A Varnhagei!. 27 juin 1831 ; XX
HEINE ET LE SAINï-SIMONISAiE 101
et cVaulres encore, vers la cité sainte de la Révolution. 11 aspirait à « voir de ses propres yeux l'histoire du monde )>, à se plonger <( dans les vagues bouillonnantes des événements quotidiens, de la révolution mugissante ». La vie trépidante, fiévreuse de la capitale, attirait ce nerveux avide de sensations nouvelles et d'impressions inédites. Cet exil à demi volontaire pouvait bien paraître pénible à Heine aux heures de lassitude où il se sentait isolé dans ce Paris qui l'était le « spirituel Allemand » sans se donner la peine de comprendre son originalité vraie, dans ce désert d'hommes où il comptait tant de relations, mais pas un ami sûr, pas une intimité véritable. Mais à d'autres moments il se sentait parfaitement satisfait de son sort, ravi d'être lancé dans le tourbillon de la vie parisienne, de fréquenter la meilleure société française, de connaître toutes les notabilités littéraires, politiques, artistiques de la capitale, de se voir « presque écrasé sous les témoignages d'estime » et en passe de devenir une gloire « européenne ^ ».
Son état de santé paraît avoir été tout d'abord sinon florissant, du moins supportable. Dès le début de son séjour à Paris se montrent, il est vrai, les premiers symptômes de la maladie du système nerveux central qui devait emporter Heine : en 1832 il se plaint d'avoir deux doigts de la main gauche paralysés, et la paralysie musculaire fait chez lui, à partir de ce moment, des progrès continus^ quoique très lents. Mais sa santé générale semble avoir été plutôt meilleure que pendant les années précédentes. Théophile Gautier parle do lui comme d'un bel homme ayant toutes les apparences d'une santé robuste, comme d'un Apollon germain au front blanc élevé, pur comme une table de marbre, à la chevelure blonde et aux yeux bleux, aux joues non point plomblées par la lividité romantique, mais rondes et pleines et fleuries de roses vermeilles. Heine lui-même se vante, dans sa Correspondance, de ses joues rouges, déclare qu'il ne soufîre presque
I. Lettres du 21 avril 1834 à Max. Heine, du 7 avril et 2 juillet 1833 à Campe.
plus au point de vue physique et se plaint même d'engraisser d'une façon peu esthétique \
Dans ces conditions il se déclare, dans les premiers temps, parfaitement heureux de la vie nouvelle qui commençait pour lui. « Si quelqu'un vous demande comment je me porte, écrivait-il, vous direz : comme un poisson dans l'eau. Ou plutôt dites aux bonnes gens que, dans la mer, lorsqu'un poisson demande à l'autre des nouvelles de sa santé, celui-ci répond : je me porte comme Henri Heine à Paris'. » Le spectacle incessamment renouvelé de la vie politique et artistique l'intéressait au plus haut point et stimulait sa verve d'écrivain. Il trouvait à Paris des distractions variées, un milieu sympathique, un public tout disposé à l'admirer. 11 y trouva même un système philosophique et social qui donnait satisfaction aux exigences passablement contradictoires de sa double nature de poète romantique et de démocrate rationaliste : le Saint-Simonisme.
Au printemps de 1831, au moment où Heine arrivait à Paris, la vogue de la petite église saint-simonienne atteignait son i^lus haut point. Les recrues assez nombreuses que la religion nouvelle avait faites, surtout depuis la Révolution de 1830, s'étaient organisées en famille, rue Monsigny. La doctrine qui, au lendemain delà mort de Saint-Simon en 1825, avait été développée par le Producteur (1823-26), puis enseignée dans les conférences de la rue Taranne (1828-30) et publiée dans les deux volumes de l'Exposition de la doctrine Saint-Simoniemie (1830-1831), était répandue dans le public par deux journaux, V Organisateur et le Globe. Sa diffusion était en outre assurée par des conférences nombreuses : il y eut à Paris jusqu'à neuf « enseignements » de la doctrine, les uns pubhcs. les autres consacrés à tel ou tel groupe spécial d'auditeurs, et dont les principaux se tenaient