‹ Henri Heine, penseurChapitre 71 sur 188 · IV · texte numérisé non relu

IV

HEINE ET LE SAINT-SIMONISME lOî)

égards très voisines de celles des Saint-Simoniens. De même, peu de temps après, dans la préface de l'édition française des Reisebilder (1834), il s'élève comme eux contre « Fexploitation de l'homme par l'homme » et proclame hautement son adhésion aux doctrines sociales et religieuses du Saint-Simonisme.

Quelles sont, parmi ces théories, celles qui paraissent avoir le plus frappé Heine ?

On peut voir d'abord dans le Sainl-Simonisme — et c'est peut-être là son aspect le plus important — un système économique dont le but serait de satisfaire le plus largement possible les besoins de l'humanité grâce à l'application industrielle des lois scientifiques découvertes par les savants. Il aboutit, lorsqu'on le considère à ce point de vue, à l'organisation scientifique d'une sorte d'Etat industriel, d'une immense association de travailleurs qui posséderait toute la fortune publique, répartirait les instruments du travail et les produits de l'industrie, et dont l'organe essentiel serait une banque centrale, dépositaire de toutes les richesses, oîi convergeraient tous les besoins et d'où divergeraient tous les efforts. — Cet aspect du Saint- Simonisme a médiocrement intéressé Heine ; il semble n'avoir pas compris grand'chose à ce côté scientifique et pratique d'une doctrine qui a attiré dès ses débuts toute une élite d'esprits positifs, au courant des méthodes scientifiques, aptes aux grandes affaires et qui a la gloire d'avoir formé non pas seulement des prophètes comme Enfantin, mais aussi des hommes pratiques comme les Chevalier, les Talabot, les Péreire, qui ont puissamment contribué, dans la suite, au développement des établissements de crédit et des travaux publics.

Le Saint-Simonisme apportait ensuite une doctrine sociale ■qui séduisit beaucoup Heine parce qu'elle lui fournissait la solution de cette antinomie" qu'il percevait confusément entre ses aspirations démocratiques et ses instincts d'artiste et d'aristocrate. — Comme Heine, en effet, le Saint-Simonisme proteste contre l'ancienne organisation sociale : il veut que le

pouvoir soit ùté au clergé, à la noblesse, à Tordre judiciaire pour être confié aux industriels et aux savants ; il déclare la guerre aux oisifs, aux parasites, aux « frelons » qui jouissent sans travailler: il proclame que « toutes les institutions sociales doivent avoir pour but Tamélioration matérielle et morale de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre », que « tous les privilèges de la naissance, sans exception, seront abolis », qu'il faut à tout prix faire cesser « l'exploitation de l'homme par l'homme ». Sur tous ces points, Heine est d'accord avec lui; il reconnaît même sans hésiter que, dans sa polémique d'avant 1830 contre Y aristocratie, il vivait encore sur la terminologie de 1789 et déclamait à outrance contre la seule noblesse , alors que l'aristocratie comprend en réalité, comme le veulent les Saint-Simoniens, non pas seulement l'aristocratie de naissance, mais tous ceux, quelque nom qu'ils portent, qui vivent aux dépens du peuple. — Et il est d'accord aussi avec les Saint-Simoniens lorsque ceux-ci critiquent l'impuissance du libéralisme qui n'a su offrir au peuple, pour guérir ses misères, que « quelques consolations mystiques » ou « l'exercice de quelques droits métaphysiques », lorsqu'ils constatent que le règne de la « liberté » n'est, sous le régime constitutionnel, que le triomphe de l'anarchie, lorsqu'ils dénoncent l'insuffisance du régime parlementaire et l'indifférence croissante du peuple à l'égard des phénomènes constitutionnels. Il les applaudit surtout lorsqu'il voit ces démocrates faire front contre la superstition égalitaire. Les Saint-Simoniens ne sont en efîet rien moins que des niveleurs ou des anarchistes. S'ils condamnent l'ancienne société divisée en maîtres et en esclaves, en cito3'ens et en étrangers, où régnait la volonté arbitraire d'un despote, où l'autorité avait pour base la force, où les puissants exploitaient à leur profit la classe la plus nombreuse et la plus pauvre, ils n'entendent pas supprimer l'inégalité. Seulement, à l'inégalité ancienne fondée sur le hasard de la naissance ou de la fortune, à l'autorité du despote basée sur la crainte qu'il inspire à ses sujets, ils substituent l'inégalité

