‹ Henri Heine, penseurChapitre 39 sur 188 · III, 92 ss · texte numérisé non relu

III, 92 ss

durable : « L'esprit a ses droits éternels, il ne se laisse ni emmaillolter par des dogmes, ni endormir par des sons de cloche ; il vint à rompre ses langes enfantins, il déchira la lisière de fer à laquelle le menait sa nourrice, l'Église romaine ; et dans l'ivresse et l'orgueil de la délivrance, il parcourut toutes les régions de la terre, escalada les plus hautes cimes des montagnes, poussa des cris d'allégresse et de victoire, se ressouvint de bien des aspirations et des doutes séculaires, et se mit à méditer les merveilles du jour et à compter les étoiles de la nuit. » Une ère nouvelle commence dès lors pour l'humanité : elle aspire à la science et à l'autonomie ; elle apprend peu à peu à déchiffrer l'énigme du monde, à se diriger ellemême librement. On peut douter, à la vérité, que le règne de la raison consciente ait, jusqu'à présent, procuré à la multitude le bonheur tranquille dont elle a joui pendant les longues années où elle a végété dans l'humble et abrutissante foi du charbonnier. Mais pour l'élite, la lutte contre la tyrannie intolérable que Rome prétendait faire peser sur le genre humain a été une nécessité et un bienfait. « Rome a toujours voulu dominer, et lorsque ses légions succombèrent, elle envoya des dogmes dans les provinces. Pareille- à une araignée gigantesque, Rome se tenait blottie au centre du monde latin, et enveloppait l'univers de sa toile infinie. Des généralions de peuples passaient, à l'abri de cette toile, une vie naïve et de béate quiétude, en prenant pour la voûte du ciel ce qui n'était qu'un tissu romain. Seulement les esprits plus pénétrants et doués d'un plus libre essor se sentaient oppressés et misérables sous cette toile mensongère, et quand ils voulaient la rompre et s'échapper, alors la rusée grande araignée les attrapait aisément, et suçait le sang le plus intrépide de leur cœur. En vérité, le bonheur imaginaire et brutal de la multitude n'était-il pas acheté trop cher, au prix d'un sang si noble ? Grâce à Dieu ! les jours de la servitude intellectuelle sont passés. Affaiblie par l'âge, la grande araignée porte-croix se tient encore comme autrefois abritée entre les piliers crevassés des ruines du Cotisée ; elle tisse toujours, il

est vrai, son ancienne toile, mais ce n'est plus qu'un tissu lâche et fragile, et elle n'y prend plus que des papillons et des chauves-souris, mais non pas, comme jadis, les aigles du Nord, » '

La lutte contre l'Eglise est ainsi, en fin de compte, pour Heine l'un des aspects de cette conquête de la liberté, but suprême où tend l'évolution de l'humanité. Dans l'antique Egypte, patrie du crocodile, du Prêtre et du Guerrier, naquit jadis « l'esprit de caste, qui, depuis deux mille ans, a su se déguiser sous les costumes de tous les pays, et toujours prendre le langage de chaque siècle pour tromper chaque siècle ; qui, peut-être mort aujourd'hui, simule encore l'apparence de la vie, marche parmi nous avec des ^eux envieux et malfaisants, empoisonne de ses exhalaisons cadavéreuses la brillante fraîcheur de notre vie, et suce, vampire du moyen âge, le sang et la chaleur du cœur des peuples ^ » C'est cet esprit de caste, incarné dans les Eglises et dans les Aristocraties, qu'il s'agit de vaincre aujourd'hui. De part et d'autre on est en présence d'une minorité de privilégiés qui cherche à perpétuer sa t3Tannie sur les masses, à les exploiter à son profit : il faut briser ce joug. De même que l'Aristocratie accapare à son profit le pouvoir de l'État et met la royauté en tutelle, ainsi le Prêtre accapare la religion et s'en fait un instrument de domination. Tant que les religions restent « libres », tant qu'aucune rehgion ne cherche à supplanter les autres par la force, à s'imposer par Tautorité à toutes les consciences, elles sont grandes et respectables. Mais quand, à l'instigation du Prêtre, la religion devient dogme, quand enfin elle s'allie à l'Etat pour mettre la force matérielle au service de ses ambitions dominatrices, alors elle devient malfaisante. Heine respecte l'Autel, mais il hait « les serpents qui se cachent sous ses vénérables ruines, reptiles rusés qui savent sourire comme des fleurs innocentes, pendant qu'ils lancent secrètement leur poison dans le calice de la vie " » ; il respecte

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