CHAPITRE IT
« Tu auras remarqué, cher lecteur, disait Heine, que l'inoculation de l'amour, désirée pour moi par ma mère dans mon enfance, neùt jîoint un résultat heureux. Il était écrit que de la grande maladie, la petite vérole du cœur, je devais être atteint plus fortement qu'aucun mortel, et mon cœur porte les traces mal cicatrisées en si riche quantité, qu'il ressemble au mascjue de plâtre de Mirabeau... »
Mais la vraie blessure a été faite au moment où 1 adolescence tournait vers la jeunesse ; elle est profonde et incurable. Henri Heine, déjà suspecta la famille régulière par une première série d'échecs matériels, arrive dans l'opulente et sévère maison de l'oncle prodige, héros de la tribu : c'est ce Salomon Heine, troisième fils de Heymann, qui avait quitté la maison paternelle avec
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seize « gros » dans sa culotte en cuir ; il se place aujourd'hui parmi les plus puissants banquiers d'une cité comme Hambourg.
Un chrétien naïf s'échappa, certain jour, jusqu'à répondre : « Madame, c'est épouvantable ! » à une Juive, à une dame juive qui célébrait une fortune analogue. Pour calmer la dame surprise et irritée, il ajouta : « C'est épouvantable... de penser combien un tel homme a dû travailler ». A quels travaux? n'insistons [)as sur l'euphémisme. Nous savons d'anciens colporteurs, de INIayence ou de New-York, qui avaient huit francs dans leur poche et qui ont raflé des millions. C'est là, peut-être, les « familles aristocratiques juives ».
Salomon Heine ne s'était pas même donné la peine d'apprendre l'allemand correct ; il savait bien que le ioudiscJi suffisait; quant aux autres langues, il les ignorait et il les méprisait. Il envoyait, vers la fin de sa vie, son portrait lithographie, comme un monarque, et le neveu l'encadrera dans son salon, à la place d'honneur, n recevait Bli'icher vainqueur, et Henri Heine célébrait « le splendide, homérique, divin Bliicher » (un assez sale caporal, à vrai dire).
Le potentat Salomon regardait de haut ce petit neveu, mal tenu, rousseau, fils d'un mince boutiquier hessois, maladroit aux « affaires » comme son père, et qui « écrivait », comme les Geldern. « Tu vois, lui disait-il un jour, si tu avais appris quelque chose, tu n'aurais pas besoin de faire des livres ».
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Il l'entre Icuait cependant, et il l'entretiendra toujours malgré ses brocards et son peu de gratitude. Pendant ces premières années de contact, Henri Heine se montait l'imagination. Il vivait, selon ce qu il raconte et ce que montrent ses premières poésies, dans des songes perpétuels, nuit et jour ; et il y puisait les sujets de ses œuvres, maisil en ressentait aussi l'influence désordonnée.
Devant ce jouvenceau d allure médiocre et d'esprit bizarre, Mademoiselle Amélie Heine ne ressentit pas grand attrait. Mais lui, s éprenait toujours plus. La frêle demoiselle, troisième fille de 1 oncle, et qui devait mourir jeune, hantait son imagination et ses sens au point qu'il aimait, on va le voir, son meilleur ami parce qu'il ressemblait à la cousine ; car aucune bizarrerie ne manque à l'histoire.
Ce fut un de ces abominables amours d'adolescent, qui empoisonnent quelquefois toute une existence, lorsqu ils ne sont point satisfaits, et bien souvent aussi la gâtent et la dévoient, s'ils sont heureux.
Un prodigieux témoignage de ce sentiment pour Amélie, ou MoUy, c'est une lettre publiée bien des années après la mort d'Henri Heine; lettre poignante, que ce garçon de dix-sept ans adresse à son « meilleur ami », Christian Sethc, né à Clèves un an avant lui, celui dont il écrit : « Ton cœur fidèle était un bon havre pour moi ». Ce long cri d'agonie, c'est un de ces rares aveux, presque parlés, directs, intimes, et c{u'il faut donner tout entiers.
En homme d'ordre, qui devait devenir plus tard conseiller référendaire, Sethe a marqué sur cette lettre qui lui parvint à Dûsseldorf : « accepi le 23 novembre 1816, respondi le 19 janvier 1817 ». Et cette lettre, la voici :
« Hambourg, le 27 octobre 1816.
