‹ Henri Heine, penseurChapitre 92 sur 188 · Lettre à Laube du 27 sept. 1835 (XX, 301 s · texte numérisé non relu

Lettre à Laube du 27 sept. 1835 (XX, 301 s

blicaine. Quelle erreur et quelle illusion ! Borne écrit et conspire à Paris. Wirth et Siebenpfeiffer mènent dans le Palatinat une violente compagne de presse et prêchent dans la Tribune et le Messager de l'Ouest la haine de la royauté et Tavènenient d'une république faite sur le modèle de la grande république américaine ; et d'autres encore, comme Fein à Brunswick, Sauerwein à Francfort, Savoye dans la vallée du Rhin, poursuivent cette campagne dans tous les coins de TAllemagne. C'est peine perdue. Pour une république il faut des républicains, or il n'y en a pas en Allemagne. Qu'est-ce, au fond, qu'un républicain ? C'est un homme qui ne croit en aucune autorité, ne respecte que les lois, demande incessamment des comptes aux représentants de ces lois, les observe avec défiance, les contrôle, ne s'attache jamais aux personnes, et, bien plus, quand celles-ci s'élèvent au-dessus du niveau moyen, s'applique sans relâche à les rabaisser par la contradiction, le soupçon, le sarcasme et la persécution. Mais les Allemands n'en sont pas encore là; ils ont le respect de l'autorité, le culte des personnes; ils croient à la très haute Diète, à la police, à la Sainte-Trinité, à la vertu du parchemin. Ils n'ont pas, comme les Français, violemment rompu avec le passé ; aussi le régime despotique est-il encore à leur taille. Si vous poussez de telles gens à la république, vous vous condamnez à des échecs ridicules, comme cette fête de Hambach où les radicaux de l'Allemagne du Sud assemblés se déclarèrent incompétents pour commencer un mouvement révolutionnaire parce qu'ils n'avaient pas reçu de leurs commettants la mission de proclamer la République allemande, et retournèrent paisiblement chacun chez soi. Avant de songer à entrejirendre une révolution, faites l'éducation du peuple; minez en lui le respect du passé ; apprenez-lui le sérieux de la politique et qu'il ne faut pas se contenter de belles phrases imprimées dans un journal clandestin ou débitées à la brasserie, mais savoir appuyer ses paroles par des actes. Préparez le terrain pour la démocratie future, autrement les semences que vous répandrez ne germeront pas. Tant que cette œuvre

préliminaire ne sera pas faite, vous ne serez que des bavards inutiles, des déclamateurs impuissants'.

Encore si tout ce verbiage était inofîensif, il n'y aurait que demi mal; mais sous prétexte de régénérer Thumanité souffrante, les radicaux lui prescrivent une cure qui pourrait tout au plus la soulager pour un instant, et cela au prix d'une irrémédiable déchéance. Ces nouveaux puritains prétendent faire de l'univers une vaste caserne, une immense cité ouvrière où tous les hommes jouiraient des mêmes droits, seraient astreints à la même règle. Et Heine, au nom de ses théories panthéisliques et socialistes, repousse et condamne ce malérialisme étroit et exclusif qui bannit du monde Tidéal, cet égalitarisme intransigeant qui prétend ruiner le principe légitime de Tautorité. Qu'on veille au bien-être du peuple, qu'on répare les injustices séculaires dont il est victime, qu'on supprime l'inégalité partout oi!i elle est choquante et injustifiée, rien de mieux. Mais qu'on ne vienne pas, sous prétexte de rechercher l'utile, proscrire ce qui n'est que beau, qu'on ne s'avise pas, au nom de l'égalité, de rabaisser tout ce qui s'élève au-dessus de la commune médiocrité. Si, en réformant les abus anciens dont souffre Thumanité, on supprime du même coup la beauté et le génie — qui sont en définitive un privilège, une royauté, — on enlève à la vie son prix et sa dignité. Le remède est pire que le mal. Que les charlatans radicaux trouvent crédit, qu'on les laisse agir à leur guise, et le patient qui aura abdiqué entre leurs mains se relèvera un beau matin de son lit de malade « laid comme un philistin guéri... et il devra passer le reste de ses jours dans son vilain costume d'hôpital, le costume gris de cendre de l'égalité" ».

Qu'est-ce donc, en dernière analyse, que ce roide ascétisme, cette soif du martyre qu'on trouve chez tant de républicains et qu'ils appellent vertu républicaine, si ce n'est une forme du spiritualisme chrétien ou, pour nous servir de la

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