‹ Henri Heine, penseurChapitre 32 sur 188 · Lettres, XIX · texte numérisé non relu

Lettres, XIX

est écœuré par les manœuvres de la très aristocratique Société pour la difTusion du christianisme parmi les juifs, comme aussi par le zèle de propagande déployé par certains juifs convertis. Dans les Reisebilder il s'égaye aux dépens de ces chrétiens berlinois si raisonnables, qui s'etTorcent de trouver des remplaçants dans une religion dont ils souhaitent le maintien, mais dont l'exercice rigoureux leur est trop pénible à eux-mêmes. « Dans cet embarras, ils mettent à profit la ferveur des juifs pauvres, beaucoup de ceux-ci deviennent chrétiens à leur place, et comme, pour de l'argent et de bonnes paroles, ces pauvres juifs se laissent employer à tout ce qu'on veut, ils sont déjà si bien exercés dans le christianisme, qu'ils commencent à crier fort régulièrement à l'incrédulité, combattent à mort pour la Trinité, à laquelle ils croient même pendant la canicule, se prennent de rage contre les rationalistes, parcourent le pays comme missionnaires et espions de la foi, colportent de petits traités édifiants, roulent le mieux les yeux dans les églises, font les grimaces les plus hypocrites, et réussissent si bien dans le bigotisme, que la jalousie de métier s'en mêle déjà, que les anciens maîtres de la corporation, les chrétiens pur sang, commencent à se plaindre en secret de ce que le christianisme est passé tout entier dans les mains des juifs ^ » Deux ans plus tard, cependant, Heine se décide — on ne sait trop pour quelles raisons — à franchir le pas malgré ses répugnances. Le 28 juin 1825, ua mois avant de soutenir ses thèses de doctorat à Gottingen, il se convertit au protestantisme. Si sa correspondance ne laisse rien voir des luttes intérieures qu'il dut traverser au moment de prendre cette grave détermination, elle nous laisse deviner combien peu il se pardonnait à lui-même un acte qu'il jugeait médiocrement honorable. Dans la lettre où, plusieurs mois après l'événement, il confesse à Moser l'acte auquel il s'est laissé entraîner, il laisse clairement transparaître le ressentiment qui s'est amassé au fond de son cœur :

il lui recommande la lecture d'un livre de Golowin sur le Japon, el cela parce qu'il y verra que les Japonais n'ont rien si fort en haine que le christianisme : « Rien ne leur est si odieux que la croix. Je veux me faire Japonaise » Un peu plus tard, dans une lettre à ce même ami, il blâme avec violence la conversion de Gans, et ajoute ces lignes qui en disent long : « Il me serait très pénible que mon propre baptême pût l'apparaître sous un jour favorable. Je t'assure que si les lois avaient permis de voler des cuillers d'argent, je ne me serais pas fait baptiser' ». Une autre fois il constate ironiquement qu'il en train de devenir parfait chrétien « car il fait le pique-assiette chez les juifs riches^ ». Pour comble d'infortune il ne tarda pas à se convaincre qu'il n'obtiendrait aucun des postes qu'il convoitait, ni à Berhn dans l'administration ou la diplomatie, ni à Munich dans l'Université; que ses ennemis s'obstineraient à voir en lui le « juif indélébile », qu'il avait donc fait inutilement le sacrifice de sa dignité personnelle et que nul ne lui saurait gré d'avoir répudié officiellement la cause de ses coreligionnaires malheureux. 11 en fut pour sa courte honte et garda au fond du cœur le sentiment amer d'avoir fait un marché de dupe. « Je suis maintenant haï chez chrétiens et juifs, constatait-il au début de 1826. Je me repens beaucoup de m'être fait baptiser; je ne vois nullement que, dès lors, les choses aient beaucoup mieux tourné pour moi : aucontraire, je n'ai eu depuis que malheurs... N'est-ce pas drôle? A peine suis-je baptisé, on me vilipende comme juif'! »

Cette aventure accroît, en définitive, l'antipathie de Heine pour le christianisme intolérant et pour la société qui le repoussait. Mais ce n'est pas chez lui une haine religieuse ou une haine de race. Et ses adversaires le calomnient quand ils cherchent à expliquer sa conduite en supposant chez lui

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