‹ Henri Heine, penseurChapitre 14 sur 188 · VII · texte numérisé non relu

VII

Hambourg, Londres, Paris et autres lieux. Il ne se cache (railleurs pas de ces liaisons éphémères et ne cherche nullement, soit dans ses lettres, soit dans ses œuvres, à donner le change à ses lecteurs sur la nature de ses amours. On sait la place considérable — trop considérable au gré môme de ses admirateurs — que le poète fait, soit dans son Livre des CliaiUs, soit dans ses Nouvelles poésies à ces « Diverses » auxquelles il demandait quelques instants de plaisir ou d'oubli.

Il convient, dès lors, de ne pas s'exagérer la place qu'a tenue dans l'existence de Heine son amour malheureux pour ses cousines. N'y voyons pas une de ces catastrophes qui brisent la vie d'un homme. Il est douteux qu'il ait eu, dans la réalité, l'importance capitale qu'il prend dans l'œuvre poétique de Heine. Aussi bien le poète avouait-il à Gérard de Nerval — non sans une certaine affectation de cynisme dans l'expression — que" « lorsqu'il eut perdu le paradis de son amour, cet amour resta encore pour lui un métier ». N'allons pas, bien entendu, prendre cette boutade d'ironiste au pied de la lettre et en conclure que le « grand amour » de Heine n'a été que « littérature » et attitude de poète. Rien ne serait plus injuste et plus faux. Heine n'a pas joué la comédie de l'amour et son désespoir n'est pas une fiction. Mais il est certain aussi, d'autre part, que Heine n'a pas été l'homme d'une seule grande passion qui aurait dominé son existence entière : il a cherché l'amour sensuel et sentimental partout, en tout heu, toute sa vie durant.

Et Heine n'a pas fait mystère non plus du genre de plaisir « humain, très humain » qu'il trouvait à ces expériences amoureuses. 11 n'a pas cherché à « romantiser » ses passionnelles ; il n'a pas posé pour un don Juan cherchant de femme en femme je ne sais quel idéal inaccessible de beauté; il n'a peut-être jamais pris tout à fait au sérieux la fameuse théorie de la réhabilitation de la chair, et il ne parlepas sans quelque ironie,, dans ses Aveux, de l'époque oi!i il se considérait lui-même comme l'incarnation de la Divinité et de la Loi morale, et où « les Madeleines les plus compromises étaient purifiées par

les flammes de ses ardeurs et redevenaient vierges dans ses bras' ». Il avoue franchement son épicurisme pratique, sur ce ton d'insolent persiflage que les gens sérieux ont tant de peine à lai pardonner : « C'était vraiment divin lorsque je, réprimais mes désirs coupables; mais lorsque je n'y réussissais pas — j'avais bien du plaisir tout de même"! » Xe nous hâtons pas de prendre texte de semblables aveux pour traiter Heine de simple débauché comme Font si souvent fait ses ennemis. Il y a dans son inextinguible soif d'amour autre chose que la recherche du vulgaire plaisir des sens ; et il suffit de parcourir, dans la H a rzrci s e,\a gracieuse idylle du poète avec la fille du mineur, ou, dans la Co)'respo?ida/ice, telle lettre oii Heine évoque en quelques mots la mélancolique douceur d'une de ces fugitives amourettes^ pour pressentir tout ce qu'il a pu recueillir d'impressions fines et délicates, amasser d'expériences profondes sur le cœur humain au cours de sa vie d'amour si diverse et si changeante. Mais nul doute aussi que Heine n'ait retiré de ses multiples aventures beaucoup de lassitude, de mélancolie et de dégoût, et qu'elles n'aient en somme toutes contribué, tout comme ses grandes déceptions de jeunesse, à entretenir et à développer en lui ce pessimisme amoureux, cette conviction de l'instabilité nécessaire et inéluctable de l'amour, qui est un des traits les plus caractéristiques de sa nature.

Xous sommes maintenant en possession des éléments qui vont nous permettre de comprendre la nature du pessimisme qui se fait jour dans l'œuvre de jeunesse de Heine '.

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