Lettre à Varnhagen, 4 janvier
LicHTENDEncER, — Heiuc. 7
d'artiste et de poète M) : il voit bien que, si le fonctionnaire, le diplomate, le professeur ont des loisirs qu'ils peuvent consacrer en toute liberté à la poésie, on attend au contraire d'un tribun qu'il se voue tout entier à sa mission, qu'il abdique son indépendance, qu'il mette sa muse au service de son parti. Et, chose plus grave, enfin : il est bien obligé de s'avouer que son enthousiasme démocratique même est assez tiède. Sans doute Heine souhaite très sincèrement le bouleversement de l'ordre établi et l'avènement d'un régime libéral et égalitaire. Mais cette perspective n'est pas sans lui inspirer certaines appréhensions. Il ne peut se dissimuler que le poète, en lui, est resté très aristocrate : l'égalitarisme lui répugne fort et il est plein de défiances à l'égard du peuple s)averain, dont il redoute les caprices et les colères. Comme Yarnhagen lui rapporte un jour qu'on l'appelle parfois dans la société de Berlin un « démagogue de salon », il convient que le mol ne manque pas de justesse, mais ajoute « qu'il j:oirrait bien un jour lui coûter la tète-. » Il est hanté par l'idée que « si la révolution éclate, sa tête ne sera pas la dernière à tomber 3 ». Comme le fou de cour de Maximilien, Kuntz de Rosen, qui pénétra jadis dans la prison de l'empereur captif p)ur lui porter conseil et réconfort, Heine a revêtu la livrée de la folie pour parler au peuple allemand, pour le consoler au temps de son asservissement ; en récompense de son dévouement il ne demande à son maître délivré qu'une grâce : ne pas le faire périr \ Heine sent très vivement qu'il | n'est pas démocrate « pour de bon » et il se rend très bien compte à quel point, dans sa situation, son tempérament d'aristocrate est compromettant : « Ce qu'il y a de plus dangereux pour moi, écrit-il à Yarnhagen, c'est encore ce brutal orgueil aristocratique qui a ses racines inextirpables jusqu'ici, dans le fond de mon cœur ; qui m'inspire tant de