III
Funivers, à la constatation du réel, mais qu'elle a pour mission aussi d'organiser, par le développement de la technique et de l'industrie, la souveraineté de l'homme sur la nature, de diriger librement les destinées de l'humanité. Dès lors, il se trouve logiquement amené à combattre la religion dans la mesure où elle est (( irrationaliste ». 11 n'admet pas qu'il puisse y avoir au-dessus de la raison une autorité investie du pouvoir de prescrire des lois que l'humanité doit observer et révérer sans les comprendre. Il n'admet pas, surtout, qu'une caste privilégiée, celle des prêtres, s'arroge le droit de parler au nom de la divinité et exploite au profit de ses instincts de domination la crédulité superstitieuse des masses ignorantes. Dès que la foi s'oppose à la science, dès que la religion prétend régenter la raison, dès que le prêtre cherche à dominer le laïque et à le courber sous le joug de la tradition, Heine devient nettement anticlérical et antireligieux. 11 « parie » sans hésitations pour le triomphe final de la raison ; il vit dans la conviction profonde que la révélation de la Raison, une et identique chez tous les hommes, l'emportera sur toutes les révélations soi-disant surnaturelles des religions historiques.
Rien ne serait plus faux, toutefois, que de voir en Heine un positiviste pour qui la vie se réduit à un problème scientifique ou à un calcul d'intérêts. 11 est évidemment en guerre avec le parti des « fous », avec les obscurantistes de toute sorte qui prétendent opposer à la raison le sentiment ou l'intuition. Mais il n'épargne pas davantage les intellectuels trop raisonnables, ceux qui proclament avec trop d'assurance que a la raison est le premier de tous les principes ! » Comme type de ces rationahstes intransigeants, il nous présente dans la Harzreise le docteur Saiil Ascher, avec « ses jambes abstraites, son habit étroit et d'un gris transcendantal, son visage raide et d'un froid glacial, qui aurait pu servir de planche à figures pour un manuel de géométrie ». Ennemi intraitable de l'Apollon du Belvédère et du christianisme, le pauvre homme, dans sa recherche cens-
tante du positif, a fini par perdre, à force d'anal^^se, « toutes les splendeurs de l'existence, tous les rayons de soleil, toutes les fleurs, toute croyance, et il ne lui reste rien que la tombe froide et positive ». Et dans une fantaisie d'un nihilisme inquiétant et macabre, Heine raconte comment il voit, en rêve, le fantôme du docteur Ascher qui, doctement, s'acharne à lui démontrer qu'il est absurde de croire aux fantômes. « Ne craignez rien, et ne croyez pas que je sois un revenant. C'est une illusion de votre imagination quand vous croyez ne voir que mon spectre. Qu'est-ce qu'un spectre? Donnez-m'en une définition ! Déduisez-moi les conditions de la possibilité d'un spectre ! Dans quel rapport raisonnable une telle apparition pourrait-elle se trouver avec la raison? La raison, je dis la raison... » Et le logicien-fantôme s'acharne ainsi à démontrer sa propre inanité, citant la Critique de la Raison pure, tirant de son gousset, dans le feu du discours, une [)oignée de vers au lieu de sa montre d'or, répétant inexorablement son refrain : « La raison est le premier principe... » jusqu'au moment où l'horloge sonne une heure et délivre le poète de cet affolant caucliemar'.
Heine est donc bien un rationaliste endurci, un anticlérical décidé, qui ne résiste pas au plaisir de lâcher les plaisanteries les plus irrévérencieuses sur la vierge Marie, la Trinité ou le sacrifice de la messe, ne ménage ni les israélites, ni les catholiques, ni les protestants, abomine les jésuites et déclare que sur cent piétistes il y a quatre-vingt-dix-neuf coquins et un âne. Mais il n'en demeure pas moins religieux par l'imagination et la sensibilité. 11 se moque des pédants chez qui Tintelligence hypertrophiée étouffe les autres facultés et qui se trouvent finalement incapables de comprendre « ce que comprend un enfant par cela même qu'il est enfant ». Rien n'est plus contraire à sa nature de poète que la froide raison positiviste qui bannit de l'univers le mystérieux et le surnaturel, qui proscrit tout idéal religieux et moral, qui nous enferme
sans miséricorde dans les limites étroites du connaissable et du relatif, qui ramène sans cesse nos regards vers la terre, vers nos intérêts matériels, et nous interdit les rêveries sur rinfmi, les envolées vers le ciel. Très persuadé qu'il y a entre le ciel et la terre plus de choses que n'en explique notre philosophie, il admet fort bien que l'instinct religieux puisse être à l'occasion un guide admirable et reconnaît que le mysticisme a accompli de grandes choses et pourra encore, dans l'avenir, faire beaucoup pour le bien de l'humanité. « Par cela même que le mystique se retire dans le monde chimérique de sa contemplation intérieure et prétend trouver en lui-même la source de toute connaissance, il se soustrait à la suprématie de toute autorité extérieure, et les m3'stiques les plus orthodoxes ont retrouvé de cette manière, dans les profondeurs de leur âme, ces vérités primordiales qui sont en contradiction avec les prescriptions de la foi positive; ils ont nié l'autorité de l'Eglise, et ont sacrifié leur vie pour la défense de leur opinion. C'était un mystique de la secte des Esséniens, ce rabbin qui reconnut en lui-même la révélation du Père, et qui délivra le monde de l'aveugle autorité de lois inflexibles et de prêtres astucieux ; c'était un mystique, ce moine allemand qui, dans sa pensée solitaire, entrevit la vérité depuis longtemps disparue de TEglise ; et ce seront des mystiques qui nous délivreront du culte moderne de la lettre, qui fonderont de nouveau une religion naturelle, une religion où l'on reverra des dieux jo3'eux sortir des forêts et des pierres, et où les hommes s'amuseront comme des dieux \ » Heine attaque bien les religions positives, les Églises, lorsqu'elles prétendent tyranniser la raison ; il se garde bien d'attaquer la religion. L'instinct religieux peut être, à ses yeux, une puissance libératrice tout comme l'instinct de vérité. Une religion — toute religion — est légitime et sacrée dans son principe, en tant qu'élan spontané de l'âme collective d'un peuj)le vers un idéal supérieur. Ainsi Heine est à la fois un rationaliste