‹ Henri Heine, penseurChapitre 75 sur 188 · IV · texte numérisé non relu

IV

HEINE ET LE SAINT-StMONlSME 119

Mais le panthéisme, se demande Heine, ne doit-il pas logiquement, au point de vue moral, aboutira l'indifférentisme? Si Dieu est dans tout et partout, ne devient-il pas indifférent de s'occuper de telle chose ou de telle autre, et n'en arrivet-on pas, comme Gœthe, à se détacher de la vie active e( pratique, à étudier avec le môme soin « les nuages ou les gemmes antiques, les chansons populaires ou les carcasses de singes, les hommes ou les comédiens \^ » Non, répond Heine, car si Dieu est tout, toXit n'est pas Dieu. Dieu ne se manifeste pas également en toutes choses, mais tous les objets, tous les individus sont divins à des degrés différents, tous aussi aspirent à une perfection, à une divinité plus grande. Dieu n'est pas, il devient, il se crée peu à peu et les quiétistes qui s'abîment dans la contemplation indifférente et stérile de toutes les réalités, méconnaissent la loi suprême de l'univers, cette loi d'un progrès infini de la pensée divine. Le panthéisme, bien loin de nous- servir d'oreiller de paresse, doit au contraire nous stimuler à tendre sans cesse vers une perfection plus haute, à rétablir cette harmonie de l'àme et du corps, de l'esprit et de la matière, que le christianisme a détruite. Il faut sauvegarder les droits de la chair, réhabiliter le plaisir des sens, la joie de vivre, injustement flétris pendant de longs siècles-. Comme les Saint-Simoniens, Heine entrevoit un avenir plein de promesses, où, sur cette terre déjà, les hommes

2. « Il faudra offrir encore à la matière de grands sacrifices expiatoires pour c[u'elle pardonne les vieilles offenses. 11 ne serait même pas mal qu'on instituât des fêtes sensualistes, et qu'on indemnisât la matière pour ses souffrances passées. Il faut revêtir nos femmes de chemises neuves et de sentiments neufs et passer toutes nos pensées à la fumée des parfums comme après une peste. Le but le plus immédiat de toutes nos institutions modernes est ainsi la réhabilitation de la matière, sa réintégration dans sa dignité, sa reconnaissance religieuse, sa sanctification morale, sa réconciliation avec l'esprit. » (IV, 221 s.). Cf. le passage suivant de l'Exposition : « L'aspect le plus frappant, le plus neuf, sinon le plus important du progrès général que l'humanité est aujourd'hui appelée à faire, consiste dans la réhabilitation de la matière. » Cette idée est également développée par Enfantin : « Après que le christianisme a. pendant dix-huit siècles, développé les hommes sous le rapport spirituel, peut-on arriver à cette harmonie qu'on demande sans les développer spécialement sous le rapport matériel"! » [Œuvres, XIV, 44.)

jouiront d'une félicité merveilleuse, résultat « des institutions politiques et industrielles fondées sur la liberté », où « les générations plus belles et plus heureuses qui naîtront des libres h3rniénées, s'élèveront florissantes au sein d'une religion de plaisir et souriront douloureusement en songeant à leurs pauvres ancêtres, dont la vie s'est tristement passée dans l'abstinence de toutes les joies de la terre' ». Les panthéistes seront ainsi les auxiliaires de la Révolution politique qui s'appuie sur les principes du matériahsme français; mais ces auxiliaires puisent leurs convictions à une source plus profonde, à une synthèse religieuse : « Nous poursuivons le bienêtre de la matière, le bonheur matériel des peuples, non que nous méprisions l'esprit, comme le font les matérialistes, mais parce que nous savons que la divinité de l'homme se révèle également dans sa forme corporelle, que la misère détruit ou avilit le corps, image de Dieu, et que l'esprit est entraîné dans la chute. Le grand mot de la révolution que prononça Saint- Just : Le jmiii est le droit du peuple, se traduit ainsi chez nous : Le pain est le droit divin de l' homme. Nous ne combattons pas pour les droits humains des peuples, mais pour les droits divins de l'humanité. C'est en cela, ainsi que sur maint autre point, que nous nous séparons des gens de la Révolution. Nous ne voulons ni sans-culottes, ni bourgeoisie frugale, ni présidents modestes; nous fondons une démocratie de dieux terrestres, égaux en béatitude et en sainteté. Vous demandez des costumes simples, des mœurs austères et des jouissances à bon marché, et nous, au contraire, nous voulons le nectar et l'ambroisie, des manteaux de pourpre, la volupté des parfums, des danses de nymphes, de la musique et des comédies... Point de courroux, vertueux républicains! Au blâme de voti'e censure, nous répondrons comme le fit jadis un fou de Shakespeare : « Crois-tu donc, parce que tu es vertueux, qu'il ne doit plus y avoir sur cette terre ni gâteaux dorés, ni vins des Canaries-.^ »

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