fondée sur le mérite, robéissance découlant de l'amour. Ils instituent une hiérarchie fondée sur les capacités et comprenant les prêtres, dépositaires de la religion, les savants, dépositaires de la science, les industriels dont le but est Texploitation rationnelle du globe. Le prêtre saint-simonien qui ne doit son rang qu'à sa seule capacité, se fait obéir par la séduction qu'il exerce, par le respect qu'il inspire autour de lui. Et l'autorité de cette loi vivante et personnelle qui agit par persuasion est supérieure non seulement à l'absolutisme des rois ou à l'infaillibilité des papes, elle est supérieure aussi à l'autorité de la loi écrite, impersonnelle, anonyme, qui courbe brutalement tous les hommes sous un même niveau. Le Saint- Simonisme aboutit ainsi à une conception assez aristocratique du progrès : il vient non d'en bas, du peuple, mais d'en haut, de l'éhte. C'est pour cette raison que les Saint-Simoniens se sont toujours, dans leur œuvre de propagande appliqués à gagner plutôt l'éhte intellectuelle et sociale que les masses. Pour ce même motif aussi ils témoignent le plus profond respect pour le génie. Chaque fois que l'humanité a eu de grandes choses à faire, enseignent-ils, il s'est trouvé i/n homme, placé bien au-dessus de ceux qui l'entouraient, qui l'a entraînée et qu'elle a écouté. Ces grands hommes tels que Moïse, Orphée, Jésus, Mahomet, Saint-Simon, Grégoire YIl et Charlemagne, Luther et Napoléon ont exercé sur leurs contemporains une véritable dictature. A leur exemple, le chef suprême de la hiérarchie saint-simonienne exercera sur ses inférieurs un ascendant irrésistible ; il se fera aimer de tous et obtiendra de tous, sans contrainte, une jo3'euse et confiante obéissance. De même que Heine est d'accord avec les Saint-Simoniens pour flétrir l'exploitation du peuple par les puissants, ainsi il les approuve lorsqu'ils proclament la nécessité d'une hiérarchie sociale et prêchent le respect dû au génie. Heine était enchanté de pouvoir démontrer aux autres et se démontrer à lui-même qu'on peut être homme de progrès sans être égalitaire et bon démocrate sans pour cela cesser de révérer les grandes individuahtés, les volontés puissantes ; il était heureux d'établir

par raisons démonstratives que le dévouement à la cause du peuple peut fort bien se concilier avec le culte d'un héros « saint-simonien » comme Napoléon qui ne devait son rang qu'à son génie et ne donnait ses faveurs qu'au mérite et aux capacités.

Enfin le Saint-Simonisme — et c'est par là qu'il captiva surtout Heine — se présentait comme une rénovation de la religion et de la morale.

Dans un petit opuscule publié l'année même de sa mort, le Xouveatf Christianisme (182^^, Saint-Simon avait essayé de montrer la nécessité d'une réforme de la foi chrétienne, d'un réveil religieux. Les philosophes matérialistes du xviii^ siècle et de la Révolution avaient vu dans la religion une invention des prêtres pour abuser les peuples crédules et affirmaient que lillusion religieuse doit être définitivement dissipée par la science. Contre tous ceux qui proclamaient l'irréligion de l'avenir, Saint-Simon affirme au contraire la persistance du sentiment religieux parmi les hommes et cherche à appuyer son système social non seulement sur la philosophie et la science, mais encore « sur le sentiment religieux le plus universellement répandu dans le monde civilisé, sur le sentiment chrétien ».

