‹ Henri HeineChapitre 13 sur 21 · APRÈS LA PENSION SECRETE · texte numérisé non relu

APRÈS LA PENSION SECRETE

lassé murmure avec tristesse : « En général, je n'ai plus guère de confiance en ma poésie ; je parle de poésie versifiée. Mon âge (et peut-être notre temps) n'est plus favorable aux vers, et veut de la prose ».

Ce (( panthéiste de la gaie observance », apôtre de « l'aristocratie pécuniaire », avait des retours où il se voyait moins superbe : « Heureux, s'écriait-il alors, ceux qui pourrissent lentement dans les cachots de la patrie ! Vous avez peut-être une idée de l'exil du corps, mais seul un poète allemand, forcé de parler français tout le jour, d'écrire, et même la nuit de soupirer en français près du cœur de sa Bien-Aimée, peut se représenter l'exil de l'esprit. Mes pensées aussi sont exilées, exilées dans une langue étrangère... O souffrances dorées, en gants glacés... Plus heureux encore les morts ! »

« Pauvre comme Job », il travaillait à un livre sur la Révolution de juillet, et à ce pamphlet contre Bœrne, son ancien ami de Francfort, qu'il croyait le « meilleur de ses écrits », qui en est peut-être le plus faible, et qui lui valut, l'année suivante, une ennuyeuse alïairc. Il \evsïûaitV Unterwelt, et les allusions à Mathilde commençaient à encombrer sa poésie; Pluton, c'est lui-même, Cérès, sa belle-mère, et Mathilde, c'est Proserpine.

« Ah! si j'étais resté g-arçon,

Soupire mille fois Pluton!..

.le le vois bien, jadis, sans femme.

Les Enfers n'étaient point Enfers..

Je veux boire un punch à l'eau du Létlié

Pour ne plus penser à ma femme. «

174 HEIXE A PARIS

C'est là de l'esprit ? j'y consens. Mais de l'esprit parisien ? on en peut douter. Et Henri Heine n'ira guère plus bas que dans la IV*^ partie du fragment intitulé Jehuda ben Halévy :

« Ma femme n'est pas contente Du chapitre précédent ;>,

quand il parle, avec la lourdeur d un Allemand qui veut se mettre à la mode parisienne, des

« Bonbonnières de Marquis Au Passage Panoramas. »

Atta Troll commence à danser. Cet ours-là n'est point de chez nous. Et il faudra la maladie pour arracher à son montreur quelques œuvres encore dignes de l'ancien Henri Heine, de l'Henri Heine avant l'exil.

n se distrayait en visitant les ateliers au faubourg Saint-Marceau; l'été, il allait visiter Toulon, parcourait «( en tous sens » la Normandie, où les conversations de table d'hôte faisaient ses délices. Il recueillait, en Bretagne, des chansons populaires. Puis, c'était l'automne, Paris, et le ménage « aussi moral que le meilleur de Kraehwinkel. Ma femme est occupée à la cuisine, et je sens une exquise odeur de rôti ». Les « mendiants allemands », ingrats, insolents, l'obsédaient. Et il priait Campe de lui envoyer tout ce qui paraissait contre lui : « Ne craignez pas que cela puisse me contrister beaucoup. Toutes ces flèches sémoussent sur mon armure d'or ».

A(;(;i<AVATI<»\ l)F. I.A MALADIE 175

Cela lui plail à dire ; il les sentait toutes, ces flèches, les collectionnait, et il a donné la survie à bien des ennemis, en s'obstinant à venger tous les outrages, à satisfaire ses moindres rancunes. Là-dessus, son manque de dédain et de scepticisme est trop flagrant.

En décembre, nouveau logis ; cette fois, c'est 25, rue lîleue. Accusé de « sensualité », Heine répond qu'il a « érigé des monuments dans la littérature européenne à l'éternelle gloire de l'esprit allemand. » Et il se compare à l'obélisque « de granit rouge » cette fois.

C'est à cv moment que la maladie d yeux devint assez grave pour que l'oculiste Siebel se crût forcé de provoquer une consultation. Plusieurs médecins y prirent part, entre lesquels le hongrois (iruby, qui tint si longtemps une place à part, dans le corps médical, grâce à ses procédés spéciaux et à ses ordonnances suggestives. Gruby., lorsque ce fut son tour de parler, prononça que le mal n'était point aux yeux, mais venait de la moelle épinière, où les désordres commençaient. Il n'était pas célèbre alors, on le mit en minorité, son avis fut écarté. Plusieurs années après, on le ramenait chez Henri Heine qu'il trouvait en proie au tabès, paralysé, pitoyable : « Ah ! docteur, que ne vous ai-je écouté, disait le malade. En ai-je encore pour longtemps ? » — « Pour très longtemps. )) — « Alors, ne le dites pas à ma femme. » rJruby, voulant se rendre compte du degré où les muscles faciaux étaient atteints, demandait à Heine : « Pouvezvous siffler.' — Pas même la meilleure pièce de Scribe ! »

Pour le moment, si grave que parût le mal d'yeux, la marche insidieuse de la maladie laissait toutes les illusions à Heine. Il s'accommodait à «cette ère bourgeoise et industrielle qui s'élève sur la tombe impériale », abîmait ses ennemis, et un peu tout le monde, Hugo en tête, sous des anecdotes inventées, qui sont démenties par ceux-là même dont il invoqua le témoignage. Il déclarait que jamais 1 Allemagne ne revendiquerait l'Alsace et la Lorraine, et, tout en jugeant le Salon de l'année, « impuissance bariolée », considérait les fortifications de Paris, que l'on construisait, « comme l'événement le plus grave de ce temps. Je sais que les Français se battraient parfaitement bien, s'ils devaient un jour défendre Paris contre une troisième invasion ».

L'été de 1841 le vit rôder dans le Midi; à Cette, où il vit une procession, puis à Cauterets, comme baigneur. C'est là qu'il commence à parler de la sotte affaire qui iinit par un duel et par son mariage.

Les journaux allemands publiaient une histoire assez ridicule : en 1840, le livre sur Bœrne, où l'amie du publiciste juif, Mme Wohl, était maltraitée, avait fait publier une brochure, tirée des lettres privées laissées par le mort; Heine y était fort malmené à son tour. Ensuite, la dame Wohl épousait un certain Straus, et celui-ci, chatouilleux sur l'honneur comme tous ceux qui ont fait un mariage équivoque, insultait Heine, on disait même qu'il l'avait giflé près de l'Opéra-Comique, et que le poète avait perdu son chapeau, tendu en vain

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