L ENFANCE ET L ADOLESCENCE
Dante. C'est la vallée plate, Thalebene ; « clans la langue des habitants de Dùsseldorf, écrit Heine lui-même, se remarque déjà une transition vers le coassement des marais de la Hollande. » Et il se félicite d'avoir dû a son père le pur accent, le beau dialecte du Hanovre, au lieu de ce « hollandais corrompu. »
C'est, d'après les meilleurs critiques, le 13 décembre 1799 que Henri Heine naquit à Dùsseldorf, dans la Bolkerstrasse.
<( D'après mon certificat de baptême, dit Henri Heine, je suis né le 13 décembre 1799, à Diisseldorf-sur-le Rhin. Gomme tous nos papiers de famille ont été détruits par l'incendie de Hambourg, et comme, dans les archives de Dùsseldorf, la date de ma naissance, pour des raisons que je ne veux pas dire, a été indiquée inexactement, la date que je donne plus haut est la seule authentique ».
Il les a dites, cependant, ces raisons, qui n ont rien de noble. « La date n'est pas trop exacte, avouait-il beaucoup plus tard. Entre nous soit dit, ces inexactitudes semblent provenir d'erreurs volontaires qu'on a commises en ma faveur lors de l'invasion prussienne, pour me soustraire au service de S. M. le roi de Prusse ».
Heine aima toujours sa ville natale. Il aurait dit avec orgueil : « Je suis Fantasio, bourgeois de Dùsseldorf ». Et il confessait que « la ville de Dùsseldorf est très belle. J'y suis né, et lorsque j'y pense, il me semble
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que j'ai besoin de retourner tout de suite dans ma patrie ».
Son enfance y fut très heureuse. Et c'est pourquoi il l'aimait tant. Grâce à la mère de famille, Henri Heine connut toutes ces joies des premières années qui embellissent et consolent la vie la moins favorisée dans la •suite des temps.
Betty ou Elisabeth Heine, née, — pour lui donner ses prénoms juifs, — Peira ou Peierche van Geldern, avait vingt-huit ans lorsque naquit son fils Henri ; puisqu'elle-mème avait vu le jour à Dùsseldorf, le 27 novembre 1771. Petite, bien faite, spirituelle, la jeune femme avait reçu de son père le médecin l'éducation la plus forte. A l'allemand et à l'hébreu, elle joignait la connaissance du français, de l'anglais, lisait les poètes même dans leur propre langue. Son esprit un peu chimérique choisissait dans une culture vaste et variée ce qui pouvait flatter un goût plus brillant que sur ; elle était fanatique de Jean-Jacques Rousseau, ce qui fait médiocrement honneur à son bon sens; elle lisait avec passion les Elégies romaines de Goethe, ce qui fait médiocrement honneur à son bon goût. Son fils hérita de l'enthousiasme pour le citoyen de Genève, « il a été, proclamait-il, mon Amadis de Gaule, et Mirabeau mon Roland ou mon Agramant ». Et les billevesées pédan- -tesques, les grands exemples à l'antique hantèrent cette adolescence commencée en littérature. Cependant, Betty Heine n'était nullement une femme savante ; elle écrivait
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nncorrectement l'allemand, elle savait peu la grammaire ; ignorance qui lui était commune avec beaucoup de femmes distinguées de ce temps-là. Elle écrivait en caractères hébreux des épîtres hiéroglyphiques.
Cette dame était patriote. En 1796, au fort des guerres européennes, on la voit pleurer l'époque « où l'Allemagne était encore l'Allemagne, et où tous ceux qui parlaient allemand, étaient fiers ». Elle se consolait avec son ménage, qu'elle menait dans une grande économie, et avec sa flûte, cette flûte enrubannée que Heine retrouvait un jour au grenier.
C'est elle qui apprit les lettres à son fils ; elle les lui traçait, elle les lui faisait copier à la craie, sur certaine porte peinte en brun, que Heine revit jusqu'à la fin de ses jours. Le petit était turbulent, mais la mère était patiente et ne plaignait point sa peine. Elle devint ambi-
'tieuse, prétendit lui faire apprendre le violon ; le petit Henri se couchait sur le divan, et faisait jouer son professeur à sa place. Son idéal de l'existence humaine apparaissait déjà : rester couché, faire jouer pour soi le prochain. Henri Heine n'a jamais pu faire une gamme ; et il disait : « Vraiment, j'aurais grandpeine à retenir longtemps une mélodie ». De même, il ne parvint jamais à danser. Le poète le plus rhytmique et le plus musical de la langue allemande est réfractaire, dès l'enfance, à tout autre cadence que la cadence littéraire.
• Il envoya par la fenêtre son maître de danse, il faisait travailler pour lui son professeur de violon. Cette
horreur de la musique, beaucoup de littérateurs, et surtout les poètes, l'ont témoignée ; faut-il donc croire que musique et poésie sont deux arts, non pas seulement différents, non pas seulement éloignés, mais hostiles par leur essence même, chez certains génies ? puisque l'un d'eux, la poésie, contient sa musique propre, et l'autre, la musique, exprime une poésie aussi large, aussi intense, mais toute différente de la poésie précise, synthétique, et telle enfin que la contiennent les œuvres vraiment éternelles ?
