‹ Henri Heine, penseurChapitre 138 sur 188 · I, 420 cf. I · texte numérisé non relu

I, 420 cf. I

simisme qui l'a conduit à la religion. Brisé par la maladie et la douleur, il a reconnu que son panthéisme de jadis était une hypothèse beaucoup trop optimiste; qu'il était insensé de ts'imaginer que Dieu pût être engendré par le développement dialectique de la raison et que la raison humaine fût capable de fonder Tordre universel. L'orgueil qui pousse l'homme à se diviniser lui paraît le comble de l'aberration. Dans l'excès même de la misère et du mal il a vu la preuve qu'il y a audessus de l'homme une puissance formidable, mystérieuse, inaccessible, hors de toute proportion avec l'humanité — une puissance capable en tout cas de châtier, de faire mal. Et devant ce Pouvoir inconnu et redoutable, il a humilié sa superbe, il a abdiqué tout orgueil, il a eu conscience du néant qu'est l'homme. En ce sens, Heine est bien religieux-; mais il est religieux en quelque sorte par désespérance. Et c'est là ce qui lui donne à sa religion son accent si particulier. La foi est considérée en général comme une conviction consolante, optimiste, qui donne un « pourquoi » à l'éternelle énigme de la vie et de la souffrance, qui conduit l'âme à l'acceptation résignée de la destinée, qui l'amène à dire « oui » au passé et à espérer dans l'avenir, qui confère par suite une dignité et une valeur à l'existence humaine la plus disgraciée même. Rien de pareil chez Heine, Nul n'a eu plus que lui le sentiment du néant absolu de sa vie, de ses joies comme de ses souffrances. Voulez-vous savoir ce qu'est, pour lui, l'existence d'un grand poète ? Écoutez cet aveu : « Le rideau tombe, la pièce est finie ; dames et messieurs s'en vont à la maison. La pièce leur a-t-elle plu ? Je crois que j'entends retentir des bravos. L'honorable public a battu des mains avec reconnaissance en l'honneur de son poète. Et voici à présent le théâtre muet, — joie et lumières, tout s'est éteint. — Mais écoutez : un bruit sourd et piteux se fait entendre non loin de la scène vide ; — est-ce peut-être une corde qui a sauté à quelque vieux violon ? Quelques rats, dans le parterre, trottinent lamentablement; partout flotte un relent d'huile rancie. La dernière lampe expire en un sifflemert

désespéré et s'éteint. Cette pauvre lumière était mon âme', »

— Et devant Tiniquité du sort, devant le triomphe incessant du mal et de la douleur, le poète sent surgir en son âme des doutes torturants qui se font jour parfois en cris d'angoisses vraiment tragiques : « Pourquoi le Juste se traîne -t-il, sanglant et misérable, sous le poids de sa croix, tandis que le Méchant, heureux comme un triomphateur, se pavane sur son grand cheval. — A qui la faute ? Est-ce que Dieu par hasard ne serait pas tout à fait omnipotent ? Ou serait-il lui-même l'auteur de tout ce désordre ? Hélas, ce serait scandaleux î

— Ainsi nous ne cessons d'interroger, jusqu'à ce que, d'une poignée de terre, on nous ferme la bouche. Mais, est-ce là une réponse ^ ! » — Ne vo3ons pas dans ces blasphèmes célèbres des Dernières poésies, une rechute de Heine dans l'impiété, une réminiscence de son incrédulité d'autrefois. Bien au conraire : c'est cette conviction désespérée du néant de l'existence humaine et de sa propre existence qui Ta détaché peu à peu de son panthéisme de jadis, de sa foi dans la divinité de l'homme, de ce qui lui apparaît aujourd'hui comme la forme par excellence de l'athéisme. A mesure que sa vision de l'univers s'est faite plus sombre, à mesure qu'il a senti s'évanouir en lui l'idée que l'homme était dieu et la raison la loi du monde, il a cru davantage, aussi, à un Dieu extérieur à l'homme. Ce Jéhovah victorieux et vengeur, il n'est pas sûr qu'ill'ait jamais aimé\ 11 ne lui arrache jamais, dans tous les cas, ces accents de tendresse et de joie profonde que l'âme chrétienne a su trouver en tous les temps pour célébrer son Dieu. Et c'est là un des traits par lesquels la « piété » de Heine reste la plus étrangère à notre pensée occidentale. Ce Dieu redoutable, objet de crainte et presque de défiance, Heine Fa

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