Moiitégut. Revue des Deux Mondes, t. LXIII, p. 243 s
peut-être le reste de mes jours, sans pleurnicher, sans faire les grimaces d'un martyr. J'aime les Français, comme j'aime tous les honmies, quand ils sont bons et raisonnables, et parce que je ne suis pas assez sot et assez méchant moi-même pour désirer que les Allemands et les Français, ces deux peuples élus de la civilisation, se cassent la tête pour le plus grand bien de l'Angleterre et de la Russie, et pour la plus grande joie de tous les gentillâtres et les mauvais prêtres de ce globe. Soyez tranquilles, jamais je ne livrerai le Rhin aux Français, par cette simple raison que le Rhin est à moi. Oui, il est à moi par un imprescriptible droit de naissance, je suis de ce soi-disant Rhin libre le fils encore plus libre et indépendant. C'est sur ses bords qu'est mon berceau, et je ne vois pas pourquoi le Rhin appartiendrait à d'autres qu'aux enfants du pays. Il faut avant tout le tirer des griffes des Prussiens; après avoir fait cette besogne nous choisirons par le suffrage universel quelque honnête garçon qui a les loisirs nécessaires pour gouverner un peuple honnête et laborieux'. Quant à l'Alsace et à la Lorraine, je ne puis pas les, incorporer aussi facilement que vous le faites à l'empire allemand. Les gens de ce pays tiennent fortement à la France, à cause des droits civiques qu'ils ont gagnés à la Révolution française, à cause de ces lois d'égalité et de ces institutions libres qui flattent l'esprit de la bourgeoisie, bien qu'ils laissent encore beaucoup à désirer pour l'estomac des grandes masses. Les Lorrains et les Alsaciens se rattacheront à l'Allemagne quand nous finirons ce que les Français ont commencé, le grand œuvre de la Révolution : la Démocratie universelle ! Quand nous aurons j)0ursuivi la pensée de la Révolution dans toutes ses conséquences", quand nous aurons détruit le servilisme jusque dans son dernier refuge — le ciel ! — quand nous aurons chassé la
l. Cette plirase, depuis 11 faui avant tout... manque dans la version allemande. Heine craignait évidemment de heurter le sentiment national en précisant aussi crûment sa pensée.
1*. L'édition allemande ajoute cette phrase (que Heine a prudemment omise dans l'édition française) : « Quand nous aurons devancé les Français par l'action comme nous les devançons déjà par la pensée. »
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misère de la surface de la terre, quand nous aurons rendu sa dignité au peuple déshérité, au génie raillé, à la beauté profanée, comme nos grands maîtres, les penseurs et les poètes, l'ont dit et Font chanté, et comme nous, leurs disciples, le voulons : — alors ce n'est pas seulement l'Alsace et la Lorraine, mais la France tout entière, mais l'Europe et le monde sauvé tout entier, qui seront à nous ! Oui, le monde entier sera allemand ! J'ai souvent pensé à cette mission, à cette domination universelle de l'Allemagne, lorsque je me promenais avec mes rêves sous les sapins éternellement verts de ma patrie. — V'oilà mon patriotisme \ »
Certes, l'homme qui écrivait cette page enflammée était bien éloigné de prévoir la tournure qu'allaient prendre les événements. 11 n'a pas suivi le mouvement qui, vers le milieu du siècle, faisait évoluer le libéralisme allemand vers le nationalisme unitaire. Il travaillait, lui, aune alliance spirituelle et matérielle entre la France et l'Allemagne ; il écrivait dans son testament de I80I : « La grande affaire de ma vie fut de travailler à l'entente cordiale entre l'Allemagne et la France, et à déjouer les artifices des ennemis de la démocratie qui exploitent à leur profit les préjugés et les animosités internationaux. Je crois avoir bien mérité autant de mes compatriotes que des Français, et les titres que j'ai à leur gratitude sont sans doute le plus précieux legs que je puisse transmettre à ma légatrice universelle^. » 11 répudiait la lutte fratricide des peuples pour la puissance politique ; il était « pacifiste » et « bon Européen» ; il rêvait pour l'Allemagne une hégémonie purement spirituelle et il voyait dans son imagination de poète la pensée allemande devançant et guidant la pensée européenne sur la voie du progrès. — L'événement a donné tort à ses prophéties humanitaires, et il faut convenir que Heine fut médiocre observateur pohtique. Mais il est indéniable aussi que son rêve ne s'est pas éteint avec lui. Aujourd'hui encore on voit en tous pays s'opposer et s'affronter le nationalisme et l'humanitarisme;