IV
Dieu personnel et extérieur à l'univers, créateur et providence du monde; cette manière de concevoir Dieu comme un père ou comme un mécanicien céleste est bonne au plus pour des enfants, des Genevois ou des horlogers. Mais irons-nous pour cela verser dans Textrême opposé et nous réfugier dans le matérialisme athée des philosophes du xviif siècle et des révolutionnaires français? En aucune façon. « Je ne suis point de ces matérialistes qui, de ce qui est esprit, voudraient faire un corps, déclare Heine dans une de ses préfaces ; je restitue au contraire leur âme aux corps, je les spiritualise, je les sanctifie. — Je ne suis pas de ces athées qui se bornent à nier ; moi j'affirme M » Gardons-nous bien, sous prétexte de rétablir la matière dans ses droits imprescriptibles, de sacrifier l'esprit à la matière et d'avilir l'âme humaine. Une religion épurée est toujours la meilleure sauvegarde de la dignité humaine, l'appui le plus sûr d'une morale éclairée et indépendante. Revenons donc, purifiés, spiritualisés par la longue expérience chrétienne, à la vieille tradition panthéistique. Le panthéisme a toujours été « la religion occulte de l'Allemagne ^ » ; on ne le dit pas, mais chacun le sait ; il a été la religion des anciens Germains, celle de Spinoza, de Gœthe, de Hegel, des plus grands penseurs et des plus grands artistes de l'Allemagne. Dieu ne doit plus être conçu ni comme extérieur au monde, ni comme une puissance purement spirituelle. A l'exemple de Hegel et des Saint-Simoniens, Heine substitue au dieu transcendant le dieu immanent. Dieu est la substance unique qui se manifeste dans la })lante, dans l'animal, dans l'homme; qui, par une évolution graduelle, arrive, dans l'humanité, à la conscience d'elle-même. 11 est ainsi le véritable héros de l'histoire universelle : « L'histoire n'est que sa pensée éternelle, son éternelle action, sa parole, ses faits, ses gestes, et l'on peut dire avec raison de l'humanité entière qu'elle est une incarnation de Dieu^ »