LE MENACE
monstres, des tempêtes inconnues. » Mais son expérience préalable avec Mathilde lui avait montré que si les trésors étaient nuls et les perles d'un orient médiocre, cette àme ordinaire et commune ne recelait aucun monstre, et que les tempêtes en étaient toutes de surface. Il la trouvait « pleine de distinction », en quoi il se montrait peu difficile; mais il pouvait dire, sans trop d'exagération, qu'elle était « honnête ». Capricieuse, mutine, elle ne traîna jamais aussi bas qu'elle l'aurait pu, ce nom qu'il lui avait donné
« J'ai vécu, disait-il, comme un honnête épicier dans mon intérieur. » Au milieu des cris et des scènes, il luttait contre un gaspillage dont il ne connut pas toujours les excès; il se lamentait sur la vie coûteuse, insinuait que c'était à cause de Mathilde qu'il avait consenti à certains compromis. « Les maris, en général, sont d<' grands sots, avouait-il. Mais les maris qui n'aiment pas leurs femmes sont doublement sots, car ils ont quand même de l'argent à dépenser pour elles, et ils se privent du sentiment de tendresse qu'ils pourraient se procurer pour cet argent. » Il 1 aimait donc, et, surmené, paralysé, un séton dans le cou, la menait au bal qu'il exécrait.
Ce ménage jouait souvent le Mariage forcé à domicile. C'est en général le lundi que Heine disait : « Ma femme a de nouveau besoin d'être battue! » Et de ses petits j^oings graciles, il bourrait et calottait la grosse femme. Il ne craignait aucunement les représailles : « Elle sait très bien que si elle levait la main sur moi, je la planterais là ! »
Il devait se savoir incapable de paternité, si ce qu'il laisse entendre est vrai. Sa femme était uniquement sa maîtresse. « Elle a, disait Gruby à Mme Jaubert, extraordinaireraent hâté les progrès de sa maladie. » Malade, Heine se traînait encore à sa porte : on l'y trouvait évanoui. « Dans ce mariage forcé, dit un parasite, il y avait un secret. Sans ce secret, Heine, malgré son amour pour Mathilde, ne l'aurait jamais épousée. » Et le poète, clairvoyant par intervalles, écrivait dans son Voyage au Ciel (c'est saint Pierre qui le lui dit) : « Un homme marié n'a pas besoin de rôtir en Enfer ; on ne le laisse point attendre devant les portes du Ciel ! »
Il lui fallait écrire, écrire toujours, afin de subvenir à ce lourd ménage. Son mal s'aggravait, les muscles de la face se paralysaient; et comme Mathilde souffrait aussi, on cherchait, au printemps de 1842, une maison dans la banlieue. Une grosse épreuve fut le grand incendie de Hambourg: Heine y avait perdu toute la réserve de ses anciens papiers, ces impressions et ces projets de jeunesse qu'il comptaitretrouver et mettre en œuvre dans l'âge mûr ; et le souvenir lui faisait regretter le « vieux Hambourg clapoteux, le Dreckwall aux rues sinueuses. » 11 commençait à concevoir l'espérance de revenir à la ville détestée. Et il disait : « il faut absolument que Mathilde apprenne l'allemand cet hiver. Depuis quelque temps elle me fait bien moins de scènes, et elle prend beaucoup d'embonpoint. » Elle dépassa largement les deux cent livres : et elle ne sut jamais dire que : « Guten