MATHILDE A HAMBOURG
eut accosté, on vil descendre un gros monsieur, et une très forte dame, vêtue de gris, qui se donnaient le bras ; « très belle personne, dit la nièce, lèvres épaisses, rouges, belles dents, grands yeux éclatants ». L'oncle liambourgeois s'empressa, prit à Mathilde une caisse qu'elle portait avec dévotion ; mais il n'avait pas fait trois pas qu'il lâchait la caisse en criant; le perroquet, exaspéré par le voyage et la prison, l'avait cruellement mordu. Mathilde poussa les hauts cris en voyant tomber son trésor; et ce fut sa première scène.
Il y en eut d'autres. Les premiers jours, on habita rue du Théâtre, chez les Embden; puis, la semaine suivante, on prit un élégant « meublé » au premier sur l'Esplanade. Mais au bout de quatorze jours, Mathilde n'y tint plus; « l'enfant de la nature », la grisette parisienne, mourait de rage et d'ennui parmi ces Juives prétentieuses et ces Juifs solennels. « Son caractère français, dit une de ces dames, ses habitudes parisiennes ne s'accommodaient point avec nos rigoureuses mœurs allemandes, et aussi elle ne pouvait se sentir heureuse dans notre cercle de famille, car elle n'y était point aimée, mais seulement tolérée. » Aux dîners pompeux de l'oncle Salomon, elle faisait scandale, entamait les primeurs qui étaient là pour la montre, parlait français à l'oncle qui savait à peine l'allemand, et baillait de tout son cœur, se sentant justement déplacée là-dedans, et supérieure, en Mimi-Pinson qu'elle était, à ces banquiers israolites.
Force fut de la renvoyer, le quatorzième jour, à Ghail-
lot, dans la pension de Mme Darte. Heine restait : il étoffait « l'Allemagne, conte d'hiver » qu'il républia plus complet; il faisait paraître, en septembre, ses Poésies nouvelles, immédiatement interdites en Prusse, et qui se vendirent d'autant mieux sous le manteau. L'oncle Salomon, ravi de son neveu, fit un cadeau, et rendit la pension réversible sur la tète de Mathilde. Heine se retrempait au milieu de ses congénères; cette ville, envahie par les nihilistes et les Sémites, l'inspirait maintenant ; c'est là qu'en 1848, il y eut ces communistes, ce phalanstère pseudo-rationaliste où trôna la plus ennuyeuse des dévoyées, une Meysenbug, apôtre bouffonne et brouillonne de toutes les théories « idéalistes ». Heine aidait à l'éclosion du Vorwaerts, y publiait ses poésies, fréquentait chez Campe le communiste Weitling, qui sortait de prison. Il fit si bien que les mandats d'amener rendirent son exil obligatoire ; ayant failli se voir fermer aussi la France, il devint plus modeste, et continua d'y toucher sa solde d'écrivain vendu.
L'absence de Mathilde lui pesait. Il tremblait de la savoir seule à Paris : « Que personne ne te rencontre, lui répétait-il. J'écris des folies, et le cœur me saigne ! )) Il lui envoyait, en quelques jours, 450 francs sur Fould, ])anquier de l'oncle Salomon, 10, rue Bergère. Il finit par abréger son séjour, rentra, dès octobre, par Amsterdam.
Il retrouva « ses deux oiseaux criards », femme et perroquet, et un arriéré de besogne, de quoi l'éreinter
MOUT DE l'oncle SALOMOX 189
plusieurs mois durant. Il retomba malade. Un nouveau déménagement le transporta derechef faubourg Poissonnière, au n° 46. Un coup terrible 1 y atteignait en décembre ; l'oncle Salomon mourait : « Cet homme, écrivait Heine, a joué un rôle important dans l'histoire de ma vie, et j'aurai soin d'éterniser sa mémoire... Il lui arriva de me tenir des propos très durs, cet été, il m'a même donné un coup de sa canne. Ah ! que je consentirais volontiers à être battu par lui ! » C'est qu'il espérait, ayant emboursé les coups de canne, recueillir l'héritage : mais le testament ne contenait aucune clause en sa faveur.
Le fils du défunt, Charles Heine, invoquait son droit strict, et refusait même les 8.000 marks banco mentionnés par l'oncle. Ce fut une laide querelle; Heine exaspéré, désespéré, joua le mendiant ingrat, menaça d'un procès. Enfin le riche cousin, après avoir marchandé sa plume et voulu acheter son silence, lui accorda 4.000 francs par an, dont moitié réversible sur la tête de Mathilde. Malgré les injures de Heine, il doubla même cette somme durant la maladie ; et après la mort du poète, il allouait 5.000 francs de rente viagère à la veuve. Le beau rôle, dans ces histoires, n'appartient pas à Henri Heine.
Ce désastre dans sa vie privée « foudroya » Heine. Il fut en péril. L'hydrothérapie le remit un peu ; mais 1845 commençait dans la rage et dans les angoisses : « Guerre à mort, répétait Heine ! je veux mon droit ! » Quel droit ?
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c'est ce qu'on entend mal. « Ma femme est là depuis deux jours comme une statue de marbre, près de la cheminée... cet événement inouï l'a comme pétrifiée. Depuis mon mariage, j'ai reçu de mon oncle 4.800 francs par an ». Or, on a vu qu'il avouait 8.000. Et la rente lui manquait au moment critique où il devait se demander s'il allait continuer à vivre de sa plume. Il voulait consulter Emmanuel Arago, Grémieux, attaquer « le repos de Charles », extorquer, outre la pension, les 8.000 marks laissés par l'oncle. Il délirait.
Malgré le séjour dans une maison de Montmorency, « entourée d'un très joli jardin », malgré les « bains de soufre », il allait de mal en pis, et Mathilde, dont le tempérament ne fut jamais en équilibre, ne se portait pas mieux. Elle se consolait en cousant des draps délit; mais Heine, lui, ne se remettait pas : a On a outragé mon génie, répétait-il avec une turpitude inouïe ». Il avait espéré dans les chemins de fer prônés par ses amis Saint-Simoniens, par le Père Enfantin « l'esprit le plus considérable de notre temps ». apôtre qui finit à l'administration du P. L. M. Mais, malgré les secours de Meyerbeer, qu'il paya en ingratitude, il avait « à peine de quoi vivre. La trahison dont j ai été l'objet dans le sein de ma famille m'a atteint presque mortellement... C'est la médiocrité rampante, contre le génie... » Il rédigeait « un mémoire sanglant », écrivait des volumes à Campe. Ses médecins, Roth et Sichel, effrayés de son état nerveux, lui laissaient entendre « qu'il mourrait