La mère de Heine, qui fut gourmet et gourmand, voulait habituer ses enfants à la tempérance, à <( respecter ». Henri, l'aîné, le plus subtil, mouchardait ses frères et sœurs. Il n'aima guère que sa sœur; il n'aima jamais que des femmes, ou ses amis dans la mesure où ils lui rappelaient des femmes.
Madame Samson Heine disait à ses enfants : « Habitez une grande ville, mais jurez-moi de conserver toujours des sentiments allemands, et gardez un cœur allemand pour votre patrie allemande ». Ces sentences ne furent pas perdues pour Heine ; imbu de germanisme et d'esprit juif, il demeura toute sa vie allemand, et il se vanta de rester anti-catholique malgré l'éducation publique qui lui fut donnée par des prêtres.
Betty Heine parlait fidèlement le dialecte du Rhin, ce jargon « qui a, disait son fils, la sonorité creuse et presque l'odeur des œufs pourris ». Elle se plaisait, jusqu'à la fin de sa très longue Vie, à narrer pour ses petits-
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enfants les « histoires de l'oncle Harry ». C'est par elle que nous pourrons connaître encore les exploits de Heine à l'âge de quatre ans : on lavait mis dans une écol« de petites filles, tenue par une antique demoiselle de cinquante ans, solennelle et rigide. Le bambin apprenait tout ce qu'on voulait, mais il ne pouvait se taire. Naturellement, il exécrait la demoiselle, qui prétendait lui imposer le silence et l'immobilité. Il lui versa des encriers dans sa cruche au lait, il fourra du sable dans sa tabatière. « Pourquoi avez-vous fait cela, lui demandait ingénument la maîtresse ?» — « Parce que je te hais ! » Il fallut retirer le petit démon de cette pension trop douce ; on l'envoya chez les garçons.
Mais, intraitable pour toute autre personne, il respectait sa mère, et il l'adora jusqu'au terme de sa vie. Il a célébré, des premières aux dernières années de sa carrière poétique, « ce beau cœur, qui la tant aimé » ; souffrant sans trêve et sans espoir, quand il regrettait son pays durant les nuits d'agonie, il répétait : « Je ne languirais pas ii fort pour l'Allemagne, si ma mère n'était là-bas! » Et, vieil homme, il lui prodiguait les petits noms de tendresse : « Vieille, douce chatte, je vous aime plus que six chats ! » Trois ans avant de mourir, il écrivait encore : « Je suis persuadé, au fond, qu il n'y a qu'un seul être au monde en qui un homme puisse avoir une foi entière : cet être, c'est sa mère. » Il faut dire que les autres femmes dont Henri Heine tit l'épreuve ne furent pas, malgré leur nombre ou même à cause de leur
nombre, des rivales bien dangereuses pour le souvenir maternel et l'influence maternelle.
Esprit à la fois chimérique et rationaliste, en bonne élève de Jean-Jacques. Betty Heine faisait des plans pour l'avenir de son fils, même avant sa naissance. « C'est 'en nous-mêmes, a dit Heine, que brillent les étoiles de notre bonheur. » Mais sa mère, lectrice de VEniile, était persuadée que l'on peut guider les étoiles, ou du moins choisir sa constellation. Avec le sûr instinct qui guide toujours les familles, « elle choisissait les différentes positions sociales qui étaient toujours opposées à la nature » de son fils.
La Juive, la réprouvée de l'Ancien régime fut d'abord éblouie par la gloire impériale et par l'avancement désormais possible dans les armées victorieuses. Elle rêva les épaulettes d'or, et les habits brodés du maréchal ou du haut dignitaire.
En ce temps-là, les grandes féeries éphémères de lEmpire montraient aux bonnes gens des horizons illiluités et fabuleux; Heine avait sept ans lorsque le duché de Juliers-Berg, capitale Dùsseldorf, reçut pour duc l'ancien postillon Joachim Murât, beau-frère de César. Heine, juché sur le cheval de bronze, derrière la statue du Marktplatz, cramponné à la perruque du vieil Electeur Jean-Guillaume, vit 1 entrée du triomphateur. Il cria « vivat », il semblait « que 1 univers eût été badigeonné a neuf ! » Et, tandis qu'un ivrogne hurlait : « Malbrough s'en-va-t-en guerre ». le gamin rentra chez sa mère en
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criant : « On veut nous donner le bonheur, c'est pourquoi il n'y a point école ! »
L'excellente administration instituée par Beugnot « donna le bonheur » à Dùsseldorf sous le principal de Joachim aussi bien que sous celui du petit Napoléonide qui succéda trois ans après. Cependant, le sucre manquait aux enfants ; conséquence de ce blocus continental que nos grands-pères nous contaient encore ; « Lolotte, écrivait Heine à sa sœur en 1848, te souvient-il du gâteau que nous mangions à Dùsseldorf le matin du jour de l'an, en prenant du café, où il n'y avait que trois grains de café, mêlés avec trois livres de chicorée ? Et pas trace de sucre. » Dans d'autres familles, en pleine France catholique, une mère de cinq enfants pendait au plafond un morceau de cassonade, et chaque mioche faisait tremper, un court instant, ce trésor commun dans sa tasse. C'était les bienfaits de l'Empire.
