‹ Henri Heine, penseurChapitre 22 sur 188 · Lettres, XIX · texte numérisé non relu

Lettres, XIX

2. On trouvera un répertoire commode des jugements de Heine sur les

qu'il traitera plus tard avec tant de sévérité dans son livre de l'Allemagne. En religion nous le voyons incliner tout d'abord vers ce mysticisme à tendances catholiques qui fleurissait dans les premières années du xix^ siècle et avait ramené dans le giron de l'Église romaine les Stolberg, A. Miiller, F. Schlegel et tant d'autres intellectuels, artistes ou gens de qualité. En politique, de même, il se laisse gagner d'abord par l'enthousiasme patriotique et le culte du mo^'en âge en vogue parmi la jeunesse universitaire au lendemain de 1815. Mais nous constatons aussi, en revanche, que, de bonne heure, il affirme son indépendance vis-à-vis de ses maîtres. Déjà dans un article souvent cité de 1820 ' il proteste eontre l'imprécision de la forme qui dépare tant d'œuvres romantiques, raille « ce mélange d'émail espagnol, de brouillard écossais et de clinquant italien » que tant de gens tiennent pour le caractère essentiel du style romantique, oppose à ce pseudo-romantisme le « vrai » romantisme, celui d'un Gœthe ou d'un A.-W. Schlegel qui évoquent des sentiments romantiques à l'aide d'images aussi précises que celles de la poésie plastique. Et si, dans ce même article, Heine rend hommage comme les romantiques à « cette lumière plus belle et plus douce » qui s'est levée jadis en Orient, au christianisme qui, « transfigurant les âmes, les fit frémir au contact de ses idées d'amour universel et de bonheur ineffable», il refuse catégoriquement de suivre le romantisme dans son évolution vers le catholicisme romain et la réaction féodale, et déclare tout net que la muse allemande doit cesser d'être « une nonne languissante ou une jouvencelle des antiques châteaux, orgueilleuse de ses ancêtres » pour redevenir « une jeune fille allemande libre, épanouie, pure, sans nulle afféterie ». — Et à mesure que Heine avance dans la vie, il s'émancipe aussi davantage de l'influence romantique. Au point de vue littéraire, il estime toujours plus haut le classicisme gœlhéen. Au point de vue

romantiques dans le travail de 0. zur Linde, H. Heine und die deutsche Romanttk. Freiburg 1899, p. 9 ss.

l.VII, 149ss.

religieux il dépouille peu à peu son mysticisme, affiche toujours plus hautement son hostilité à Tégarddes Églises et des prêtres et oppose triomphalement aux révélations surnaturelles des religions positives la révélation naturelle et universelle de la Raison. Au point de vue pohtique, enfin, il s'affranchit de bonne heure de l'influence des <( teutomanes », combat avec acharnement les représentants du nationalisme étroit et de la réaction féodale et proclame son adhésion enthousiaste aux principes de la Révolution française, à la religion démocratique de la liberté, de l'égalité et de la fraternité.

Étudions de plus près, dans le domaine rehgieux et politique, cette évolution de Heine vers le rationalisme.

« Et vous, chère fleur, laquelle des religions existantes avez-vous ? » demande à Heine une jeune Anglaise qu'il met en scène dans les Reisebilder.

(c Moi, mylady, répond le poète, je les ai toutes : le parfum de mon âme s'élève jusqu'aux cieux, où il fait pâmer de plaisir même les dieux immortels ^ ! »

On ne pourrait, assurément, présenter sans quelque paradoxe Heine comme un champion de la religion. Mais il serait au moins aussi inexact de voir en lui, comme ses adversaires le font si souvent, uniquement un ennemi systématique du christianisme, un sceptique impudent, qui s'attaque aux traditions les plus sacrées de notre culture occidentale avec une sacrilège fureur ou une frivolité cynique.

Il est, certes, résolument hostile aux religions positives, à leurs dogmes, à leurs prêtres. Plus il va, et plus il incline vers une conception de la vie franchement rationaliste. 11 estime que la raison ne doit pas être seulement théorique, mais aussi pratique, qu'elle ne peut se borner à la description de

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