VI
L OEUVRE ET LA PERSONNALITÉ 22b
lusions : Heine, comme Ta montré très finement Legras \ connaissait en somme la France assez superficiellement et l'estimait beaucoup moins haut qu'on ne serait tenté de le croire à première vue. Il n'a guère vu de la vie française que l'aspect extérieur et la façade mondaine; il n'a pas pénétré le caractère français beaucoup plus profondément que la plupart de ses compatriotes et a brodé le plus souvent de brillantes variations sur le thème bien connu du Français spirituel et léger, sociable et frivole, égalitaire et matérialiste, épris de gloire et de liberté. Il n'a jamais cessé, au fond, de se sentir « étranger » parmi nous. 11 regarde la France comme une nation qui vieillit ; elle a certes un passé glorieux, elle a beaucoup fait pour le développement de la culture européenne; mais elle est faible, divisée, corrompue et il semble que l'avenir soit pour elle gros de menaces et de périls. Tout en l'aimant sincèrement, il se demande si elle n'est pas destinée à périr dans les tourmentes qui se préparent. Gomme plus tard Nietzche, il ressent pour le génie français une réelle sympathie ; mais il considère notre pays un peu comme un Romain lettré pouvait jadis considérer la Grèce de la décadence; il a l'impression que la France est « faible sur jambes » ; et si l'idée de voir un jour les « sales bottes teutoniques » fouler de nouveau l'asphalte du boulevard n'a rien qui l'enchante, cette perspective ne lui semble en tout cas nullement invraisemblable. Pour un renégat du germanisme, Heine a vraiment peu de confiance dans l'étoile de la France.
Il n'est, à mon sens, pasdouteux, inversement, qu'iln'éprouve pour l'Allemagne un amour infiniment plus profond et plus vrai. S'il lui arrive parfois de jouer le poète en exil avec une certaine complaisance, il faut bien reconnaître que son exil, jusqu'à un certain point volontaire avant 1844 est devenu, à partir de ce moment, forcé. Et bien qu'il ait beaucoup apprécié l'hospitalité française, bien qu'il ait trouvé en Paris un lieu d'exil très supportable, j'ai cependant l'impression qu'il a dû