Mais les enfants de Dùsseldorf et d'ailleurs jouaient quand même à « Madame monte à sa tour. » Et la France leur apportait l'esprit français. « Je suis né, dira Heine, à Dùsseldorf, ville sur le Rhin, occupée depuis 1800 jusqu'en 1814 par les Français, de sorte que, dans mon enfance, j ai respiré l'air de la France. » Et il écrivait à sa sœur : « Te souvient-il, petite Française, du bon vieux temps où tu lisais Télémaque '.' »
Il fut donc, sous l'omnipotence universelle du grand maître M. de Fontanes, dieu solennel et lointain, un petit potache français, affublé de la tunique grise à collet
rouge, coiffé du chapeau à la Bonaparte, et marchant au son du tambour. Dans le vieux et sombre couvent des PVanciscains, les maîtres français élevèrent cet écolier rebelle au grec et au latin, comme un Barbare, et, comme un Barbare, capable de méconnaître et d'injurier justju'aubout cette prosodie française qu'il n'entendait point, II gardait pourtant un souvenir attendri pour ces prêtres catholiques dont la discipline fut clémente au petit Juif, Il déclarait le latin des Jésuites « une langue facile, saine et naturelle. On y apprenait, dit-il, dans ces écoles, on y apprenait par cœur les rois de Rome, les dates chronologiques, les nomma en?m,les verbes irréguliers, le grec, l'/zebreu, la géographie, la langue allemande, et le calcul ! Dieu, la tête m'en tourne encore ! . . Sous les sombres arcades du cloître des F'ranciscains, non loin de la classe, pendait un grand crucifix de bois... Du grec, je n'en veux point parler. Avec l'hébreu, cela allait mieux, car j'ai toujours eu une grande préférence pour les Juifs... La mythologie allait bien aussi. »
Il apprit le français dans la classe de l'abbé d'Aulnoi, émigré, auteur de grammaires, qui portait une perruque rouge et se démenait dans des rages perpétuelles. « Petit écolier, je ne pouvais, dit-il, de toute la matinée, bouger de mon banc de bois; alors, ma joie et mes cris étaient immodérés quand la vieille cloche des Franciscains sonnait enfin midi. »
On pense bien qu'il n'aima point le collège. II y reçut des humiliations; un jour, la classe entière s'ébaudit
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parce qu'il avait répété ce propos de son père ; « Ton grand'papa fut un petit juif à grande barbe. » Les camarades tnis en joie poussèrent des cris d'animaux, sautèrent sur les tables, saccagèrent la classe, en répétant « son grand'père était un p'til juif, avec une grande, grande barbe ». Le professeur, P. Dickerscheid, accourut au vacarme et Heine fut bâtonné d'importance « avec un rotin jaune, qui raya son dos de bleu sombre. »
Epreuve plus cruelle, il vit se tourner contre lui ces amisdel'adolescence, efféminés et blonds, qui appuyaient leur joue contre la sienne, et qui le persiflaient ensuite. C'était la faute du prénom qu'on lui avait donné, car Jean-Henri Heine se prénommait alors, suivant la mode anglaise, Harry. Et cet Harry lit le malheur de son enfance lycéenne.
Il y avait, de par la ville, un chiffonnier nommé Michel. Ce chiffonnier menait un âne, et pour le faire marcher, il criait : « Arri ! » On voit la scène : les enfants de l'école se complaisaient à pousser le cri qui servait à faire marcher la bourrique, ils imitaient le vieux Michel pour appeler Harry... Heine. Aussitôt qu'il était question d'un baudet, on clignait des yeux vers Harry Heine, et Harry Heine rougissait. Coq-à-l'àne, allusions ineptes, sordides calembours, pleuvaient sur le pauvre petit Juif, qui se plaignait et qui souffrait. Et cette affaire, qu'un chrétien vulgaire eut réglée avec un haussement d'épaules ou bien avec quelques bourrades savamment échangées, cette histoire d'âne gâtait son
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temps d'école au triste gars, si bien qu'il parle gravement, dans ses Mémoires, de « la fatalité attachée à son nom d'Harry », et nous dit que « ce nom abreuva d'amertume et empoisonna les plus belles années du printemps de sa vie ».
Mais voici le plus cruel : « même le blond Franz, doux comme une jeune fille, et que j'aimais tant, me trahit un jour : il me serra dans ses bras, appuya tendrement sa joue contrôla mienne, resta longtemps dans cette attitude sentimentale, et... me cria toul-à-coup dans l'oreille un « Haarri ! » suivi dun éclat de rire. Il s'enfuit en modulant sans cesse ce mot plein doutrages, dont les galeries du cloître me renvoyaient l'écho. » Et Harry Heine se laissait faire, sans apprendre au blond et doux Franz qu'une joue peut servir à plusieurs usages, du baiser jusques à la gifle, inclusivement.
