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aujourd'hui encore les champions de l'individualisme national et ceux de la solidarité européenne et humaine se combattent et s'excommunient les uns les autres. Ne nous étonnons donc pas des jugements divergents c|ue l'on porte sur lui. 11 est trop « actuel », trop profondément mêlé aux luttes d'idées de l'heure présente pour que l'impartialité soit d'ores et déjà possible. Pour les uns il n'est qu'un idéologue chimérique, malfaisant, réfuté d'ailleurs par les faits, un ancêtre de ces sanspatrie qui travaillent à la dissolution de l'idée nationale et à la ruine de la puissance nationale. Pour les autres sa conception du patriotisme est juste et bonne : il faut honorer en lui le prophète d'un avenir meilleur qui se prépare, d'une ère de paix et de concorde oîi, aux luttes sanglantes de peuple à [)euple, succédera l'efîort de tous vers le progrès et le bonheur. Selon que chacun tiendra pour plus sacrés et plus essentiels les devoirs immédiats envers la « petite patrie » ou ceux plus lointains envers la « grande patrie », il inchnera aussi vers plus de sévérité ou plus de sympathie pour Heine.
Les jugements sur Heine varient aussi en raison du plus ou moins de sympathie, que rencontre chez ses critiques, la cause de la démocratie et de la révolution.
On a assez souvent refusé de prendre au sérieux les protestations de dévouement de Heine à la cause populaire et suspecté même la sincérité de ses sentiments démocratiques. A tort, je crois. Evidemment, et c'est là un point qu'il ne faut jamais perdre de vue lorsqu'on veut juger Heine, il était poète avant d'être homme politique. Poète, c'est-à-dire épris du beau plutôt que de l'utile, plus préoccupé de donner à ses écrits une forme irréprochable que de travailler au bonheur matériel du peuple, en un mot homme de pensée plutôt qu'homme d'action. 11 a pu lui-même se faire, dans sa jeunesse, des illusions sur ses goûts et ses aptitudes. Lorsque vers 1830 il composait les Reisebilder, il déclarait faire peu de cas des lauriers poétiques et demandait qu'on mît sur son tombeau un glaive, parce qu'il avait été bon soldat pendant la guerre d'indépendance de l'humanité ; dix ans plus tard.
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dans son étude sur Borne, il protestait encore avec énergie contre les journalistes réactionnaires ou radicaux qui prétendaient lui donner son congé politique et le mettre en disponibilité sur le Parnasse. Mais à mesure qu'il avançait en âge, il prenait davantage conscience de sa véritable mission et se rendait compte qu'il contribuait plus sûrement et plus efficacement à la grandeur de son pays en composant des vers qu'en assumant le rôle ingrat et absorbant de tribun. Aussi finit-il par ne plus revendiquer pour lui que le titre de poète : « Le tailleur de pierre qui ornera le lieu de notre dernier sommeil, écrivait-il en 1854, ne sera contredit de personne s'il y grave ces mots : Ici repose un -poêle allemande » Peut-être y aurait-il, dans ces conditions, quelque injustice à condamner Heine avec trop de sévérité s'il réclame le droit do vivre et de penser en artiste et refuse de se soumettre à toutes les obligations du tribun populaire. Sans doute ses adversaires n'avaient pas tout à fait tort quand, aux environs de 1840, ils lui appliquaient la formule : « Un talent, pas de caractère. » Homme politique, Heine ne l'était pas. 11 n'avait ni la fermeté d'âme, ni la possession de soi, ni le sens pratique, ni la persévérance qui sont nécessaires pour jouer ce rôle. L'apostolat n'était pas son fait. Même, il n'aimait guère les hommes qui ne vivent que pour une idée ; il les traitait volontiers de maniaques, de fous, d'esprits étroits et médiocres et s'amusait malignement à mettre en relief leurs petits côtés, les exagérations quelque j)eu ridicules où les entraînait 4eur passion exclusive. C'est ainsi qu'il faisait un crime à Borne de sa manie de parler politique toujours et partout, même la nuit, même à table, et il lui en voulait beaucoup de l'avoir dégoûté de son mets favoi'i, les pieds de veau à la poulette en lui racontant au restaurant toutes les mauvaises nouvelles d'Allemagne qu'il avait pu collectionner dans les journaux -. Heine se défendait d'être un « professionnel » de la politique, il n'était qu'un dilettante qui s'occupait de