vu
et non plus sur une couche de corvée et sous le contrôle de douaniers ecclésiastiques. Avec une naissance libre, se produiront aussi dans les hommes des pensées et des sentiments libres dont nous autres, esclaves-nés, n'avons aucune prescience'. » Dans les brumes de l'avenir, Heine entrevoit une époque où Thumanlté tout entière, unie, réconciliée, pourra s'attabler au même festin, lutter victorieusement contre tous les maux qui désolent l'univers, et, qui sait ? contre la mort même, dont le dur égalitarisme est, à tout prendre, moins choquant que les belles théories des aristocrates sur l'inégalité des conditions. Mais en attendant la lutte est ardente, incertaine Theure de la victoire ; même le parti du passé semble l'emporter ; un cortège de misères sans fin, tel est le lot des défenseurs de la bonne cause. Qu'importe ! Nouveau don Quichotte de la liberté, il poursuivra toujours sa route, rompant des lances pour sa belle, proclamant, même vaincu, même désarçonné, que sa Dulcinée est la plus belle des femmes. Jusqu'au bout il combattra le bon combat, quand bien même sa vaillance ne serait jamais récompensée, quand même il ne devrait jamais voir l'aurore des temps nouveaux. « Je ne sais pas en vérité, conclut-il, si je mérite qu'on orne un jour mon cercueil d'un rameau de laurier. La poésie, quel que soit mon amour pour elle, n'a jamais été pour moi qu'un jouet sacré, un moyen consacré pour un but saint. Je n'ai jamais attaché trop grand prix à la gloire du poète ; qu'on loue ou qu'on blâme mes chansons, peu m'importe. Mais vous déposerez sur mon cercueil un glaive ; car je fus un brave soldat dans la guerre d'indépendance de l'humanité". »
De bonne heure Heine avait envisagé la possibilité de s'expatrier et de chercher, fortune en France au cas où il ne trouverait pas en Allemagne une situation qui lui agréât. Dès
l'époque de son séjour à Berlin, vers 1823, il projette, s'il ne peut s'établir dans la vallée du Rhin comme il en a le dessein, d'aller achever ses éludes à Paris, de s'y poser comme écrivain français en lançant quelques brochures sensationnelles et de s'orienter ainsi vers la carrière diplomatique, tout en travaillant, d'autre part, à faire connaître au public français la littérature et la culture allemandes '. S'il renonce provisoirement à ce projet par suite de l'opposition de son oncle Salomon et va étudier le droit à Gôttingen, il est bientôt ressaisi parle dégoût de l'Allemagne. « 11 est tout à fait certain, écrit-il dès 1826 que quelque chose me pousse irrésistiblement à dire adieu à la patrie allemande. Je me sens chassé d'ici moins peut-être par le désir de voyager que par les tourments de ma situation personnelle, — par exemple le juif indélébile ". » Encouragé par Yarnhagen, il reprend au mois d'octobre le plan d'aller à Paris, d'y travailler dans les bibliothèques et d'v écrire « un livre européen ^ » Cette fois encore il ne donne pas suite à ce projet. Son voyage en Angleterre, puis son séjour à Munich et son voyage en Italie donnent un autre cours à ses pensées. Cependant l'avortement de ses espérances matrimoniales, l'échec de sa tentative pour entrera l'université de ^lunich, les désagréments qu'entraîne pour lui sa polémique avec Platen, lui rendent le séjour en Allemagne de moins en moins attrayant. Et quand éclate en France la révolution de juillet qui rempht d'espoir et d'enthousiasme tous les libéraux allemands, quand un peu plus tard il se voit déçu dans l'espoir un instant caressé d'oljtenir à Hambourg un poste de syndic, quand il acquiert ainsi la conviction toujours plus forte qu'il lui est décidément impossible de se faire une situation indépendante en Allemagne, l'idée d'aller à Paris prend peu à peu dans son esprit la forme d'une résolution défmive.
Ce n'est point qu'elle l'enchante. Bien au contraire. Le