‹ Henri HeineChapitre 17 sur 21 · ATTA-TROLL · texte numérisé non relu

ATTA-TROLL

Tag. Nehmen sie Platz. » A chaque visiteur allemand, elle jetaitces deux phrases et se sauvait en éclatant de rire. Elle avait si souvent entendu Heine dire : « Meine Frau )) en parlant d'elle, qu'atout instant elle se nommait elle-même « Meine Frau », et, comme sa perruche, parlait d'elle à la troisième personne. « Schweres Kreuz ! lourde croix » murmurait Heine. Car « tout changement et tout bruit lui devenaient insupportables. Les cordes de mon âme, soupirail-il, ont été trop tendues. » Et celles du corps allaient casser bientôt.

« Ma femme vous salue, écrit-il à un ami. Elle gouverne aujourd'hui son ménage à grand bruit. Dans ce moment, elle se querelle avec sa bonne. Ce n'est vraiment pas une àme endormie. Mais chaque jour, elle devient plus corpulente. » Dans cette retraite bruyante, il composait Atta Troll, lourde fantaisie, conçue à Cauterets, et dont 1 incohérence laborieuse sent la fatigue et l'excitation factice d'un cerveau surchargé, fourbu, qui sursaute par intervalles.

La publication en allemand, dans les périodiques, commença l'année suivante. Malgré les grandes prétentions de l'Avant-Propos, Heine aurait dû se répéter sa propre sentence : « Il y a des miroirs taillés à facettes si obliques, qu'Apollon même y serait une caricature. »

Pour s'entraîner, il s'empifrait, mangeait « comme six Français, et même autant que trois Hambourgeois ». Au bruit des pianos qui le crucifiaient, à demi-aveugle, — car son inégalité pupillaire s'accentuait, — ankylosé,

ravagé par une « passion croissante et une tendresse qui touche au fabuleux » pour Mathilde, il avait peur de l'avenir; son oncle lui donnait maintenant « 8.000 francs, à peu près la moitié de sa dépense ». Et, comme il disait • <( Je ne retournerai jamais en Allemagne )),on ne sera pas surpris de le voir, en octobre, à Hambourg.

Gêné par la censure pour ses ouvrages en allemand, pris de sourde nostalgie, il prépara ce voyage en dépit de tout, durant 1 été de 1843. Il était contraint aux plus grandes précautions ; l'entrée du territoire prussien lui était interdite, et les mandats d'amener l'attendaient s'il avait touché la frontière prussienne. Mathilde restait à Paris, dans une pension, rue de Chaillot ; c'est là qu'elle avait passé quelque temps avant le mariage. Du Dammthor où il logeait chez sa mère, Heine alïolé de jalousie écrivait à sa femme : « Mon œil est toujours fixé sur toi » . Elle ne lui écrivait point. Il multipliait en vain les noms les plus câlins, l'aimant « comme un fou, un esclave, un pauvre chien », lui annonçant qu'il lui rapporterait les mises-bas de ses cousines. Il repartit en décembre, après avoir fait un traité hàtif avec Campe, pour une rente réversible sur Mathilde. Il avait promis de revenir l'année suivante avec elle.

Le contact de la terre allemande réveillait le poète ; il faisait « quantité de vers », presque tous de circonstance. Parmi des lourdises et des injures périmées, il y a un chefd'œuvre, c'est l'apparition du licteur rouge, qu'il voit derrière lui, portant la hache du bourreau, et qui lui dit.:

ALLEMAGNE ET PAIUS 185

« Tu penses, et moi, j'agis,

Je suis l'acte de tes pensées. »

Après avoir revu Cologne, et pu comparer sa vie réelle à ses anciennes amours, il retrouvait « l'ange aimé », le 19 décembre, et se replongeait dans la « chambre do travail obscure », au faubourg Poissonnière.

Chaque année nouvelle amenait maintenant une diminution, une menace, et Heine le sentait lui-même. En janvier 1844, il écrit : « Ma femme et moi n'allons pas trop mal. Nous menons une vie calme et retirée... Malgré la paralysie des muscles de la face, qui augmente toujours, je travaille beaucoup. Mais peut-être un jour viendra où je serai forcé de jeter ma plume au diable et où je me verrai condamné au supplice de ne rien faire... Ma femme se conduit assez bien, mais reste toujours très dépensière. J'ai grand'peine à joindre les deux bouts. »

Un mois plus tard : « Je souffre de nouveau des yeux et je dois les ménager excessivement. Mon médecin me dit que cette fois l'attaque durera plus longtemps que d'ordinaire et que je ne serai pas de sitôt en état de me servir de mes yeux. » Il publiait pourtant « Allemagne, conte d'hiver », d'abord annoncé sous le nom de « Germania, épopée de voyage tout à fait humoristique ». C'est les vers inspirés par son retour en Allemagne : il espérait donner par ce « poème politico-romantique », le coup de grâce à cette poésie de tendance, enflée, prosaïque, sans se dire qu'elle serait bien morte toute seule.

Cet homme, qui pleurait à la trahison d'un ami et supportait un Alexandre Weill tout en se méfiant à outrance, amassait, dans son voyage humoristique, les railleries et les sarcasmes contre tous, il blasphémait Paris dans 1 explosion de son allégresse tudesque, insultait grossièrement, ci cause du Rhin allemand, Musset, et par ricochet les Français,

« Oh ! ne crains pas, Rhin, mon vieux père, Les persiflages des Français .

Ce ne sont plus les Français d'autrefois, Ils portent d'autres pantalons... »

Ce qui n'empêchait pas sa langue d'avoir déteint à l'air de France ; les gallicismes et les mots de jargOn francoallemand la surchargeaient. Ces gentillesses paraissaient clandestinement, et la France n'en savait rien; la traduction d'Atta Troll elle-même était incomplète.

Le progrès du mal amenait les médecins aux remèdes héroïques; on conseillait les terribles eaux de Louèche : « Voici la misère des écrivains : rendre ses yeux malades pour gagner de quoi les guérir ! » Mais l'attrait de Hambourg fut plus fort : Heine voulait l'y installer de juillet à novembre avec Mathilde, et demandait à sa sœur de lui chercher : « deux chambres à coucher, chacune à un lit ; un salon ; un cabinet de travail ; une petite chambre de bonne ».

Il arrivait, avec sa femme et le perroquet, par une belle après-midi ensoleillée» dans le port de Hambourg. La famille attendait; le bateau avait du retard; lorsqu'il

Page 1