Lettre du 23 août 1823, XIX, 145 s
naît bien y'ûe que ces hommes d'esprit et de cœur se sont attelés à une tâche impossible et se dévouent inutilement à une cause depuis longtemps perdue. Celte conciliation — vainement tentée jadis à Alexandrie par Philon — de la science et de la foi juive le laisse fort sceptique. Il est assez porté à voir dans cet essai de modernisation du judaïsme surtout un symptôme de faiblesse et de lassitude : <( Nous n'avons plus la force de porter une barbe, de jeûner, de haïr et de souffrir par haine, écrit-il en 1823 à son ami Wohlwill : voilà le motif de notre réforme actuelle. Les uns, qui cherchent chez les comédiens leur culture et leurs lumières, veulent donner au judaïsme de nouveaux décors et des coulisses neuves, et le souffleur doit porter au lieu de barbe un petit rabat blanc ; ils voudraient verser le vaste océan dans un joli petit bassin de papier mâché, et faire endosser à FHercule de la AVilhelmshOhe à Cassel la jaquette brune du petit Marcus. D'autres veulent un petit christianisme évangélique sous signature juive ; ils se font un manteau avec la laine de l'agneau de Dieu, un pourpoint avec les plumes de la colombe du Saint-Esprit, et des caleçons d'amour chrétien, et ils feront faiUite, et leur postérité signera : « Dieu, Christ et C*^ » Fort heureusement cette maison ne tiendra pas longtemps, ses traites sur la philosophie reviendront protestées, et elle fera banqueroute en Europe, lors même que ses maisons de commission, fondées par des missionnaires en Afrique et en xA.sie, subsisteraient quelques siècles de plus\.. » Sans doute Heine prend soin d'avertir son correspondant qu'il ne faut pas prendre ses boutades trop au sérieux, qu'il n'a pas la force, lui non plus, de porter la barbe, de laisser crier après lui : « Au Juif! », de jeûner et de s'ébrécher les dents sur du pain azyme. Il n'en est pas moins évident que son estime pour le judaïsme rationnel est mince. A ces Juifs honteux il préfère encore les intransigeants, les fanatiques pittoresques du type de ce farouche Hassan qu'il met en scène dans sa