Si dans l'ordre des sciences mathématiques et physiques, disait-il, l'humanité a, depuis dix-huit cents ans, accompli d'immenses progrès, il n'en est pas de même dans l'ordre de la science sociale par excellence, la morale. Jamais on n'a trouvé un principe supérieur par sa généralité ou par sa précision à celui qu'a donné le fondateur de la religion chrétienne : /es hommes doivent se conduire en frères à V égard les uns des autres, ce qui revient à dire : la religion doit diriger la société vers le grand but de l' amélioration la plus rapide possible du sort de la classe la plus pauvre. Voilà le principe divin, éternellement fécond du christianisme. Or, les religions existantes, le catholicisme et le protestantisme ne se conforment nullement à ce principe ; bien au contraire, elles ont éloigiKles hommes du but vers lequel ils doivent tendre.

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La religion doit unir les hommes et coordonner leurs efforts; lii vraie mission du clergé est donc de s'unir avec les trois capacités pacifiques, avec les savants, les industriels et les artistes, pour organiser Fespèce humaine de la manière la plus favorable au progrès. Or les religions positives se sont toujours désintéressées des beaux- arts, des sciences, de l'industrie ; elles les ont regardés comme impies ou du moins comme peu agréables à Dieu ; elles ont présenté les idées mystiques comme les plus importantes de toutes pour le bonheur de l'espèce humaine, elles ont recommandé les pratiques ascétiques, le jeûne, la prière, ou bien encore elles ont donné la Bible comme la source de toute vérité ; bref la religion s'est toujours mise en opposition avec les puissances temporelles, elle a faussement enseigné que le royaume de Dieu n'était pas de ce monde, elle n'a donné aux fidèles, pour l'emploi de leur vie, qu'un but métaphysique, le paradis céleste. « Certainement, conclut Saint-Simon, tous les chrétiens aspirent à la vie éternelle, mais le seul moyen de l'obtenir consiste à travailler dans cette vie à l'accroissement du bien-être de l'espèce humaine. »

La religion, d'autre part, doit s'efforcer d'améliorer autant que possible le sort de la classe la plus pauvre. Le christianisme était appelé à anéantir le ()Ouvoir de César, impie par ses origines et par ses prétentions, à effacer les effets funestes de la loi du plus fort, à renverser les institutions qui faisaient obstacle à l'amélioration de l'existence morale et physique des humbles. Or le clergé, infidèle à sa mission, a constamment visé à attirer à lui le pouvoir, à se substituer à César, D'abord en lutte avec le pouvoir temporel, il est devenu, à partir du xv^ siècle, l'allié de César et a conclu avec lui un pacte impre pour faire prévaloir partout et toujours les intérêts des riches et des puissants sur les intérêts des pauvres ; en échange de certains privilèges honorifiques et pécuniaires, l'Eglise a consenti à opprimer, de concert avec les pr'inccs, ceux qu'elle était chargée de défendre et de protéger. L'humanité est devenue égoïste, et ce sentiment d'égoïsme, qui domine à l'heure présente dans toutes les classes

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et dans tous les individus, est la cause de cette maladie politique de notre époque, maladie dont souffrent actuellement tous les travailleurs utiles à la société.

Saint-Simon s'était occupé surtout de la réforme des idées morales du christianisme ; il se proposait de compléter son œuvre en fixant le dogme, le culte et le credo de la religion nouvelle ; la mort ne lui laissa pas le temps de mettre ce dessein à exécution. Mais ses disciples, notamment Bazard et tout particulièrement Enfantin \ reprirent et systématisèrent les idées exposées sous une forme un peu confuse dans le Nouveau christianisme et donnèrent à la doctrine religieuse ébauchée par Saint-Simon son complet développement et son caractère définitif.

Après Tavènement du christianisme, déclare YExposilion, on trouve dans presque toutes les religions, dans le fétichisme, dans le polythéisme grec, dans l'antique théologie orientale, dans la Genèse, le dogme de deux puissances primordiales entre lesquelles se livre un combat éternel. Tune auteur de tout bien, l'autre principe de tout mal. Le christianisme luimême, encore qu'il ait condamné les hérésies des gnostiques et des manichéens qui donnaient pour base à la religion nouvelle les traditions orientales sur les deux principes, est cependant profondément empreint lui-même de ce dogme dualiste de Fantao-onisme universel. Les Pères de FEoTise ont, il est vrai, décidé que seul un Dieu bon avait existé de toute éternité, mais, par suite du péché originel, par la chute des anges et de l'homme, le principe du mal s'est introduit dans le monde ; en sorte que l'homme, dans sa vie terrestre, se trouve sans cesse solHcité entre les deux puissances contraires du bien et du mal. « L'Eghîse, sans doute, admet bien que, par le péché originel, l'homme a été à la fois frappé de déchéance dans son esprit et dans sa chair; mais dans l'élaboration successive de ce dogme, on la voit peu à peu oublier la déchéance de Tesprit, ou au moins la tenir