Au studioso Christian Sethe,
à Dûsseldorf.
Elle ne m'aime POINT ! — Il te faut, cher Christian, prononcer ce dernier petit mot tout bas, tout bas. — Dans les premiers petits mots, il y a le ciel éternellement vivant, mais aussi dans le dernier il y a l'enfer éternellement vivant. Si tu pouvais voir seulement un instant ton pauvre ami face à face, et combien il apparaît tout pâle, et violemment bouleversé et hors de sens, alors ton mécontentement légitime causé par mon long silence, se calmerait bien vite ; certes, le mieux serait ([ue tu puisses jeter un seul regaz'd dans l'intimité de son àme, — tu me prendrais sûrement en affection tout de suite.
A vrai dire, il faut que tu le saches, cher Christian, chacune de mes pensées est une lettre à toi adressée, ou du moins elle se présente ainsi, et naguère déjà j'ai griffonné pour toi une assommante épître longue d'une aune, où je te découvrais en soupirant loul mon être intime, depuis l'œuf de Léda jusqu'à la destruction de
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Troie ; mais j'ai sagement anéanti cette lettre, car elle ne pouvait servir à rien du tout, qu'à tomber entre des mains étrangères et à me donner alors peut-être le coup de grâce. Tu ne peux pas me venir en aide de cette manière-là.
Je veux te conter une petite plaisanterie. Tu le sais, Christian, du moment même où je te vis pour la première fois, je fus involontairement attiré vers toi, et, sans pouvoir m'en donner la raison à moi-même, tu me devins toujours tout à fait infiniment cher et précieux. Je crois t'avoir depuis longtemps édifié là-dessus : à savoir combien dans les traits de ton visage et surtout dans tes yeux je remarquais quelcjue chose qui m'éloignait soudain de toi d'une façon inexprimable, et aussitôt après m'attirait puissamment vers toi, si bien que je croyais au même instant y reconnaître la bonne volonté aimante et aussi de nouveau la plus amère, outrageante, glaciale dérision ; et vois ! ce même énigmatique qiielque chose, je l'ai également trouvé dans les regards de Molly. Et c'est justement là ce qui me rend aussi tellement troublé, car bien cpie j'aie les preuves les moins trompeuses, les plus irréfragables, que je ^^ __ {^ y*-./^ Li suis rien moins qu'aimé par elle, — preuves que même i^t-^*^*^ le recteur Schallmeyer reconnaîtrait pour profondément jj^' logiques, sans songer aucunement à leur opposer son propre système, — cependant le pauvre cœur qui aime ne veut toujours point accorder son concedo, et dit toujours : (( Que me fait ta logique ? j'ai ma logique à moi » !
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Je l'ai rovne —
« Au diable mon âme
Au bourreau mon corps '.
Mais moi seul je prends
Pour moi la belle femme ! »
Hou ! ne frémis-lu pas, Christian ?
Frémis donc, je frémis aussi. — Brûle la lettre, Dieu ait pitié de ma pauvre âme ! Ce n'est point moi qui ai écrit ces mots. — Là, sur ma chaise, était assis un homme pâle, c'est lui qui les a écrits. Cela vient de ce qu'il est minuit. — O Dieu ! la folie ne peut être coupable. — Toi ! toi ! ne respire pas trop fort, car j'ai bâti justement un merveilleux château de cartes, et tout en haut je suis debout, et je la tiens dans mes bras.
Vois, Christian, seul ton ami pouvait élever son regard vers ce qu'il y a de plus haut (le reconnais-tu là ':') Peut-être aussi cela semble-t-il devoir être sa perte. !Mais aussi tu peux à peine te représenter, Christian, •combien ma perte a une apparence charmante et aimable. — Aut Ca^sar, aut niliil fut toujours ma devise. Le tout pour le tout !
Je suis un fol joueur d'échecs. Du premier coup j'ai perdu la Reine, et cependant je jouais toujours, je joue «ncore, — pour la Reine. Dois-je continuer à jouer ?
« Quand on a tout perdu et {sic) qu'on n'a plus d'espoir, . La vie est une [sic) opprobre et la mort un devoir ».
