‹ Henri Heine, penseurChapitre 139 sur 188 · II · texte numérisé non relu

II

3. Voir en particulier le passage suivant d'une lettre du 12 octobre 18o() à Laube : « Si je crois à Dieu, il y a des jours où je ne crois pas à un Dieu bon. La main de ce grand tourmenteur de bêtes {Thierquâler) s'est lourdement appesantie sur moi! Quel dieu débonnaire et aimable j'étaisdans ma jeunesse, quand, de par la grâce de Hegel, je m'étais élevé à cette dignité! » E. Wolff, Briefe von H. Heine an H. Laube. p. 52.

révéré sans effusions sentimentales, mais très sincèrement, très humblement. S'il n'est pas allé jusqu'à Yamor fati, jusqu'à l'acceptation enthousiaste de révolution universelle intégrale avec toutes ses joies et toutes ses peines, il a très fortement senti combien est inutile la révolte de la créature éphémère contre les forces infinies qui l'enserrent de toute part. Et, conscient de la vanité de tout « athéisme », de la puérilité de toute déification de l'homme par lui-même, de toute négation d'une puissance supra-humaine, il s'est incliné sans extase mystique, sans bassesse apeurée, sans espoirs intéressés, sans convoitises d'éternité devant le mystère troublant — point consolant peut-être — mais grandiose à coup sûr et formidable, de cette Puissance infinie dont les insondables décrets régissent l'univers et dont la colère éprouve parfois le Juste avec une si déconcertante cruauté...

La mort vint enfin. Elle fut miséricordieuse au poète si longtemps torturé par un mal atroce. On sait comment un rayon d'amour — d'un amour à la fois douloureux et infiniment doux — se posa tout à la fin sur l'âme endolorie -du moribond et illumina son déclin comme d'une auréole de poésie. Une jeune femme gracieuse et frêle, à l'esprit vif et fin, à l'intelligence merveilleusement souple et déliée vint s'asseoir à son chevet. Dans cette inconnue qui savait comprendre et partager les émotions les plus subtiles de son cœur de; poète, dans cette figure de rêve mystérieuse et attirante qui se penchait sur son Ut de douleur, il crut reconnaître sa « fiancée d'élection », la femme qui, peut-être, lui était destinée de toute éternité, celle qu'il avait vainement cherchée à travers la vie, celle qui, rencontrée à temps, eût fait de son existence un poème magnifique, une merveilleuse idylle. Et en face de la mort toute proche, le pauvre poète au cœur inassouvi d'amour savoure avec douleur et délices tout à la fois cet amour épanoui sur le bord de la tombe et dont les premiers aveux sont

en même temps mi suprême adieu. Qui était et que voulait, dans la realité, l'amie qui charma les derniers jours de Heine!' Aujourd'hui encore on ne le sait guère. M'"® de Krinitz — ou, pour la désigner par le nom sous lequel elle est surtout connue, Camille Selden, — fut-elle beaucoup plus qu une aventurière de lettres curieuse d'émotions rares ? Ce n'est pas très sûr. Mais il n'importe. 11 suffit qu'elle ait réussi à donner au mourant la suprême et bienfaisante illusion d'une communion d'âmes, d'une grande passion partagée, et que. grâce à elle, le poète, bercé dans un doux rêve de tendresse, se soit endormi avec un peu de joie au cœur du grand sommeil de la mort.

Aujourd'hui encore l'opinion allemande continue à se montrer bien souvent hostile ou tout au moins défiante vis-à-vis de Heine. Sa cause, sans doute, est brillamment défendue : des savants et des écrivains de haute valeur — il me suffira de citer, entre autres noms connus, ceux de Strodtmann, d'Elster, de Hiiffer, de Brandes, de Bœlsche, de Prœlss, de Karpeles, de R.-M. Meyer — ont étudié sa vie, publié ses écrits, commenté son œuvre, analysé ses idées, étudié sa personnalité avec autant de conscience et d'impartialité que de large sympathie. Mais en dépit de l'estime où l'on tient leurs travaux, leurs jugements n'en restent pas moins fort contestés. En face d'eux le groupe des adversaires de Heine, tels que Gœdeke, Hehn, Treitschke, Kirchbach, JuUan Schmidt, Sandvoss (Xanthippus), von Grotthuss, Nietzki et bien d'autres encore, conserve une grande autorité sur l'opinion. Il continue à contester l'importance de Heine dans l'histoire de la culture allemande, à combattre son influence, à le décrier comme poète, comme penseur ou comme personnalité. Des histoires récentes de la littérature allemande comme celles de Weitbrecht ou de Bartels attestent que celle défiance n'est pas près de désarmer et entretiennent dans le public cultivé des préventions fâcheuses contre Heine. Et les manifestations soulevées, il n'y a pas bien longtemps, par le projet d'élever un monument au poète à Dusseldorf ou il Mayence montrent que ces sentiments rencontrent de l'écho

dans une notable fraction de la nation. Une saurait donc être superflu d'analyser, au terme de celte étude, cette « légende » hostile à Heine, d'en distinguer nettement les éléments essentiels et de chercher à nous rendre compte des raisons profondes de ces répugnances persistantes et tenaces que Heine a rencontrées et rencontre encore dans l'opinion allemande. Si l'on étudie les jugements portés sur Heine par ses adversaires, notamment le réquisitoire si habile et si violent prononcé contre lui par Treitschke dans son Histoire d' Allemagne \ on s'aperçoit tout d'abord que deux circonstances lui ont plus particulièrement nui dans l'esprit de ses compatriotes : sa naissance israélite et ses sympathies françaises. On l'attaque surtout en tant que juif et cosmopohte. Etranger à la race germanique, nous dit-on en substance, il n'a rien vu aux choses d'Allemagne. Il n'a ni compris ni respecté les traditions séculaires par lesquelles le présent se rattache au passé, il a méconnu les sentiments profonds qui font la force et la grandeur de l'Allemagne : l'amour de la patrie, le dévouement à l'Etat, le loyalisme d^mastique, la foi religieuse. Au lieu de travailler modestement mais utilement à l'édifice depuis longtemps ébauché de l'Allemagne future, il a voulu jeter bas tout ce qui existait, tout rebâtir sur un nouveau plan ; et ce plan, c'est à l'étranger qu'il est allé le chercher. Sans patrie et sans traditions, ce sémite était fait pour s'éprendre du radicalisme abstrait des Français, dont il a prétendu transplanter les théories en Allemagne. C'était un contresens historique en même temps qu'un sacrilège, une tentative vouée par avance à un échec certain et mérité. Et son esprit étant faussé par son système, il n'a pas su comprendre la véritable signification des événements qui se déroulaient sous ses yeux, il n'a vu ni la décadence de la France, ni la haute mission qui était réservée à la Prusse. Faux prophète, il a annoncé la révolution allemande à l'heure même où se dissipait le péril révolutionnaire, à la veille des jours glorieux où, grâce aux

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