‹ Henri Heine, penseurChapitre 54 sur 188 · L. Embden, h. Ileines Familienleben, p · texte numérisé non relu

L. Embden, h. Ileines Familienleben, p

Comme écrivain, d'abord, Heine voit sa liberté continuellement menacée par la surveillance tracassière que les gouvernements font peser sur les gens de lettres. Dès les débuis de sa carrière il a maille à partir avec la censure qui, réorganisée en Prusse par Tédit de 1819, se signale dès lors par une rigueur de plus en plus intolérable ^ persécutant impitoyablement la presse politique qui du reste finit par disparaître complètement, surveillant jusqu'aux catalogues des cabinets de lecture, défigurant par des coupures ridicules les articles de revues môme les plus anodins. Certains censeurs allaient même jusqu'à exiger que le public ne fût prévenu par aucun signe extérieur des trous pratiqués par le crayon rouge dans les œuvres qui leur étaient soumises. On ne pouvait échapper à la censure préalable qu'en publiant un livre de plus de vingt feuilles ; et cette nécessité devenait dans certains cas fort gênante. C'est ainsi que Heine, voulant publier son Tambour Le Gi^and sans passer par la censure, dut l'encadrer entre des poésies sur la mer du Nord ; et des lettres sur Berlin pour que son volume atteignît les dimensions voulues. Rien, d'ailleurs, n'empêchait le gouvernement de faire interdire le livre une fois publié, au grand détriment de Fauteur et de l'éditeur qui se voyaient dans l'impossibilité d'écouler leur produit. C'est ainsi que le second volume des Reisebilder fut interdit dès son apparition par le Hanovre, la Prusse, l'Autriche, le Mecklembourg et la plupart des états secondaires. Il est juste de dire que cette mise à l'index était une excellente réclame pour les œuvres de Heine et fut plutôt profitable que nuisible à la vente. Les éditeurs s'arrangeaient à faire pénétrer jusqu'en Autriche même les écrits interdits en les glissant sous une couche de grammaires et autres livres innocents ou en les affublant d'une fausse couverture. Néanmoins la fraude n'était pas toujours facile et il arrivait souvent que des ballots de volumes de contrebande fussent interceptés à la frontière par les douaniers. On comprend donc

1. Geiger, Das jitnf/e Deutschland und die preussiscJie Censur. Berlin l'JuO; p. 50.

que Heine ait, ressenti une inimitié toute personnelle contre les censeurs et leur ait, à l'occasion, marqué son mépris comme clans le chapitre xii du Tambour Le Grand, composé tout entier de traits de suspension (qui remplaçaient habituellement les passages supprimés par le crayon rouge), parmi lesquels se détachent ces seuls mots : « Les censeurs allemands... des imbéciles... « Xul doute que ces tracasseries mesquines d'une censure ridiculement soupçonneuse n'aient fortement contribué à jeter Heine dans l'opposition. Poète plutôt que penseur, une querelle de principes l'eût laissé indifférent; il avoue lui-même, par exemple, n'avoir suivi qu'avec un très médiocre intérêt les débats des petits Parlements de l'Allemagne du Sud. Mais ces persécutions irritantes dirigées contre la liberté d'écrire l'atteignent directement et excitent son indignation sincère. Elles l'irritent comme une absurdité, un non-sens, car il n'y a pas, précisément, à l'en croire, de meilleure garantie de Tordre que la liberté : « C'est là, dit-il, le bienfait de la liberté de la presse, qu'elle enlève au langage téméraire du démagogue tout l'attrait do la nouveauté, qu'elle neutrahse la parole la plus passionnée par une réphque tout aussi passionnée, qu'elle étoutîe dès leur naissance des bruits mensongers qui, semés par le hasard ou la malveillance, se propagent effrontément, peste mortelle, dans l'obscurité, comme ces plantes vénéneuses qui ne prospèrent que dans de sombres forêts marécageuses ou à l'ombre de vieux châteaux et d'églises en ruine, mais sèchent misérablement à la claire lumière du jour. » La censure peut être bonne pour l'esclave « qui préfère recevoir dans l'ombre de sérénissimes coups de pied » ou pour le despote « qui n'aime pas voir mettre en pleine lumière son isolement et son impuissance w. Mais elle est un danger public. L'une des causes principales des excès de la Révolution française est, selon Heine, l'ignorance politique où le despotisme royal avait systématiquement maintenu le peuple. C'est la censure qui est responsable de la mort de Louis XVI : « Là où a fonctionné la guillotine des idées, on a bientôt fait d'introduire la

LlCHIENBEHGER. — Ilclue. (J

censure des hommes, de sorte que le même esclave qui coupe le cou aux pensées, raye plus tard avec le même sang- , froid son propre maître du livre des vivants. » Et la censure qui démoralise le peuple démoralise aussi l'écrivain : par „ angoisse folle devant le couteau du censeur, il devient lui- ^ même parricide, il étouffe sans miséricorde les pensées 't vivantes qu'il porte en lui et qui ne demandent qu'à voir le ' jour^

Une autre raison, plus forte encore, pousse Heine à l'action politique : il se voit, comme juif, repoussé par la société contemporaine ; il constate que le principe de l'égalité est violé à son détriment. Et il s'insurge contre cette iniquité. L'ordonnance de 1822 qui, en retirant aux juifs la faculté d'obtenir des situations académiques, aggravait encore leur situation en Allemagne, provoque chez lui un mouvement de '■ révolte à la fois contre le christianisme intolérant et contre l'ordre social tout entier. C'est vers ce moment qu'il propose à Immermann de s'unir à lui pour une croisade contre l'injustice séculaire. A la même époque il laisse percer des tendances très libérales dans son article sur la Pologne qui « lui nuit fort auprès des barons et des comtes » et le fait « très mal noter en haut lieu" ».

11 n'est d'ailleurs nullement un révolutionnaire irréconciliable. 11 ne demande au contraire qu'à rentrer dans les cadres réguliers de la société. ]Mais il faut qu'il trouve à organiser sa vie. Or il est pauvre et il a des besoins dispendieux. Sans dispositions aucunes pour le commerce, il ne peut songer à se lancer dans les affaires. Il arrive bien à passer son doctorat en droit, mais se montre peu apte au métier d'avocat dont il essaye un instant. D'autre part les fiançailles de Thérèse Heine en 1827 lui ôtent définitivement l'espoir de voir son existence matérielle assurée par un mariage avec sa riche cousine. Enfin, vivre comme homme de lettres du produit de sa plume lui paraît impraticable. 11 n'aperçoit

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