1. Voir surtout VExposition de la doctrine de Saint-Simon ; cf. Enfantin, Œuvres I (tome XIV de la série complète).

dans Tombre, pour mctlre de ])1lis en plus en saillie la déchéance de le chair et sa corruption, à laquelle elle finit par rapporter à peu près tout le mal... Ouvrez les livres qui renferment ses enseignements et ses contemplations, vous y verrez que les pensées spirituelles y sont constamment opposées aux pensées charnelles, comme on opposerait le bien au mal, et que si, selon la doctrine de l'Église, l'homme peut quelquefois combattre le démon en réprimant les élans de son esprit, il le combat toujours lorsqu'il réprime les impulsions de sa chair, » Dieu, type de toute perfection, a donc été conçu comme pur esprit; et la conclusion naturelle de cette doctrine a été que l'homme ne peut se rapprocher de Dieu que par son esprit. Avant la venue du Christ, l'humanité adolescente avait été livrée aux appétits de la chair ; désormais elle allait se désaltérer à la source spirituelle de l'Evangile. L'Eglise se désintéressait du monde matériel; elle frappait d'anathème la chair, disant : Mon royaume il est pas de ce inonde... Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ; elle laissait se développer en dehors d'elle les institutions politiques, la poésie de la nature, la science, l'industrie et creusait un abîme toujours plus profond entre l'âme et le corps, entre l'esprit et la matière.

La religion de l'avenir doit réunir ce que le christianisme avait divisé : au duahsmc elle doit substituer l'unité, à l'antagonisme universel, l'association universelle. — Pendant dixhuit siècles le christianisme a développé les hommes sous le rapport spirituel, tandis qu'il frappait la chair de sa réprobation ; la religion nouvelle doit rétablir l'harmonie rompue au détriment de la matière. « Il faut réhabiliter la chair ! » proclame Enfantin ; « c'est l'aspect le plus frappant, le plus neuf, du progrès que l'humanité est aujourd'hui appelée à faire ^ ». Le

1. Enfantin indique, d'ailleurs, très nettement que la réhabilitation de la chair, de même que Va/franclnssement de la femme, ne sont pas le but définitif de la religion nouvelle : « Ces mots... indiquent seulement une préoccupation, une prédominance tout à fait transitoires; ils expriment la différence qui existe entre l'époque apostolique et celle de la constitution définitive de l'association universelle. » OEuvres, XIV, 45.

dogme chrétien considère Dieu comme purement spirituel et voit dans la cliair le principe du mal. Il faut que la conception religieuse de l'avenir fasse rentrer la matière dans Tordre providentiel et en Dieu môme : au Dieu-esprit, il faut substituer le Dieu esprit-matière ou Dieu panlhéistique. Delà cette formule d'Enfantin : a Dieu est tout ce qui est ; tout est en lui, tout est par lui. Nul de nous n'est hors de lui ; mais aucun de nous n'est lui. Chacun de nous vit de sa vie, et tous nous communions en lui ; car il est tout ce qui est\ » — Partout, à tous les degrés de l'activité humaine, il faut travailler à combiner harmonieusement les forces qui, aujourd'hui, se contrarient ou se combattent. De même qu'il faut réhabiliter la chair, il faut affranchir la femme, qui a été jusqu'à ce jour mise en tutelle et traitée par l'homme comme une créature inférieure ; au dualisme du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel, de l'Église et de l'Étal, il faut substituer un pouvoir unique, un prêtre-roi, chef suprême de l'humanité- ; il faut faire cesser enfin le vieil antagonisme des pauvres et des riches, des faibles et des puissants, mettre fin à l'exploitation de l'homme par l'homme et réaliser sur terre la véritable égalité, la vraie fraternité en organisant l'association universelle et en faisant rentrer tous les hommes dans les cadres dune immense hiérarchie librement acceptée par tous.

