‹ Henri Heine, penseurChapitre 61 sur 188 · III, 499 s · texte numérisé non relu

III, 499 s

Révolution a été juste et sainte : malgré ses erreurs et ses violences, elle a contbiué l'œuvre du Christ, elle a proclamé rÉvangile des temps nouveaux : « Les Français sont le peuple élu de la nouvelle religion, c'est dans leur langue qu'en ont été formulés les premiers évangiles et les premiers dogmes; Paris est la nouvelle Jérusalem, et le Rhin est le Jourdain qui sépare du pays des Philistins la terre consacrée de la liberté*. »

La grande tâche du siècle est d'achever ce que la Révolution a commencé. A la chute de Napoléon, l'ancien régime a relevé la tète, les aristocraties vaincues ont remporté un dernier triomphe. Il faut les combattre sans merci. Tous les hommes de progrès doivent s' unir pour travailler à la conquête de la liberté, àTémancipation. Et il ne suffit pas d'émanciper les Irlandais, les Grecs, les Juifs de Francfort, les noirs et autres peuples opprimés ; il faut affranchir le monde entier, et en particulier l'Europe, majeure à l'heure présente et capable de marcher sans les lisières de fer que lui ont faites les privilégiés. Révolutionnaire et cosmopolite, Heine voit poindre à l'horizon un grand combat, non plus de peuple à peuple, mais de classe à classe, « En Europe, proclame-t-il, il n'y a plus de nations, mais seulement des partis'. » Il estime que Père des grandes guerres nationales est close et que Napoléon a peut-être été le dernier conquérant. Le grand levier dont les princes ambitieux savaient si bien jouer, la nationalité avec ses vanités et ses haines, est aujourd'hui hors d'usage, les préjugés s'émoussent, les âpres saillies du particularisme national- s'atténuent sous Faction de la culture européenne. A la politique matérielle des Etats se substitue la politique spirituelle des partis : on ne se bat plus pour des intérêts, mais pour des principes. D'un côté le parti de la Liberté, de l'autre celui de l'Oppression.

De quels éléments se compose ce parti de l'Oppression ? Heine répond : de la noblesse et du clergé. Sa polémique

ne s'attaque ni à la royauté ni à l'aristocratie de la richesse. 11 proteste de son respect pour le principe monarchique comme il affirme également sa sympathie pour l'idée de toutes les religions. Par prudence peut-être et pour éviter des poursuites, mais aussi par conviction, sans aucun doute, parce qu'il n'a pas la superstition des formes politiques et estime déjà que la liberté peut être réalisée aussi bien par une monarchie que par une république. 11 évite, d'autre part, les attaques contre le capitalisme, bien qu'il trouve la nouvelle aristocratie d'argent — qu'il avait vue de près à Hambourg chez son oncle Salomon — plus méprisable encore que la vieille aristocratie de naissance. Il comprend fort bien que le capital fait peser sur le peuple un servage bien autrement dur et pénible que la domination des rois et des prêtres. Il lui échappe parfois des tirades véhémentes contre ces riches « qui brillent dans le velours et dans la soie, qui hument des huîtres et se baignent dans le Champagne , qui roulent en carrosse doré à travers les rues et abaissent un regard orgueilleux sur le meurt-de-faim qui, sa dernière chemise sous le bras, s'en va lentement en soupirant au mont-depiété » ; contre « ces habiles, ces repus qui savent si bien s'abriter derrière un rempart de lois contre la poussée hurlante des meurt-de-faim importuns^ ». Et dans sa correspondance intime il croit même devoir s'excuser si, dans ses Rcisebilder, il n'attaque que le gouvernement et le clergé : «Je sais fort bien, écrivait-il à Varnhagen, que la révolution embrasse tous les intérêts sociaux, et que la noblesse et l'Eglise ne sont pas ses seuls ennemis. J'ai montré celles-ci liguées seules contre elle, afin que la nécessité de les attaquer toutes deux ressortît avec plus d'éclat. Mais je hais bien plus encore Varistocratie bourgeoise '. » Il évite, toutefois, pour le moment, les déclamations contre le régime capitaliste comme il évite aussi les attaques directes contre la royauté. 11 s'en prend à des ennemis qu'il juge plus immédiatement nuisibles.

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