‹ Henri Heine, penseurChapitre 64 sur 188 · Lettres, XIX, 419 : cf. XX · texte numérisé non relu

Lettres, XIX, 419 : cf. XX

métier de tribun n'a rien qui le séduise. Sans doute il est très sincèrement convaincu que l'écrivain ne doit pas, comme Gœthe, s'enfermer égoïstement dans sa tour d'ivoire, qu'il est tenu de se mêler aux luttes du jour, d'agir sur ses comtemporains, de combattre pour sa foi. Mais il est très éloigné cependant de vouloir changer sa condition d'artiste contre celle de politicien. Il continue à se sentir essentiellement poète. Il n'a pas de plus haute ambition que de «trouver le repos nécessaire pour mettre au jour quelques grandes œuvres qui lui tiennent au cœur et le tourmentent * ». C'est pour cela qu'il voudrait à tout prix se créer une situation indépendante. 11 ne se sent pas un tempérament d'apôtre, d'homme d'action ; il comprend bien qu'il ne s'est lancé dans la politique que sous la pression des circonstances, à cause des tracasseries de la censure et parce que les préjugés religieux et sociaux se mettaient en travers de ses ambitions. Au moment d'émigrer à Paris, au moment de consommer définitivement sa rupture avec les gouvernements allemands, il se sent pénétré de la crainte d'être condamné à tout jamais au rôle de chef de parti, embrigadé de force dans l'armée des radicaux, muré pour toujours dans le métier de publiciste. Et cette perspective lui fait peur. Il tremble pour son indépendance. Peut-être aussi devine-t-il confusément qu'il n'a pas les qualités requises pour faire un chef politique ; qu'il est trop mobile, trop versatile, trop à la merci de ses impressions du moment, trop complexe pour bien tenir cet emploi ; que son tempérament d'individualiste et d'ironiste est incapable de se plier à la stricte discipline qu'on attend d'un homme de parti : que le sens des réalités lui fait défaut à ce point qu'il lui arrive de prendre le tzar Nicolas pour un protecteur du libéralisme ; que son programme est beaucoup trop vague pour pouvoir exercer une action efficace. Dans tous les cas il a parfaitement conscience qu'il peut se trouver obligé, s'il émigré à Paris, « de jouer un rôle où périront toutes ses facultés

Page 1