On voit immédiatement le très grand intérêt que cette reh-

•1. C'est la formule définitive à laquelle s'est arrêtée Enfantin ; voir aussi le commentaire dont il l'accompagne, Œuvres, XIV, 116 s. Il est à remarquer d'ailleurs qu'Enfantin, tout en proclamant clairement l'unité de substance, n'en proteste pas moins contre l'accusation de spinozisme et de confusion panthéistique. et déclare qu'il n'est pas plus panthéiste qu'il n'est matérialiste ou partisan de la licence des mœurs (Œuv7'es,WN, 37 s.). Il insiste dans sa lettre à Heine sur « l'imperfection du panthéisme éminemment théorique, éminem^ment philosophique et non religieux de Spinoza : imperfection qui consiste dans le peu de place qu'y occupe, et si même il s'y trouve, le sentiment de la hiérarchie, l'appréciation des différences, la distinction du bien et du mal. imperfection qui le rend impropre à la pratique, à la politique, parce qu'il n'implique pas autant l'idée d'ordre que celle de liberté, parce qu'il n'engendre directement que celle d'égcdité, les différences devenant des infiniment petits négligeables >/. (Œuvres, X, 114 s.)

2. On sait qu'Enfantin, conformément à ses théories sur l'émancipation de la femme, plaçait au sommet de la hiérarchie non pas un homme seul mais un homme et une femme, un couple sacerdotal.

gion saint-slmonienne présentait pour Heine : elle donnait satisfaction à la fois à ses besoins de rationaliste et de romantique, à son antipathie contre les religions positives et à cet instinct religieux qui restait vivant en lui. Démocrate rationaliste et anticlérical, il était heureux de trouver chez les Sainl-Simoniens une critique sévère du christianisme, de la morale spiritualiste, du rôle historique de FEglise et du clergé ; il n'était pas moins satisfait de voir érigée en dogme l'universelle fraternité, l'association de tousles hommes dans une œuvre commune, la réhabilitation du sensualisme. Artiste romantique dont l'âme s'ouvrait volontiers à l'émotion religieuse, il consentait sans peine à admettre que Fhostihté systématique contre toute espèce de religion est un point de \ue un peu étroit ; qu'il ne s'agit plus désormais de ruiner ou de tourner en dérision l'ancienne Eglise, mais d'élever une nouvelle Eglise ; que, loin de vouloir détruire le clergé, les partisans du progrès aspirent au contraire à devenir prêtres eux-mêmes ; que le temps des négations stériles est passé et qu'avant de réduire en poussière le passé et de ruiner les anciennes cro3ances, il convient de voir ce qu'on pourra leur substituer '. Il se fût senti très dépaysé dans un univers sans Dieu, dans une société sans idéal dont le but unique aurait été le développement du bien-être matériel de la foule. Il se sentait au contraire très à l'aise dans un univers où tout est divin, la matière comme l'esprit, dans une société où l'on ne sacrifie pas exclusivement au vulgaire utilitarisme, mais où il y a place aussi pour la recherche désintéressée du beau et du vrai, où l'art et la science sont honorés à l'égal de l'industrie. En un mot, Heine se réjouissait de trouver dans le Saint- Simonisme, tout à la fois des aro-uments contre l'ancienne religion et la vieille morale avec qui il était brouillé, et en même temps un nouvel idéal religieux et moral auquel il j)ùt se rallier.

1. Préface de l'édiliou française des Reisebilder (III, oOS s.).

LlCllTENDERGEU. — IleillC .

En combinant avec les données qu'il puise dans les doctrines sainl-simoniennes ses anciennes théories révolutionnaires et les souvenirs que lui a laissés renseignement de Hegel, Heine réussit à édifier une vaste s} nthèse historique, philosophique et littéraire qui donne satisfaction à toutes les aspirations divergentes de sa nature complexe et qu'il a exposée dans son livre De r Allemagne^.

