Lettres, XIX
4. Nous nous sommes bornés a êludier ici les motifs personnels qui expliquent les dispositions pessimistes de Heine. Mais il n'est pas douteux qu'à Taclion de ces causes subjectives ne vienne se superposer celle de causes d'ordre plus général, et qu'il n'était pas dans notre dessein d'étudier en détail ici. On sait que le premiers tiers du xi.v» siècle est, pour des raisons historiques bien connues, une période où le pessimisme a sévi d'une manière particulièrement intense : il s'épanouit à ce moment dans toute la littérature européenne, chez Chateaubriand et liyron, Schopenhauer et Leopardi, Musset et Lenau, pour ne citer que les noms les
Il nous faut d'abord voir en lui une nature riche et généreuse dont Tinstinct vital est superbement épanoui. C'est un enthousiaste, ardemment épris de vie, de beauté, d'amour, un romantique plein du dédain le plus superbe pour T utilitarisme prudent du philistin, du bourgeois paisible, ménager de sa vie et de sa santé, méfiant à l'endroit de toute grande passion qui menace de compromettre son équilibre intérieur, incapable d'ailleurs de toute sainte folie et dont toute l'ambition se borne à mener une existence prosaïque suffisamment confortable, à l'abri des fortes émotions, sans grandes joies comme aussi sans grandes douleurs. En face de ces timides et de ces prudents, Heine plaide avec un lyrisme qui a sa source au plus profond de son être la cause de la vie intense. Mais cet élan éperdu vers la vie, l'amour, la joie ne se résout pas en une activité saine et heureuse. On soupçonne, en effet, qu'il n'a pas son origine uniquement dans l'exubérance spontanée d'un tempérament ardent et vigoureux qui tend irrésistiblement à épancher au dehors le trop plein de sève généreuse qui bouillonne et feimente en lui. On est tenté d'y reconnaître aussi l'effort passionné vers la santé et la jouissance d'une nature déjà minée par la névrose et qui se révolte contre des menaces de dissolution obscurément perçues. On devine en Heine non pas tant un Olympien superbe et triomphant qu'un impulsif sans véritable possession de soi, un cérébral quelque peu décadent, qui jouit de l'existence avec une hâte fébrile et comme avec le pressentiment qu'elle ne durera pas longtemps, une nature supérieure mais qu'on
plus connus. Que Heine ait subi la contagion de ce pessimisme ambiant rien de plus certain. Mais il ne faudrait pas exagérer l'importance de cette inlluence en quelque sorte externe et voir comme on le fait parfois (voy. ])ar exemple Melchior, //. Ileines Verhdlttiis zu lord Byroii, Berlin. 190i) dans son pessimisme une simple concession à la mode elle produit de l'imitation littéraire de Byron succédant à l'imitalion du romantisme. Sans doute. Heine nous ai)parait bien comme une nature pleine de vie et di sève et où déborde un joyeux sensualisme. Mais son pessimisme n'est point pour cela le résultat d'une contamination fortuite ou d'une attitude littéraire. Il est aussi l'expression d'un mécontentement profond né de l'inaptitude de Heine à s'adapter au milieu, aggravé par de cruelles déceptions amoureuses et dont l'origine première doit peut-être être cherchée dans la névrose qui se développe dès cette époque chez le poète.
pressent éphémère, qui se consume en jetant un incomparable éclat, avec une inquiétante rapidité et aboutit finalement à une catastrophe oii elle s'engloutit prématurément. Il n'est point, certes, un mélancolique las et résigné, car il connaît la passion et la joie de vivre la plus exaltée. Mais on constate chez lui un malaise profond qui a peut-être ses racines dernières dans le déséquilibre physiologique d'une constitution gravement menacée de bonne heure par un mal implacable. Comme Faust il a voulu connaître toute l'étendue du bonheur et du malheur humains, et il ne trouve jamais que souffrance et désespoir : « 0 cœur orguillciix, s'écrie-t-il, tu Tas voulu : lu as voulu être heureux, infiniment heureux ou infiniment misérable, ô cœur orgueilleux ! Et voici : tu es misérable ! » Sa nature tourmentée, toute vibrante d'exaltation dionysiennc et pourtant travaillée déjà par les premières manifestations de la décadence ne peut plus rendre que des harmonies complexes où domine la souffrance. Même dans l'ivresse de la joie, Heine reste conscient de sa misère intime. — Et dans ces conditions on voit se développer chez lui une conception infiniment douloureuse et désenchantée de la vie. Il semble au poète que le bien suprême vers lequel il tend, l'amour, soit en même temps la source de toute souffrance et qu'ainsi une fatalité mystérieuse le condamne à trouver toujours indissolublement unis la suprême félicité et la détresse infinie, le ciel et l'enfer.
L'amour est, en effet, pour Heine le bien par excellence, la seule chose au monde qui rende la vie digne d'être vécue, la valeur suprême devant qui s'effacent toutes les autres valeurs, « Tu as prononcé, fait-il dire au héros d'un de ses drames, le mot qui crée et qui soutient les mondes, tu as prononcé ce petit mot si grand : amour! Des milhers d'anges le répètent avec allégresse et il retentit au fond des cieux. Tu as prononcé ce mot, et les nuées s'inclinent là-haut comme la coupole d'un dôme, les ormes frémissent comme des tuyaux d'orgues, les petits oiseaux gazouillent de pieux cantiques, le sol exale la douce vapeur de l'encens, la corbeille de
fleurs se dresse comme mi autel... la terre seule est l'église de l'amour ^ » Rien ne prévaut contre Tamour. Dans ses deux drames de jeunesse, Almansor et Ratcliff\ Heine développe avec une fougue extraordinaire la thèse romantique de la souveraineté de la passion, de la toute-puissance de l'amour : il passe avant la vertu, la famille, Thonneur, la religion même, tout doit lui céder ; le crime par excellence, le crime inexpiable, c'est de résister à l'amour ; essaie-t-on de lui faire violence, il se change en sombre folie et remplit l'univers de meurtres et de hideux forfaits.
L'amour est donc un dieu, c'est même le seul dieu que révère le poète. Mais c'est un dieu méchant, décevant, cruel, qui verse à ses fidèles à la fois la plus intense félicité et le plus affreux désespoir. Qu'est-ce que la vie, en effet, a appris à Heine ? La faillite nécessaire, inévitable de l'amour. L'amour aspire invinciblement à l'éternité, à l'harmonie triomphante et durable. Or partout et toujours le poète a rencontré l'indifférence, l'inconstance, la trahison, la souffrance. Comment pourrait-il désormais se laisser abuser par le décevant mirage de bonheur que l'amour suscite au cœur des hommes ."^ Comment pourrait-il, même aux heures bénies entre toutes du premier aveu ou du premier baiser, même à l'aube radieuse d'un amour naissant, s'abandonner tout entier à 'la félicité qui emplit son cœur, puisqu'il sait que cette félicité n'est qu'une illusion bien vite dissipée. 11 sait de science certaine, par une intuition qui ne trompe pas, que cette passion, qui fait de l'univers un paradis en fleurs, est éphémère et s'éteindra bientôt; que l'oubli, l'infidélité, l'abandon, ne sont pas l'exception, mais bien la règle. Dans le premier serment, il devine le mensonge de demain, et au premier baiser il trouve la saveur amère delà trahison prochaine, lisait que toute joie et toute beauté ne sont qu'un mirage dont nous sommes nous-mêmes les auteurs inconscients. « C'est, dit-il, avec le sang de notre cœur, quand il nous monte aux yeux, que nous