Un pauvre petit diable, nerveux et susceptible, ne reverra jamais, dans ces écoles « où on lui a farci le cerveau de connaissances prétendues indispensables », que des bagnes sans nom. Un enfant de génie, frêle et prompt aux tristesses, reconnaît instinctivement qu'onliii gâte l'esprit en lui martyrisant le corps; « nous échangeons péniblement, dit-il, plus tard dans la vie, l'or pur de l'intuition contre le papier-monnaie des définitions livresques, et notre vie gagne en étendue ce qu'elle perd en profondeur. » Paroles admirables : L'homme de génie véritable, n'est-ce pas, en somme, celui. qui sait garder, malgré les maîtres et l'éducation funeste, les vertus primitives de l'enfant ?
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En dépit de tout, la force d'esprit transparaissait chez l'écolier. Le recteur Schallmeyer lui fît faire, au lycée, de tels progrès que Ion songeait à le diriger vers la théologie Et sa famille regretta, dans son amour pour les costumes honorables, qu'il n'ait pu devenir cardinal, et, peut-être. Pape. Il ne rapporta de cette initiation précoce (les dates sont un peu brouillées dans ses Mémoires) qu'une connaissance prématurée des systèmes philosophiques, où il s'est toujours complu sans jamais y entendre grand'chose.
Mais ce ne sont point là les vrais professeurs des poètes : les hasards de la vie réelle, la maison, la rue et les gens les instruisent beaucoup mieux. Un vieux petit oncle original, Simon de Geldern, frère de Mme Bettv Heine, peut réclamer un rôle heureux et capital dans 1 éducation de Harry. C était un joyeux fantoche, qui se tirait perpétuellement le nez, et dont la queue poudrée sautillait d'une épaule à l'autre, comme pour railler la démarche saugrenue de son propriétaire, tandis qu'elle offrait au neveu le meilleur cordon de sonnette à tirailler. « C'était, selon son neveu même, un brave cœur, et le plus magnanime, un bon vivant, qui aimait les grives au genièvre, mais dont l'extérieur cocasse dissimulait une àme de martyr». On trouvait, entre gens sérieux, qu'il avait « manqué sa vie », car il n'avait jamais voulu quitter son antique maison de Dûsseldorf, où l'on voyait une arche curieusement sculptée et peinte, et qui s'appelait pour cela même l'Afc^ie de Xoé.
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Ce brave homme aimait les bouquins, écrivaillait ; c'était vraiment un oncle pour poète. Et les gens de génie ne s'entendent jamais si bien qu'avec ceux dont les bourgeois disent : « Il a manqué sa vie »; sans doute parce que leur instinct leur souffle qu'au contraire, ils l'ont réussie.
Cet oncle, le « docteur » comme l'appelaient les vieilles Parques de Dùsseldorf, donna de beaux livres à son neveu, il lui ouvrit sa riche bibliothèque ; mieux •encore, il lui donnait l'accès à ce Paradis des enfants et <les poètes : un grenier de vieille maison !
C'est dans ce grenier patrimonial que le petit Heine passait, tout seul, des journées entières; il y avait là, sous la garde d une grosse chatte angora, sa queue frangée de toiles daraignée et de poussières diverses, les vieux livres et les paperasses du défunt grand-père Geldern ; il y avait un pèle-mèle de vieux meubles, une <( salpêtrière » de vieux fauteuils, incurables, de chaises démantibulées ; et le soleil, par la lucarne où les atomes de poussière dansaient leur ballet fantastique, éclairait le berceau brisé dans lequel avait reposé la mère d'Harry ; sur le fond du berceau dormait la perruque effrangée du grand-père ; un clou retenait à la cloison son épée rouillée, à côté d'une pincette et de ferrailles. Le perroquet de la grand'mère, déplumé, perdant son étoupe, planait sur ces reliques. Que n'y avait-il pas dans ce bienheureux grenier ? un chien de faïence verte, venu de l'Extrême-Orient, et dont le derrière était cassé; la vieille flûte maternelle, avec son ruban rose, jouet favori
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de la chatte qui la roulait dans tous les coins ; des sphères célestes, un bric-à brac de cornues, d'alambics; des caisses où les manuscrits de sciences occultes s'entassaient avec les traités de médecine périmés, oîi Descartes s'empilait sur Paracelse et Van Helraont- Mais la plus riche des trouvailles que Harry faisait en furetant dans une poudre épaisse, ce fut un livre de notes écrit par un frère de son grand'père.
Cetancêtre, presque divin, qu'on surnommaitl'Oriental, était un aventurier cocasse ; il avait parcouru, Jéhovah sait pour quels négoces, les côtes du Maroc et de l'Algérie, il avait visité Jérusalem et les lieux saints, une vision lui avait été donnée parle Seigneur sur la montagne Moria ; des Bédouins l'avaient élu pour cheik ; il avait brillé « dans les cours » sous son costume oriental ; il faisait le nécromancien, mais l'amour le perdit, et l'ancien hadji, l'ancien chef des Bédouins, finit par arracher des dents.