Il emprunte tout d'abord aux Saint-Simoniens leur philosophie de l'histoire. A leur exemple, il regarde comme le fait principal de l'histoire de Tesprit humain l'éternel antagonisme entre l'esprit et la matière, entre le spiritualisme qui glorifie l'esprit et le sensuahsme qui veut soustraire le corps à la tyrannie de l'âme et revendique les droits inaliénables des sens méconnus et foulés aux pieds par le spiritualisme. Comme eux aussi, il dislingue trois grandes périodes historiques : la période sensuahste et païenne, oiî la jeune humanité était livrée aux appétits de la chair; la période chrétienne et spiritualiste ; enfin la période moderne et panthéislique qui doit réconcilier et unir à tout jamais l'esprit et la matière. 1

Avant l'avènement du christianisme, enseigne Heine, les peuples de l'Europe, au Xord comme au Sud, étaient pan- | théistes et sensualistes. L'homme vivait en paix avec lui- 1 même et en étroite communion avec la nature; il jouissait de la vie, il adorait le monde extérieur, les forces naturelles;

1. L'ouvrage en question a paru à peu près en même temps en allemand et en français. Kn français il est publié d'abord sous forme d'articles dans {'Europe Ittléraire (mars, avril, mai 1833 sous le titre : Etat actuel de la liltérature en Allemagne ; de l'Alleinagne depuis M^' de Slaëlj. et dans la Revue des Deux-Mondes (1" mars, 15 novembre, 15 décembre 1834 sous le litre : De l'Allemagne depuis Luther) puis en volume chez Renduel en 1835 et chez Michel Lévy en 1853. En allemand Heine publie d'abord Zur Geschichte der neueren schônen Litleratur in Deutschland chez Heideloff et Campe (Paris et Leipzig 1833), puis Zur G'schichte der Religion und Philosophie in Deutschland chez Hoffmann et Campe, dans le second volume du Salon (1834), enfin Die romanl'ische Schule chez Hoffmann et Campe (1836) qui est un remaniement du livre paru en 1833 chez Heideloff.

dans chaque élément, il révérait un être surnaturel; dans chaque arbre, dans chaque rocher, il reconnaissait une divinité. Mais ce joyeux sensualisme païen finit par dégénérer en un matérialisme monstrueux qui menaçait de détruire toute la magnificence intellectuelle de l'homme. Et voici qu'au milieu des orgies et des chants de fête de la Rome impériale, en face du paganisme qui expire, naît et grandit une foi nouvelle, sublime et purifiante, mais sévère et ascétique. L'humanité doit au christianisme une reconnaissance infinie. Pendant dix-huit siècles il a été un bienfait pour le monde, il a été « providentiel, divin, saint ». Tout ce qu'il a fait en faveur de la civilisation, en domptant les forts, en réconfortant les faibles, en unissant les peuples dans un même sentiment d'adoration, tout cela est peu de chose en comparaison de l'immense consolation qu'il a répandue parmi les hommes. « Une gloire éternelle appartient au symbole de ce Dieu souffrant, de ce Dieu crucifié à la couronne d'épines, dont le sang a coulé comme un baume adoucissant sur les plaies de l'humanité \ »

Mais ceux qui veulent suivre le Sauveur nouveau doivent renoncer au monde, aux plaisirs de la chair et de la matière. Le monde entier, la nature, notre corps, sont dévolus au mal; c'est le royaume de Satan, de l'éternel Tentateur; le vrai chrétien doit marcher « les sens soigneusement bouchés, comme une abstraction, comme un spectre, au milieu de la riante nature " » ; la vie terrestre n'est plus un don précieux, un présent divin, c'est une épreuve douloureuse, une lutte de tous les instants ; c'est le chemin du Calvaire qu'il faut parcourir sans faiblesse et sans défaillance avant d'arriver au royaume de Dieu et de la vie éternelle. Aux forts et aux puissants le Christ vient prêcher la douceur et l'humilité; aux faibles et aux déshérités il enseigne la résignation, l'acceptation volontaire de la souffrance et de la misère. A tous il montre que la chair est méprisable, parce

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