LE MÉNAGE
que je suis marié. Le 31 août, j'ai épousé Mathilde Mirât, avec laquelle je rue chamaille tous les jours, depuis plus de six ans. Cela ne l'empêche pas d'avoir le cœur noble et pur, et d'être bonne comme un ange ».
Ils s'installèrent, 46, faubourg Poissonnière, au troisième. Un escalier en bois, ciré à mort, menait au petit palier, où le cordon de sonnette vert, en soie tressée, pendait contre la porte brune à un seul battant. C'était, ce fut toujours chez Heine, et d'étape en étape, un de ces logements bourgeois comme nous en avons tant connu ; « l'appartement orné de glaces » sentait le pot-au-feu, la grillade, la vieille friture, la poussière, le chat enfermé, la souris, la cage à oiseaux mal tenue ; aux grands jours, l'encaustique fraîche. L'antichambre est étroite, obscure, on s'y cogne et l'on y ricoche entre les portes et les pendoirs ; la salle à manger vient après ; elle conserve indélébile la senteur des ragoûts et des fromages prisonniers dans le buffet en acajou. Parfois, la bonne étant « en courses » et Madame à la messe, c'est Monsieur qui vient ouvrir ; on ne sait même pas son nom ici, la portière et les visiteurs français lappellent « ^L Enrienne ». Il est en vieille robe de chambre grise, avec un liseré rouge ; les pieds, qu'il soulève avec peine, traînent dans des savates brodées, il fixe le visiteur, de ses yeux malades, sourit, et lâche un de ces mots spirituels où il se dégrade lui-même. On entre dans le salon, meublé d'acajou et velours grenat, décoré de gravures d'après Léopold Robert ; le portrait de l'oncle y trône à la place
d'honneur, il y a sur la table du milieu l'album de Mathilde, sur lequel Léon Gozlan vient d'écrire, à la grande fureur de Heine : « Il n'y a qu'un seul moyen de se défaire d'une maîtresse, il faut en faire sa femme ».
Heine est ravi de son installation : « On aurait peine à croire qu'on se trouve chez un poète allemand ». Pour payer ce luxe relatif, il préface une édition de Don Quichotte, fait des lettres sur le théâtre français dans l'-i/Zg-emeinc Thcnter Rei'ucàe Lewald, et illustre Shakspeare.
Le perroquet mêle ses cris à son travail. « C'est, dit Houssaye, qui méprise un peu cette table médiocre, la maison de Socrate, avec le perroquet en plus ». Mais que Heine empoisonne un jour le perroquet de sa Xantippe. et la scène sera si terrible, avec menaces de suicide, tambourinement des talons sur le parquet, hurlements, déchevèlement, qu'il courra bien vite acheter un perroquet neuf.
Mathilde. pléthorique et soumise à des influences pathologiques, toujours criarde, parfois irresponsable, aimait tout ce qui fait du bruit, oiseaux, chiens, tout ce qui surexcite, bonne chère et vins généreux. Ses gamineries d'enfant terrible amusaient Heine, qui ne lui était ])as fidèle et se laissait exploiter par des « veuves de lettres et autres ». Il semble qu'elle n'ait point tiré la vengeance ordinaire de ces escapades maritales : (( Tout homme qui se marie, disait Heine, est comme le Doge ({ui épouse la mer Adriatique; il ne sait point ce qu'il y a dans ce qu'il épouse : des trésors, des perles, des