VI
est certain toutefois que les récits de Heine ne sont pas dénués de tout fondement. Dans une lettre de 1816 où il confesse à son ami Sethe ses déceptions amoureuses et se plaint de l'insensibilité de sa cousine Amélie, il semble faire allusion à la possibilité d'une conversion : il se demande si la madone céleste ne pourrait pas remplacer la madone terrestre, et déclare qu'il veut étourdir ses sens, chercher dans les profondeurs du mysticisme un adoucissement à ses maux, qu'il trouve misérable « la science dans ses loques de mendiant^ ». — Heine a manifestement été entraîné assez loin par la contagion du néo-catholicisme romantique qui fleurit vers le début du xix^ siècle'-. Ses velléités mystiques n'ont sans doute jamais été bien sérieuses et elles se sont, en tout cas, promptement dissipées; mais elles montrent bien que l'instinct religieux demeurait vivant dans Tàme du jeune sceptique. Il ne s'y éteindra jamais, et, chez le romantique émancipé, nous trouverons toujours l'intelligence profonde de la poésie du christianisme et, parfois, comme une vague nostalgie des paradis perdus de la foi.
Heine, cependant, ne larde pas à prendre, en religion comme en politique, une attitude de plus en plus révolutionnaire. Dès 1820 il annonce, comme nous l'avons vu, sa résolution de ne pas se laisser entraîner à la suite du romantisme sur la voie de la réaction cléricale. Son initiation à la philosophie de Hegel pendant son séjour à Berlin fortifie en lui les tendances rationalistes. En même temps la conscience toujours plus claire de la situation misérable et humiliée que l'intolérance religieuse et les préjugés de race font au juif dans la société moderne développe chez lui une aversion de plus en plus vive pour le christianisme. L'ordonnance de 1822 qui révoquait en partie l'édit de tolérance de 1812 lui arrache un