Tais-toi, maudit, infâme Français, avec ta lâche grimace de désespérance ! ^ve connais-tu pas l'amour aile-
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mand ? Il est fondé fièrement et solidement sur deux colonnes éternellement inébranlables, la dignité d'homme et la foi. Seulement, préserve-moi, ô IJieu, dans un asile sûr, contre la furtive et sûre puissance des heures. Eloigné d'elle, porter de longues années durant le regret ardent au cœur, c'est une torture d'enfer et qui fait pousser des hurlements de douleur infernale. Mais, être dans son voisinage, et pourtant soupirer en vain, durant d'éternellement longues semaines, après son apparition qui seule rend bienheureux, — hou, — hou, — et, et, — — 0 — 0 — O Christian ! Alors, le plus pieux et le plus pur caractère peut aussi se consumer dans une sauvage et démente scélératesse.
Ah ! tu es sage, Christian, et sûrement tu ne voudras pas me punir de mon long silence. Tu ne sais pas cjuel mal étrange me cause la pointe de poignard barbelée qui m'extirpe chaque mot de l'àme ; à d'autres gens, les lignes noires ne coûtent point, ils peuvent, à leur fantaisie, aller çà et là, marcher sur le cothurne pour mieux choir dans la boue. Ce qu'il faut entendre ici par le cothurne, ce sont de gigantesques fantômes de douleur qui sortent des larges blessures béantes et saignantes de mon cœur. — Ne sois pas méchant, Christian, je suis si gentil pour toi, si gentil, et je suis si profondément malheureux. Veux-tu aussi m'accabler ? Ah ! la voix du cœur m'a bien leurré, va-t-elle encore être menteuse, cette fois ? Christian, dis oui ou non. Tu m'est resté, toi seul. Dis oui ou non ! Par tout ce qui test sacré, dis-moi
la vérité ! — Oui ? alors, j'ai encore espoir, que la voix de mon cœur ne ment pas non plus pour Molly. Non ? alors...
Ecris bientôt, cher Christian, oui, veux-tu ?
C'est aussi une chose qui rend le cœur malade, à savoir que mes beaux Lieder, que j'ai écrits rien, rien que pour Elle, Elle les a rabaissés si amèrement et indignement, et qu'elle m'a berné surtout sous ce rapport très laidement. — Mais, pourrais-tu bien le croire, la Muse m'est malgré cela encore plus chère qu'avant. Elle est devenue pour moi une fidèle et consolante amie, si intimement douce, et je l'aime bien au fond du cœur. Combien profondément me frappent maintenant les paroles de Gœthe dans le Tasse :
<( Tout a fui 1 Une seule chose reste :
Les larmes me furent octroyées par la Nature,
Et le cri de la douleur, quand l'homme enfin
Ne peut plus l'endurer. — Et à moi encore par dessus tout
Elle a laissé dans mon mal la mélodie et la parole,
La plus profonde plénitude pour plaindre ma détresse,
Et lorsque l'homme devient muet dans sa torture,
Un Dieu m'a donné de dire ce que je souffre I »
Je fais beaucoup de vers ; car j'ai du temps assez, et, les spéculations commerciales extraordinaires ne me donnent pas fort à faire ; — si mes poésies d'aujourd'hui sont meilleures que les plus anciennes, je n'en sais rien; ceci seul est certain, qu'elles sont bien plus suaves et douces; comme du chagrin confit au miel. J'ai aussi
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l'intention de les faire imprimer bientôt (néanmoins, cela peut durer, entre temps, bien des mois encore). Mais voici la chose épineuse : comme il y a là-dedans d'éclatants Lieder amoureux, cela me serait extraordinairement nuisible, en tant que marchand; je ne puis texpliquer cela bien clairement, car tu ne connais point l'esprit qui règne ici. Et je puis soutenir ceci contre toi hardiment : outre qu'en cette cité de brigands il n'y a point à trouver le moindre goût pour la poésie, — bien qu'il Y ait des rapsodies commandées exprès et payées bon marché, pour les mariages, enterrements ou baptêmes, — il s'est, en outre, élevé depuis quelque temps une orageuse brouille entre Juifs baptisés et non ])aptisés (je nomme Juifs tous les Hambourgeois et ceux que, pour les distinguer des coupés, j'appelle : Juifs baptisés, ont aussi, l'ulgo, nom : chrétiens). En de pareilles circonstances il est aisé de prévoir que l'amour chrétien ne laissera pas sans les molester les Lieder d'amour d'un Juif. C'est là qu'un bon conseil vaut cher ; sans cela, aussi, j'ignore comment on établit une édition, et làdessus tu dois m'édifier, Christian ; car tu t'entends mieux à ces choses.