Mais, comme le dit son neveu, « quel homme de marque n'est pas un tant soit peu charlatan » ? Harry ne pouvait faire grand'chose avec les mémoires manuscrits du saint dentiste, parce qu'ils étaient griffonnés en caractères arabes, syriaques, coptes, entremêlés de citations européennes, et même de vers français, que Heine, selon sa coutume, estropie en les rapportant. Mais le grimoire impossible à entendre n'en paraissait que plus sacré, plus merveilleux, aux yeux de l'enfant, qui l'avait déniché en farfouillant dans le grenier.
L'amitié pour ses camarades du Lycée semble avoir
tenu peu de place dans les premiers sentiments de Heine. Que faut-il penser de l'historiette racontée plus tard dans ses Reisebilder? « Et toi aussi, petit Wilhelm, — c'est Wilhelm de Wizewsky, — tu reposes là-bas, à Dûsseldorf, et c'est moi qui en suis cause. Nous étions camarades d'école dans le cloître des Franciscains, et «ous passions notre temps à jouer de ce côté de ce même cloître où la Dûssel coule entre des murailles en pierre ; et je dis : « Wilhelm, va donc chercher le petit chat, qui vient de tomber à l'eau. » — Et allègrement, il descendit sur la planche qui était mise en travers de la rivière, retira le chaton de l'eau, mais tomba lui-même dedans, et lorsqu'on le retira, il était tout mouillé, et mort. Le petit chat a vécu encore longtemps. »
Ou bien cette anecdote est vraie, et Heine apparaît comme un petit monstre ; ou, plus probablement, elle est imaginée et composée comme la plupart des histoires personnelles qu'il nous raconte ; et l'on peut juger, làdessus, la qualité de sa plaisanterie.
Un de ses camarades favoris était alors un certain Joseph Quatre-vingt-dix (Neunzig.) Celui-ci le blessa grièvement d'un coup de pierre à la tête, et se cacha si bien sous le lit, qu'il put éviter les représailles maternelles. Plus tard, à l'Université de Bonn, Joseph rappelait cette affaire à Henri Heine : « Qui sait, riposta le poète, quel bien cela put faire ? Si tu ne m'avais pas touché la veine poétique, et mis la tête à jour, je ne serais peut-être jamais devenu un poète. »
l'enfance et l'adolescence 21.
Mais, jusque dans sa famille même, ses affections pour les enfants de son âge furent médiocres ; c'est encore sa sœur Charlotte qu'il aimait le mieux, c'est pour elle que son talent poétique se révéla. Un jour que la fillette, externe au couvent, s'était mise au travail, en rentrante la maison, Heine la retrouvait en larmes :
« Qu'est-ce qu'il y a, demandait-il ?
« L'histoire que le professeur nous a racontée pour que nous la reproduisions... je l'ai oubliée, je ne peux la retrouver. Que devenir ? comment reparaître demain devant le professeur ? »
Et la petite sanglotait.
« Calme-toi, ma Lolotte, essaye de te rappeler de quel fait parlait le professeur, donne-moi une indication, la plus petite circonstance, et je t'écrirai une belle histoire. »
Au bout d'une heure, l'histoire était écrite sur le cahier ; Charlotte, ravie, fourra dans son cartable la bienheureuse copie, et la remit au maître pour la correction.
Quand arriva le moment où le professeur rapportait les devoirs et en rendait compte, la petite fille attendait, sûre de son fait. Rien ne vint. Elle ne fut point nommée ; l'histoire était-elle trop longue ? Le maître n'avait-il point lu ?
La classe finie, le professeur appela près de lui Charlotte Heine. Il tenait le cahier : « Qui est-ce qui a écrit cela ?»
« Moi, répondit la bambine sans hésiter. » «Je ne te gronderai point, je ne te ferai point de reproches. Seulement, dis-moi : qui est-ce qui a écrit cela ? »
La petite, honteuse, nomma le véritable auteur.
Deux autres professeurs avaient rejoint leur collègue, il leur lut l'histoire. C'était un conte fantastique, avec des revenants aux yeux de feu, aux pieds de cheval, un dragon qui crachait des flammes, énorme à dévorer l'école tout entière. La fillette se mit à hurler, et se sauva vers ses compagnes pour leur raconter la terrible imagination de son frère.
Le professeur fît tout exprès une visite à Madame Betty Heine, afin de la féliciter sur les dons extraordinaires de son fils. On fit comparaître Harry, mais les éloges le laissèrent plutôt froid. Il se sentait capable de mieux faire. Le professeur voulait garder le manuscrit du chefd'œuvre ; il n'obtint qu'une copie. L'original, qui serait amusant à voir, fut conservé par Madame Heine, mais il périt, avec tant d'autres souvenirs ou fragments, dans le grand incendie de Hambourg. La mère le regretta plus que ses diamants ou ses perles.
Heine avait dix ans lorsqu'il perpétra cette première œuvre, lorsque son génie créateur fut révélé par une supercherie d'école.
