III
2. Lettre du Tmars 1824, publiée parElster, Deutsche Rundschau, t. GVII, p. 282.
insuffisamment germanisé, chez qui l'instinct national n'existe qu'à l'état rudimentaire, qui a criminellement jeté le trouble dans les consciences allemandes en dénigrant avec une sacrilège ironie l'enthousiasme des héros de 1813, qui demeure étranger aux traditions les plus sacrées du germanisme et qui, sous prétexte de distinguer entre le vrai et le faux patriotisme, en arrive à porter au sentiment national lui-même les atteintes les plus graves. — Mais n'est-ce pas là un jugement bien sommaire et qui ne rend pas compte de la complexité d'une nature comme celle de Heine ? J'incline bien plutôt, pour ma part, à croire qu'il est également sincère dans son nationalisme et dans son cosmopolitisme, qu'il a ressenti, en bon romantique, l'amour le plus profond pour la terre natale, pour le génie national, pour les traditions anciennes, pour le moven âge allemand, mais qu'il a en même temps perçu avec une douloureuse acuité — et cela peut-être en raison de ses origines juives et de son éducation partiellement française — tout ce qu'il y a d'étroitesse et d'intolérance dans un nationalisme exclusif. Nous conviendrons volontiers qu'il a pu, dans bien des cas, dépasser la mesure, exagérer sa propre pensée, apprécier avec injustice les hommes ou les événements. Nous ne chercherons pas chez lui une théorie sur la manière dont il faut concilier l'amour de la petite et de la grande patrie. Mais nous constaterons qu'il a éprouvé avec force ces deux sentiments. Il n'est ni un S3'stématique ni un fanatique. Il n'a pas l'allure puissante et l'équilibre harmonieux des natures dont tous les instincts sont exactement coordonnés. Son mérite est d'avoir posé, sans d'ailleurs lui donner de solution ferme, un des problèmes auxquels travaille encore l'époque contemporaine.
En même temps que Heine se déprend de lidéal nationaliste, il devient un adepte toujours plus fervent de la cause démocratique. Dès 1822 nous le voyons, dans une lettre à Immermann,
se poser en champion de la liberté et se donner pour tâche le combat sans merci contre les puissances malfaisantes du passé : « Guerre, s'écrie-t-il, à l'injustice séculaire, au règne de la sottise et du mal ! Voulez-vous être mon frère d'armes dans cette lutte sainte? Alors je vous tends joyeusement la main. La poésie, en fin de compte, n'est qu'un bel accessoire ^ »
Si nous cherchons à nous rendre compte des motifs qui ont pu pousser le poète du Livre des chants à déclarer que la « période de l'art » est close et que « la révolution entre dans la littérature », et à se jeter avec passion dans la mêlée politique, nous voyons bien vite qu'il n'obéit pas uniquement à des mobiles d'ordre idéal. Sans doute Heine est un rationaliste qui croit avec une ferveur toujours croissante à l'avènement du règne de la Raison et de la Liberté; mais il n'est rien moins qu'un dogmatique sectaire et ce n'est certainement pas par amour pour une théorie abstraite qu'il s'est fait tribun. Sans doute aussi Heine a connu le sentiment poignant de la misère du peuple opprimé par un régime social inique. Il se sent, dit-il, traversé d'un frisson en lisant dans les journaux que des hommes sont morts de froid dans les rues de Londres ou morts de faim dans les rues de JNaples ; et il sera par conséquent radical en Angleterre, carbonaro en Itahe '. Mais ce n'est, je crois, pas lui faire tort que de constater que la pitié très' réelle qu'il éprouvait pour les souffrances des humbles n'aurait pas suffi pour le pousser à l'action. 11 a peu vécu en contact direct avec le peuple et a trop imparfaitement connu ses maux pour qu'il ait pu éprouver le besoin impérieux de les soulager. — En réalité Heine est devenu l'ennemi acharné de l'ordre établi, surtout parce qu'il avait des griefs très personnels à faire valoir contre la société de son temps, parce qu'il arriva peu à peu à la conviction, que, sous le régime où vivait pour l'instant l'Allemagne, il lui était impossible de parvenir à la situation qu'il rêvait et à laquelle sa valeur intellectuelle lui donnait le droit de prétendre .