‹ Henri Heine, penseurChapitre 21 sur 188 · Lettres, XIX · texte numérisé non relu

Lettres, XIX

qu'une lande stérile et épuisée. On voit éclater chez lui à tout instant une magnifique exubérance de vie. C'est, pour nous servir d'une formule de Nietzsche, un tempérament dionysien. C'est une plante humaine de l'espèce tropicale, non des régions tempérées. Ce mélancolique a d'admirables élans de passion. Il lui arrive bien parfois de proclamer que tout est illusion et vanité, que notre monde est peut-être le rêvé magnifique et extravagant d'un dieu pris de vin et qui s'en va dormir dans une étoile solitaire, ignorant qu'il crée tout ce qu'il rêve... Mais ces accès de nihilisme durent peu; et l'instant d'après, Heine se répand avec la même sincérité et la même passion en effusions l^^iques sur l'éternelle beauté et l'inépuisable fécondité de la vie :

« La vie, s'écrie-t-il, est le plus grand de tous les l)iens; et le pire de tous les maux, c'est la mort!... Dieu merci, je vis! Dans mes veines fermente la rouge liqueur de la vie, sous mes pieds tressaille la terre; j'embrasse dans une ardeur amoureuse les arbres et les statues de pierre, et ils s'animent sous mes baisers. Chaque femme est pour moi le don d'un monde entier; je nage dans les mélodies enchanteresses de ses traits, et d'un seul de mes regards je la possède plus que d'autres avec toute leur puissance pendant toute leur vie. Car chaque instant est pour moi une éternité. Je ne mesure point le temps avec l'aune de Bral)ant ni avec la petite aune de Hambourg, et n'ai point besoin de me faire promettre par un prêtre une seconde vie, puisque j'ai déjà assez à jouir en celle-ci, quand je vis en arrière dans la vie des ancêtres, et que je me conquiers une éternité dans l'empire du passé. — Je vis ! L'artère de la nature fait battre ma poitrine, et quand je respire avec joie, des milliers d'échos me répondent. J'entends les voix de mille rossignols. Le printemps les envoie pour tirer la terre de son sommeil, et la terre frissonne de plaisir; ses fleurs sont des hymnes que, dans son enthousiasme, elle chante au soleil... Le soleil se meut trop lentement; je A'oudrais fouetter ses chevaux de feu afin qu'ils s'élançassent avec plus d'ardeur. Mais lorsqu'il se plonge dans la mer, et que la puissante nuit s'élève avec ses yeux pleins de désirs, oh ! alors un bonheur inouï me pénètre... Les vents du soir se jouent contre mon cœur rugissant comme des jeunes filles caressantes; les astres m'appellent à eux, et je m'élève, et je m'élance au-dessus de cette petite terre et des petites pensées des hommes ^ »

Et il semble, en outre, qu'après une crise nerveuse qui atteint son maximum d'acuité aux environs de la vingtième année, la santé de Heine se raffermisse progressivement. Fortifié par des cures répétées de bains de mer, aguerri par des voyages, il revient peu à peu à un état de santé moins précaire. Les éléments sains de sa nature se développent et tendent à prendre le dessus. A une période de dépression physique succède une ère de santé relative, au cours de laquelle sa vie psychique devient aussi plus normale et plus saine.

Heine s'affranchit, d'abord, de son subjectivisme romantique ; il cesse de se confiner dans son désespoir d'amour, il rentre dans la vie. Au lieu de s'enliser dans son chagrin, au lieu de se complaire indéfiniment dans les ténèbres peuplées de cauchemars où il s'était attardé jusqu'alors, il secoue la hantise de son amour malheureux. Maintenant il jette les yeux autour de lui, sur la nature et sur les hommes. Aux cures de bains de bains de mer à Xordeney ou Helgoland, aux excursions pédestres dans le Harz viennent s'ajouter, à partir de 1827, des déplacements plus lointains et de plus longue durée. C'est d'abord, en 1827, un voyage de près de six mois au cours duquel il visite l'Angleterre, la Hollande et les côtes de la mer du Xord. En automne il émigré à Munich où il d'irïgeles Nouvelles Annales politiques que lui confie l'éditeur Cotta; il y réside jusqu'au printemps de 1828; de là il se rend en Italie où il voyage pendant six mois, de juillet à décembre. L'année suivante c'est un séjour de plusieurs mois à Berlin et Potsdam, puis une saison à Helgoland ; en 1830 une villégiature de plusieurs mois à Wandsbeck, puis une cure à Helgoland. Ces déplacements continuels qui font défiler devant ses yeux une série de spectacles nouveaux, qui enrichissent son imagination d'une foule d'impressions, qui le mettent en contact avec une masse de personnes appartenant à toutes les classes de la société, intéressantes, sympathiques ou pittoresques à des titres divers, sont pour lui un remède efficace contre le pessimisme. Ils le réconcilient avec l'exis-

Sr.S IDKES RELIGIEUSES ET POLITIOUES AVANT 1831 39

Icnce en lui apprenant à mieux connaître et à mieux goûter la réalité. Au lieu de perpétuellement s'analyser, au lieu de s'absorber dans ses visions intérieures, il observe les choses et les gens, il décrit en vers ou en prose ce qu'il a vu et senti. Il nous présente ainsi dans ses deux c}'cles de poèmes sur la Mer du Nord, une série de tableaux marins qui sont peut être les œuvres les [)lus parfaites qu'il ait produites. Il nous donne, d'autre part, dans ses Reisebilder, la relation de son voyage dans le Harz ou de ses flâneries sur les grèves de Nordeney, il nous dit ses impressions d'Angleterre ou d'Italie. Il n'a pas, assurément, cette sereine objectivité qu'il admirait tant chez Gœthe ; il n'est pas comme ce dernier un miroir fidèle de l'univers; il ne s'oublie jamais complètement lui-môme devant le spectacle de la vie, et l'on ne pourrait pas dire de lui ce qu'il écrivait de Gœthe à propos du Voyage en Italie : « Voulant sa\'oir quel air elle avait, la nature créa Gœllie. » Dans tout ce qu'il écrit, il reste toujours au premier plan, il nous divertit par les saillies de son humour ou les traits de son ironie, il nous entretient de ses joies et de ses tristesses, de ses enthousiasmes et de ses haines. Mais du moins, jl ne reste plus confiné en lui-môme, il ne nous entraîne plus dans un monde de rôves et de fantômes. Nous sommes bien sur terre parmi les hommes, et c'est bien un coin de réalité chaude ci vivante qui se reflète dans cette âme mobile et passionnée de poète.

Et à mesure qu'il se rapproche de l'état de santé physique et morale, Heine prend aussi mieux conscience des divergences qui le séparent du romantisme. Il reste à coup sûr épris de « sa douce et gente petite fiancée, la Muse romantique, née Poésie » ^ qu'il célèbre dans une de ses premières lettres. En littérature il proclame longtemps son admiration et sa s^mipathie pour les maîtres du romantisme, pour les Schlegel, Tieck, Novahs, Brentano, Arnim, Fouqué, Chamisso, Hoffmann^'

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