partei (Du hast vielleicht vergessen, dass du zur revolutionàren Partei gehôrt hast und als
I.e temps était loin, en effet, où le poète se faisait le champion des droits divins du peuple et rêvait de fonder une démocratie de dieux terrestres. Sans doute il croit toujours encore au triomphe final de la cause populaire : « Je suis, dit-il, demeuré fidèle à ces mêmes principes démocratiques que j'ai embrassés dès ma première jeunesse et pour lesquels depuis lors j'ai brûlé d'une ardeur toujours plus vive^ .» Gomme jadis il proclame que l'avenir appartient aux communistes. Mais cette perspective loin de le réjouir lui cause un insurmontable effroi. Non qu'il ait peur à la façon du bourgeois satisfait qui tremble pour ses capitaux. Mais il ressent « cette terreur secrète de l'artiste et du savant qui voit menacée toute notre civilisation humaniste, ce fruit d'un labeur de trois siècles et le véritable élément de notre vie moderne ». Il lui semble que toute culture supérieure sera irrémédiablement compromise le jour où la multitude arrivera au pouvoir. « Quoiqu'en théorie un généreux entraînement puisse me porter à sacrifier les intérêts de l'artiste et du savant aux besoins des masses souffrantes, déshéritées et exploitées, néanmoins, dans le domaine des faits, j'ai horreur de tout ce qui se fait par la multitude, et je n'en peux pas supporter le moindre attouchement. J'aime le peuple, mais je l'aime à distance ; j'ai toujours combattu pour l'émancipation du peuple, c'était la grande affaire de ma vie; cependant, dans les plus chaleureux moments de mes luttes, j'évitais le moindre contact avec les masses. » Le peuple, continuait-il.
Koryphiie derselben genug erduldet hast) — wie du holile Libérale, strohkopfige Republikaner iind den schlechten Schweif einer grosscn Idée, mit deinem piickelnden durcliheclielnden ïalente, lacherlich machen konntest — leichtes Spiel hatîest du jedenfalls, da du dièse l'ersonen nur genaii abzukonterfeien brauchtcst, und die Natur dir hier zuvorgekommen, indem sie dir Karikaturen bereits fix und fertig vorgefiihrt, in die Feder geliefert. — Du hast kopflose Menschen guiJlotinirt. Aber ich begreife nicht, wie du mit eincr stoischen Beharriichkeit der Lobpreiser jener Schlechtern und noch Mittelmassigeren sein konntest. jener Heroen, die kaum werlh .sind, ihren geschmahten Gegnern die Schuhriemen zu lôsen. und die sich resiimiren in dem Edlen von Gagern. diesem Achilles. dessen Ilomer du geworden bist. » — E. \Volf, Briefe von IL Heine an H. Laitbe, 40 s. Lettre du i-2 octobre 1850.
LA CONVERSION DE HEINE 20îi
a, comme tous les souverains, ses courtisans qui lui disent qu'il est beau, bon et intelligent ; or c'est le contraire qui est exact. A la vérité, ce n'est pas tout à fait sa faute s'il est sale, méchant et bête : peut-être ne serait-il point sale si l'on instituait des étuves où il pût se baigner gratuitement; point méchant si on le nourrissait convenablement ; point bête si on l'instruisait dans les écoles publiques. Mais pour l'instant et dans l'état actuel des choses il est prudent, si l'on a les sens quelque peu délicats, de l'aimer à distance et d'éviter tout contact trop direct avec lui. « Un démocrate enragé de mon pa3^s, concluait Heine, me dit un jour qu'il tiendrait sa main sur le feu pour la purifier, s'il avait le malheur de toucher celle d'un roi ; moi je répondis que si Sa Majesté le Peuple, le souverain en qui réside tout pouvoir légitime, avait serré ma main, je la laverais*. »
Et cette montée de la foule devient chaque jour plus menaçante. En Allemagne surtout, où les ouvriers allemands forment le noyau d'une armée de prolétaires sinon très disciplinée, du moins fortement endoctrinée, les ennemis de l'ordre social forment une cohorte bien autrement dangereuse que les communistes des autres pays. En Angleterre, par exemple, les chartistes sont poussés par la faim et non par une idée. Rassasiez-les de roastbeef et de plum-pudding et ils ne seront plus dangereux. Sitôt repus ils tombent à terre comme les sangsues. Au contraire « les chefs plus ou moins occultes des communistes allemands sont de grands logiciens dont les plus forts sont sortis de l'école de Hegel, et ils sont sans nul doute les têtes les plus capables et les caractères les plus énergiques de l'Allemagne. Ces docteurs en révolution et leurs disciples impitoyablement déterminés sont les seuls hommes en Allemagne qui aient vie, et c'est à eux qu'appartient l'avenir. Tous les autres partis et leurs représentants tudesques sont morts, archimorts et bien enterrés sous la voûte de l'église de Saint-Paul, à Francfort. Je n'exprime pas ici des