Charlotte, quand ils s'éveillaient de bonne heure, l'aidait à chercher des rimes. Et ils fabriquaient ensemble des casaques de fou, si belles qu'on leur défendait de les endosser même en carnaval.
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Nous savons qu'il y eut des frères, deux frères ; Gustave, né en 1803, fut agronome, puis négociant, sans succès. Il s'engagea dans la cavalerie autrichienne, et devint lieutenant en premier. Après son mariage avec Emma Cahn, père de trois fils et de deux filles, il démissionna, fonda le Freindenblatt à Vienne, et en fit une feuille officieuse qui réussit ; cela lui valut le titre de baron, et plusieurs millions. Il prêta de l'argent à son frère, qui le remboursa grâce aux gains littéraires que lui valut l'édition française de ses œuvres. Il ne lisait même pas les lettres que lui adressait Henri Heine exilé, malade, pour les traités avec Campe. « Il y a quarante ans que je lui pardonne ! » écrivait le poète avec amertume, en 1852. Ce qui n'empêcha point le baron d'annoncer à grand fracas, après la mort de Henri Heine, qu'il ferait élever à son frère un monument du prix de dix mille francs.
L'autre frère, Max, est de 1806. Celui-là entrera au service de la Russie, sera médecin militaire à l'expédition du Caucase en 1828 ; anobli, conseiller aulique, il épousera la veuve du médecin de la cour, Arndt, et se retirera du tcldn comme conseiller d'Etat. Auteur d'ouvrages médicaux, il laissa plusieurs écrits littéraires, des Souvenirs, erronés naturellement, sur son frère et sur la famille. C'est à lui que nous devons le saccage des Mémoires laissés par Henri Heine et que lui avait confiés la veuve ; il n'en respecta que le fragment publié, « les ayant, disait-il, rendus inoffensifs. »
Ces êtres falots ou nuisibles ne semblent pas avoir compté pour le poète. C'est pourquoi, sans doute, ils ont lacéré ses Mémoires.
Le petit Harry n'avait point pour les arts plastiques la même aversion que pour la musique ; il se remémorait, plus tard, « les vieilles peintures qu'il avait vues, enfant, dans le Musée de Dùsseldorf. » Il revoyait son vieux professeur de dessin au Lycée, « Pierre Cornélius, petit homme pointu, aux yeux chauds, dont la main se plaçait jadis avec bonté sur nos petits doigts, et m'aidait à tracer quelques contours, au temps où, jeune enfant, j'apprenais à dessiner à l'Académie des Beaux-Arts do Dùsseldorf. »
Mais les impressions profondes venaient du Rhin, du vieux château, quand il s'asseyait sur les ruines pour déclamer ces romances d'Uhland qu'il devait surpasser bientôt; là, il entendait les Ondines, les filles du Rhin lui parlaient; il s'en ressouvenait toujours, dans son misérable âge mûr, alors qu'il habitait sur le boulevard Montmartre, et ne pouvait plus retrouver la chanson de Lorelei.
Et puis, il y avait les livres ; surtout Don Quichotte et Shakespeare. Il fera toute une préface pour s'épancher sur Cervantes, il commentera tout un album pour célébrer Shakespeare. Il trouvait dans Hamlet « son propre visage ». Et il proclamait que « ces deux hommes, l'auteur de Hamlet et l'auteur de Don Ouic/iol/c, sont les plus grands poètek qu'aient produits les temps
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modernes. Mais Cervantes, encore plus que le doux William, exerce sur moi un charme indéfinissable. Je l'aime jusqu'aux larmes. Cet amour date de très longtemps. )) Le doux William, l'auteur de Macbeth et de Richard III ! Et des larmes pour ce glacial Cervantes, pour ce long roman que certains n'ont jamais pu lire jusqu'à la fin ! Voit-on déjà la sensibilité toujours exagérée de Heine, cette ardeur d'enthousiasme et ce besoin d'affirmer qui aura pour revers la satire et le scepticisme, dès que tournera le vent ?
Mais voici venir les seuls professeurs des poètes : les gens simples, les vieilles bonnes, les paysans, les vieux soldats ; et aussi les sons, les couleurs, les parfums, les bêtes des champs, toutes les forces élémentaires, ou tous ceux qui n'ont point perdu contact avec ces forces-là.
Ce fut un petit tambour de la grande armée, « qui avait la mine d'un diable, et qui était bon comme un ange », ce fut ce tapin épique dont la présence à Dùsseldorf éveilla le génie de Heine; le petit soldat de l'armée française, avec « sa figure mobile, sa noire et terrible moustache », avait reçu son billet de logement pour la maison Heine. Harry tenait à lui « comme un grateron ». Et Legrand lui faisait comprendre ce que le monde impérial contenait alors.
