‹ Henri Heine, penseurChapitre 45 sur 188 · III, 393 s · texte numérisé non relu

III, 393 s

G8 HENlll HEL\E PENSEUR

compare lui-même, dans les Aveux du poète, à un officier de fortune qui se bat courageusement, mais qui, la lutte terminée, ne garde pas de liel en son cœur pour la cause qu'il a combattue, ni jjour ses défenseurs. Il connaît trop sa taille intellectuelle et la limite de ses forces pour s'imaginer qu'il pourra faire brèche dans un colosse comme l'Eglise de saint Pierre ; tout au plus peut-il travailler, modeste manœuvre, à la lente œuvre de démolition qui se prolongera pendant des siècles. On dit que l'Église catholique est la Bastille de l'esprit, qu'elle n'est plus défendue aujourd'hui que par quelques invalides. C'est possible, concède Heine; mais en attendant, la vieille forteresse est solide encore, elle a résisté à plus d'un assaut et plus d'un assaillant téméraire se rompra encore le cou contre ses crénaux. 11 rend hommage lui aussi, à la majesté de cet édifice grandiose où Nietzsche voyait « le dernier travail de Romains », le chef-d'œuvre d'un peuple qui savait bâtir pour l'éternité; il admire comme lui « l'enchaînement ingénieux et conséquent de tout ce système religieux et moral qu'on nomme l'Eglise catholique, apostolique et romaine » ; il se fait gloire de n'avoir jamais bafoué ses prêtres ni ridicuUsé son dogme ou son culte et déclare qu'on lui fait à la fois trop d'honneur et de déshonneur quand on l'appelle un Voltaire allemande

Et ce qui le charme plus encore que l'imposante majesté de lEglise de saint Pierre, c'est la poésie qui fleurit et brille dans les symboles du dogme et du culte catholiques. Ils exercent sur sa nature de poète une séduction infinie. Volontiers il se laisse enivrer par « la douceur intime et infinie » du spiritualisme catholique, par « la délirante joie sépulcrale, la volupté de la mort qui y domine ». Il compare la poésie chrétienne à cette fleur de la passion née du sang du Christ, fleur étrange, aux couleurs singulières et tranchées, dans le calice de laquelle sont figurés les instruments qui servirent au martyre du Sauveur, fleur attirante et funèbre, « dont la vue

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excite en nous un plaisir déchirant semblable aux sensations douces qu'on trouve dans la douleur même ^ » Au temps de sa jeunesse romantique, Heine, comme il le raconte dans ses Areux, écoutait souvent l'inspiration de la muse chrétienne, s'exaltait pour la sainte Vierge, reine des anges, Vénus immaculée des cieux, et mettait en vers coquets les légendes de sa grâce divine et de sa miséricode sans bornes ^ Si, plus tard, il renonce à ce genre quelque peu conventionnel, il ne cesse pas de sentir profondément la poésie du christianisme. Peu d'artistes ont su exprimer comme l'auteur du Pèlenudge de Kevlaar ce charme touchant qui s'exhale de la foi populaire si candide et si naïve, ou évoquer comme le poète de la Paix la vision du Christ Sauveur, qui, vêtu d'une robe blanche flottante, grand comme un géant, marche sur la terre et la mer et de ses mains étendues bénit l'univers, tandis que son cœur, tel un soleil rouge et ardent, verse allègrement sur le monde la pourpre de son sang rédempteur.

Si au point de vue religieux Heine débute par un mysticisme romantique à tendances vaguement catholiques, son point de départ en politique est le nationahsme idéahste qui fleurit, au lendemain de la guerre d'indépendance, parmi la jeunesse des universités allemandes. On sait assez comment, après l'avortement, au Congrès de Vienne, des espérances des patriotes, les étudiants, groupés en une association unique, la Burschemchaft, reprennent à leur façon la grande pensée qui avait attiré sous le drapeau prussien l'élite de la nation, et affirment leur volonté de travailler à cette Allemagne une et libre que rêvaient les héros de 1813. Heine sympathise de tout point avec ses condisciples. Il est plein d'enthousiasme patriotique. En 1815 nous le voyons se présenter

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