‹ Henri Heine, penseurChapitre 6 sur 188 · II · texte numérisé non relu

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La Prusse, plus libérale en cette matière que la plupart des autres Etals confédérés, leur avait à la vérité accordé les droits civils par l'édit du 11 mars 1812, mais ce môme édit leur interdisait Taccès des fonctions publiques ; une ordonnance de 1822 les écartait aussi de la carrière de l'enseignement, dans les universités comme dans les écoles. Le roi espérait d'ailleurs l'extinction progressive du judaïsme et veillait à ce que Tédit de 1812 fût exécuté dans sa rigueur ; il n'accordait que rarement le droit de cité à des Israélites étrangers et voyait d'un œil favorable une société nouvellement créée pour la diffusion du christianisme parmi les juifs, et qui se recrutait parmi les théologiens et les gens du monde. — Mais ce n'était pas seulement le gouvernement qui mettait des entraves à l'émancipation complète des juifs. La masse du peuple se montrait encore beaucoup plus intolérante que lui. Partout l'opinion publique leur était défavorable ; on les tenait à l'écart; on les poursuivait dans la rue du cri injurieux de Hep! Hep! Des professeurs comme Rûhs, Pries, Luden, des théologiens comme Paulus, des publicistes libéraux ou radicaux étaient d'accord pour combattre leurs prétentions et repousser leurs réclamations i Les étudiants, passionnés pour la patrie germanique et la religion chrétienne, se déclaraient nettement antisémites et annonçaient l'intention d'interdire aux juifs l'accès de leur Association générale. Dans les villes et les campagnes, le peuple pressuré par les usuriers se montrait de plus en plus exaspéré contre eux. En 1819, des troubles éclatent a Wiirzbourg, Heidelberg, Karlsruhc, Darmstadt, Francfort ; la foule prend d'assaut les maisons juives et maltraite les habitants. Ainsi, tandis que la France avait depuis longtemps proclamé l'émancipation des juifs, en Allemagne la vieille haine de races subsistait encore dans toutes les classes de la société ^

Si en raison de ses sympathies françaises et de sa naissance juive Heine se trouvait condamné à vivre à l'écart de

1. Treilschke, Deutsche Geschichie, U il8 ss., 5^8 ss. et III 378.

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la masse de ses compatriotes, l'éducation qu'il reçut pendant sa jeunesse n'était guère faite, d'autre part, pour l'aider à trouver sa voie et à s'adapter à son milieu. Son père était un aimable fantoche qui dissimulait sous un air de dignité silencieuse et sous des allures toujours affairées, une incurable puérilité et une profonde nullité intellectuelle. Ancien pourvoyeur d'armée du duc Ernest-Auguste de Cumberland, ayant gardé de son passage par la vie militaire un goût très vif pour les soldats, les uniformes voyants, les chiens et les chevaux, le jeu et les femmes, Samson Heine s'était improvisé ensuite négociant, sans aptitudes commerciales et sans succès ; et il traversait ainsi la vie en jouisseur indolent, optimiste et impratique. « Une joie de vivre sans bornes, disait Heine dans ses Mémoires, était le trait dominant du caractère de mon père; il était avide de plaisirs, gai et de bonne humeur. Dans son âme, c'était tous les jours fcte, et si parfois la musique n'était pas très éclatante, du moins accordait-on toujours les violons. C'était constamment la sérénité couleur d'azur et les fanfares d'une jo^-cuse insouciance. Une insouciance qui oubhait ce qui s'était passé la veille et ne voulait jamais songer au lendemain'. » Heine chérissait tendrement son père et peut-être a-t-il hérité do lui quelque chose de cette élégante futilité, de cette absence de sérieux, de cette sensualité insouciante qui faisaient de Samson Heine un homme si aimablement nul. Mais il va de soi qu'il ne pouvait attendre de lui aucune aide efficace, aucun conseil pratique pour se diriger dans la- vie. — Sa mère, Pcira, ou, comme elle se fit appeler plus tard, Betty van Geldcrn, était une personnalité plus fortement trempée. Fille d'un médecin distingué, très instruite et hautement cultivée, rationaliste convaincue, ennemie des conventions et des préjugés, exempte de la sentimentalité si fort à la mode vers la C\n du xviii* siècle, elle joignait à des idées nettes un goût naturel et un tact féminin très sûr qui l'empêchait de pousser

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