Tout d'abord, le héros, l'Empereur. « Dès que je pense à l'Empereur, disait Heine, au grand Empereur, ma mémoire se charge d'images dorées et vertes comme
le printemps ». Legrand battait sur sa caisse les marches d'armée « à travers le Simplon » (Heine entend là : le Saint-Bernard). Et le magicien, le dieu qui a suscité ces prodiges, l'enfant juif, l'enfant allemand le vit un jour lui apparaître, au jardin de la Cour, dans Dûsseldorf.
« Je le vis lui-même, de mes propres yeux, lui en personne. Hosanna ! l'Empereur! » Il tenait les rênes avec sa petite main de marbre, sa petite main « inaccessible ». Oui, c'était un dieu. Le poète regarda ses yeux, et il fit ce vers inconscient, admirable : « Les prunelles des dieux sont toujours immobiles ». Napoléon se souriait à lui-même, simple et méprisant au milieu de son escorte empanachée et chamarrée. « Les yeux de Napoléon avaient cette vertu, l'immobilité; aussi, j'en suis convaincu, c'était un dieu ! Je le vois toujours, sur son haut coursier, ses yeux éternels dans cette face impériale, de marbre » !
Bientôt, il le vit tomber, et il reconnut « qu'il ne comprenait que le Passé ». Mais il garda cependant l'image du dieu. A peine adolescent, Harry rêva le grand cauchemar de la retraite de Russie. Le fantôme du tambour Legrand repassa, morne, vaincu. Le silencieux empereur revenait, sur son cheval blanc, et il dut se le figurer pareil au chevalier de la mort, que Durer a représenté et que possédait le vieil oncle Geldern, dans sa collection.
Alors Madame Betty Hei^e cessa de rêver pour son fils la gloire militaire. Les déceptions et les angoisses
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commençaient pour ceux de cet âge, que Musset a décrites dans la Confession d'un Enfant du siècle.
On rêva pour Harry la maison Rothschild; la tenue des livres remplaça la stratégie. Mais, dans ce Juif aussi peu Juif à certains égards qu'un Benoît de Spinosa. il n'y avait point l'étoffe d'un Xucingen. Comme il le dit : « Ses efforts furent infertiles dans les carrières bourgeoises ». Il avait fait ce vœu dangereux, d'être un homme, tout simplement. Seulement, comme il dépend-ut de sa famille, on le retira du Lycée au printemps de 1813, on le mit à l'école commerciale de Vahrenkampf : en 1815, ce fut l'apprentissage des affaires, à Francfort, chez un correspondant de son père, un banquier qui répondait au nom de Rindskopf, c'est-à-dire Tète-de- Bœuf. De chez Rindskopf, il passa dans une maison d'épicerie en gros. Et puis, ce fut Hambourg, la ville de l'àpre négoce et des grosses banques, la ruche des armateurs et des marchands; là, ce fut la tutelle auguste et souveraine de l'oncle Salomon, grand homme de la famille, potentat financier, et père des cousines qui transformèrent la vie de l'adolescent. Le destin de Heine tourna.
Il y eut, durant quelque temps, une maison Harry Heine et G'^, produits manufacturés d'Angleterre, et un apprenti poète qui la dirigeait. La maison coula. « La bulle de savon mercantile creva plus vite et plus lamentablement encore que la bulle impériale. » Les débuts de Heine dans la vie réelle, c'était une série d'échecs, présages de cette carrière où rien de matériel et de régulier ne réussit.
Quant à la vie sentimentale, qui est surtout , chez Henri Heine, la vie sensuelle, il n'avait point attendu Hambourg pour recevoir l'initiation. C'est pour ces historiettes-là, contées par Heine, que convient le fameux titre « Poésie et Vérité ». Et bien souvent la part de la vérité doit y être mince. Il faut retenir cependant quelque peu de ce qu'il nous dit avec tant d'ornements et de complaisance.
- Il aimait, c'est sûr, les Bohémiens, les gens bizarres. Et sa vieille bonne, Zippel, l'antique « Sibylle », lui avait fait connaître, dans ce bas petit monde qui mêlait à Dûsseldorf les Juifs aux parias sociaux, la veuve et la nièce du bourreau de Goch. La tante était une sorcière ; la nièce, rousse et pâle, la « blême Finette », aux sombres yeux dans le cuivre sanglant d'une chevelure indomptable, semblait une décapitée ; ce fut, pour les seize ans de Heine, une idylle à la Hoffmann, qu'il arrangea dans ses Mémoires, avec légendes à l'appui, et glaives du bourreau, et le reste; ce qu'il y eut de meilleur, c'est que Finette lui chantait les vieux liedcr du peuple. C'est, aussi, que, s'il faut l'en croire, elle éveilla l'amour en lui, l'amour et l'esprit de révolte, les deux pôles de son génie : « En cet instant, dit-il, s'allumèrent les premières flammes de ces deux passions auxquelles désormais je consacrai ma vie : l'amour des belles femmes et l'amour de la Révolution française ». Tous deux devaient lui coûter cher; mais le premier, du moins, lui donna son génie d'artiste.