Je vis ici dans un isolement complet; d'après ce que je t'explique ci-dessus, tu peux très aisément t'en rendre compte. Mon oncle vit à la campagne. La vie y est fort prétentieuse, et il y faut beaucoup flagorner, et le libre chanteur sauvage pèche très souvent contre l'étiquette. Bétail emplumé de diplomates, millionnaires, sénateurs
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hautement sages, etc., etc., ça n'est point des gens pour moi. Mais l'homérique, divin, admirable Blûcher était ici récemment, et j'ai eu le bonheur de dîner en sa compagnie chez mon oncle : un tel gars fait du bien.
Le neveu du grand (???) Heine est sur d'être partout bien vu et reçu; de jolies filles louchent de son côté, et les mouchoirs de seins s'élèvent plus haut, et les mères calculent, — mais, — mais, — je reste seul; il ne me reste rien que moi-même. Et qui est cet original, Christian le sait mieux que moi. — Je suis très perplexe de savoir si cette lettre te touchera encore à la maison, ou si, comme je le tiens sur, tu la recevras réexpédiée. En tout cas, s il t'est encore demeuré une lueur d'amitié de reste, écris-moi sur le champ si tu l'as bien reçue. A cause de son contenu, je ne puis plus dormir en paix. — Gomment vas-tu ? Ecris ! Certes j'ai le plus grand plaisir à déchiffrer ton écriture, mais un peu plus de clarté ne saurait nuire. Cependant je me contenterai aussi d'un barbouillage.
Au point de vue religieux, j'aurai peut-être bientôt à te communiquer quelque chose de très extraordinaire. « Est-ce que Heine est devenu fou ? vas-tu t'écrier. » Mais il me faut une Madone. Celle du ciel remplacera-telle pour moi celle de la terre ? Je veux me griser l'esprit. Ce n'est que dans les profondeurs infinies de la Mystique que je puis faire disparaître mon mal infini. Combien pitoyable me semble à présent la science dans son habit de mendiant ! Ce (^ui me paraissait jadis clarté
limpide, se montre à moi présentement comme l'indigence toute nue.
« Devenez comme les petits enfants ! » Je me suis longtemps figuré que je comprenais ces paroles, ô fou grotesque que j'étais ! — Les petits enfants croient !
Heine.
P. -S. — Depuis près d'un mois cette lettre git dans mon pupitre (1), car j'ai d'abord écrit à Dùsseldorf pour savoir si tu en étais déjà parti. A l'instant je reçois ta chère lettre. Par Dieu, tous mes amis ne sont pas morts encore. Pardonne-moi, bon et noble Christian, je t'ai sûrement toujours aimé de toute âme, mais souvent aussi, — peut-être toujours — méconnu. Ton orgueil t'a permis d'écrire au pauvre Harry par trois fois, sans savoir si peut-être tu recevrais une réponse ? Alors, par Dieu, le pauvre Harry n'est plus si pauvre ! Par ma lettre tu verras dans quel état est mon cœur; il est toujours encore pareil. Mais je supporte maintenant le mal bien plus l'irilement. Mais je ressens un engourdissement intérieur; la poésie aussi nage et se perd dans des fantômes blêmes et nuageux. 0 M..., tu me coûtes cher !
Je t'embrasse, Christian, mais ne me serre point si fort; sur ma poitrine me pend une chaîne de fer noire, et à cette chaîne, juste à l'endroit où bat mon pauvre cœur, est suspendue une croix de fer noir bien acérée et
(1) L'estampille postale porte : Hambourg, 20 novembre 1816.
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dentelée : dedans, il y a une boucle des cheveux de M... y. Ouh ! cela brûle !... ô Christian.
Je ne puis écrire davantage, la poste va partir. L'oncle veut me renvoyer dici, mon père aussi se fâche de ce que je ne fais aucune aflaire malgré les grandes dépenses faites; mais coâie que coûte (1) je reste ici. Ecris-moi bientôt.