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Il aima, c'est sûr, les Bohémiens, les irréguliers, les déclassés, et, comme Baudelaire, en vrai curieux des fleurs perverses, il porta son désir jusqu'aux bas-fonds de la société. Mais il n'eut pas l'ardeur ingénue et la périlleuse bravoure des Paradis artificiels; il y a, même dans les pires essais de Heine, quelque chose de réservé, la timidité d'un petit bourgeois. On sent qu'il est hardi, seulement la plume à la main.
A Dûsseldorf, durant ces premières années d'adolescence, et surtout peut-être, durant ces mois assez obscurs qui précédèrent immédiatement sa venue à Hambourg et suivaient son séjour de Francfort, dans ce Dûsseldorf où « la folie pousse sur les collines », il y eut des Gertrude, des Catherine, des Hedvige, des Johanna ; c'est à propos de ces escapades diverses qu'il écrit ces mots prophétiques : « Lorsqu'on veut se faire aimer de moi, il faut me traiter comme un chien. »
L'esprit du poète, dans ces demi-créations de vagues amoureuses, a peint la petite Véronique, Very, morte dans ces années adolescentes, la belle Hedvige, qui priait « une petite image de la Vierge, la Sainte Mère de Dieu», Johanna « qui savait tout parce qu'elle était si pâle ». Plus tard, en Italie, il se revoyait jouant avec toutes ces fillettes, sur la place du Château, à Dûsseldorf. C'est là que la pieuse L'rsule 1 avait porté dans ses bras, Ursule, « qui aimait tant lodeur des roses, et son cœur n'était que douceur et parfum de roses. »
C'est ainsi, nerveux et sensible à toutes les impres-
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sions des sens, qu'il arrive à Hambourg. Il y reste assez longtemps, puisqu'en 1818 le livre d'adresses pour la ville donne, au Graskeller, la maison de commission Harry Heine et C'®, comme existante encore. La grosse maison de son oncle lui montre une jeune cousine, riche, élégante à sa manière, jolie peut-être de cette grâce éphémère qui prépare les monstrueuses femmes juives. Cette Amélie est de sa race, elle l'attire, elle lui plaît.
Sa famille immédiate, celle de Dùsseldorf, l'a déclassé. Sa famille collatérale, celle de Hambourg, va le désespérer. Les familles, et même les meilleures, auraient bien besoin, quand elles se trouvent en face dune vocation artistique, de relire avec foi et respect la page du vieux Cervantes, si chère à Henri Heine : « Je serais volontiers d'avis qu'on laissât l'étudiant suivre la science pour laquelle il se sentirait le plus d'inclination; car, bien que la poésie soit moins utile qu'agréable, du moins n'est-elle pas de ces sciences qui déshonorent ceux qui les cultivent. »
Et déjà se semait cette haine qui fera désirer à Heine d'annuler sa famille :
II ne faut point qii'on en parle Dans les chants, ni dans le livre 1
cette haine qui lui fera offrir par son cousin Charles, frère d'Amélie, fils de Salomon, de l'entretenir s'il consent à n'écrire jamais rien sur ses parents sans le lui soumettre.
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Heine a déjà écrit des vers, et des vers thaiivins. Avec sa versatilité congénitale et incurable, l'élève du tambour Leffrand s'est tourné contre les vaincus, il s'est offert comme volontaire, en 1813 ou plus probablement en 1815, contre son idole d'hier, l'Empereur, le grand Empereur. Il a rimé contre « l'enfer rusé et malin des Francs, qui apporte honte et humiliation dans la pieuse patrie allemande )) ; il a célébré « les vertus de la femme allemande » comparées aux « vénales beautés de la Seine ». Il a invoqué la reine Louise, et crié : « Gloire et prospérité à l'Empire allemand. » Il est vrai de dire que peu après, il écrira les Deux Grenadiers ; et ce sera toujours ainsi. Pour le contredire, il n'y a qu'aie confronter avec lui-même.
Seulement, l'initiation de douleur qu il va recevoir frappera si rudement et si juste qu'il en deviendra, sous le coup, le premier poète d'amour en Allemagne.
Il vit, chez son oncle opulent et sévère, la rage au cœur. Et certes, Salomon Heine, qui fut bon et très bon parent pour ce neveu qu'il ne pouvait comprendre, devait lire avec quelque joie des lignes comme celles-ci : « Nous pourrions peut-être avancer prosaïquement que le premier banquier fut un fripon heureux... Les banquiers, c'est d'heureux voleurs. »
Avec cela, tournant le dos, et pour jamais, selon l'instinct de sa race, à tout sentiment laissé par son éducation catholique et française, prétendant qu ila «des penchants protestants », il s'inféode à la nouvelle Allemagne où il
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ne saurait avoir place, de par son origine même et de par son tempérament d'esprit. Il subira la compression de la Sainte Alliance, et il sera poussé jusqu'à l'exil; c'est ce qu'il tirera de la Jeune Allemagne. En outre, « aimant ^e peuple, mais à distance », bourgeois de mœurs et poète d'idées, sans pratique et sans entregent, il a tout oc qu'il faut pour ne pas réussir dans la vie matérielle ; et le hasard vient lui donner tout ce qu'il faut pour souffrir à jamais dans la vie morale.