Dès que je trouverai l'occasion, tu recevras le tabac.» L'auteur de cette lettre navrante, une des confessions les plus ingénues et les plus atroces que peut laisser une jeunesse d'artiste, était-ce bien ce même adolescent qui s'installait, trois mois auparavant, chez la veuve llodbertus, sur la Grande-Buanderie, n° 307 ? Il écriA-ait alors, à cet ami qui répondait au nom de Citrouilleaumail (Zuccalmaglio), il lui écrivait en vers :
« Une étoile d'or m'attire vers le Xoi-d. »
Et il avait écrit le 6 juillet, à Christian Sethe lui-même : « Je vois déjà le regard fixe de deux grands yeux bleus bien connus... Je vais bien. Je suis mon propre maître, et je suis debout pour moi tout seul, et je suis debout, si lier, et ferme, et haut, et je vois les hommes bien bas audessous de moi, si petits, si petits, comme des nains
lléjouis-toi, réjouis-toi ; dans 4 semaines je vois Molly. Avec elle ma Muse revient aussi ».
Il l'avait vue, et sa destinée avec elle; et la Muse était
[Ij En fr.ançiiis dans le texte. '
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revenue, mais elle avait si bien changé que le petit l'imenr d'hier allait devenir le poète le plus poignant et le plus fort.
La « furtive et sûre puissance des heures », contre laquelle il n'est asile ni remède, avait fait son œuvre; elle lui avait montré la vie décevante et mesquine, la trahison de la première idole; il n'oubliera jamais. Pour celle que les Lieder déguisent parfois sous le nom d'Eveline, il trouvera jusqu'à la fin ces chants désespérés qu'un autre de ses frères, Alfred de Musset, proclamait les plus beaux de tous. Onze ans après la lettre de 1816, il nomma, — c'est la seule fois, — Amélie Heine, devenue l'épouse du riche propriétaire Friedlaender à Kœnigsberg. Elle était arrivée comme paraissait une nouvelle édition des « Jeunes souffrances ». Et le pauvre amoureux voudrait gaminer, faire de l'esprit; mais il ne peut s'empêcher de dire : « le monde est absurde et fade, et assommant, et exhale une odeur de violettes fanées ».
Il le verra toujours ainsi, ce monde où il n'a pas do place. Pour la riche cousine, un poète n'était qu'un gars bon à fabriquer les chansons de baptême, les compliments de noce, et puis à se saouler ensuite avec les honoraires. L'avait-elle même regardé ? Et lui, répétait aux amis, d'année en année : (( La vieille passion jaillit de nouveau avec force... Des souvenirs bien pénibles me rendront à jamais impossible le séjour à Hambourg. » Un jour même, errant à travers l'Italie, il s'échappera jusqu'à écrire au puissant oncle Salomon ces paroles
araères : « Votre maison, — je ne lai que trop aimée ! » Et, pour en détourner son souvenir, il cherchait ces plaisirs vulgaires d'où il rapporta l'avarie physique, en voulant y laisser sa cruelle avarie morale. Au seuil même de la tombe, dans ce cercueil en matelas où le tabès l'avait couché, le vieil auiour lui revenait, il raillait et il maudissait, dans le « château des affronts », cette pièce étrange et surhumaine. La « fleur des fleurs, lumière de sa vie », le bafouait, allait tomber aux bras du a Philistin stérile, du riche goujat. » Et n'est-ce pas toujours ainsi? C'est avec ces aventures-là que la vie crée les bons poètes.
a Amour qui manque, vie manquée ! » dira-t-il. Jamais la maxime funeste ne se lit plus vraie que pour lui. Près de vingt ans après, il pense à Elle quand il décrit « les Willis, fiancées mortes avant le jour des noces.,. Bacchantes mortes, irrésistibles. » Mais sa Willis n'estmème pas morte ; elle est devenue une dame de Kœnigsberg ou de K^àh^vinkel. « Heureux Raimond, soupire-t-il, dont la maîtresse Mélusine n'était serpent qu'à moitié. » Il essaie de se reprendre : « Elle passa et me laissa vivre... Elle me laissa vivre, et je vis, et c'est l'affaire principale. Laissez-moi vivre... N'importe, je vis... tous les esprits vigoureux aiment la vie... Dans mes veines fermente la rouge liqueur de la vie, sous mes pieds tressaille la terre... Chaque femme est pour moi le don d'un monde entier. » Mensonges ! il perdra sa force de vie à ce paganisme des sens; il n'y gagnera même point d'effacer
l'image première. Même ses yeux d'agonisant, fermés derrière les paupières immobiles, la reverront.
En attendant, il a pris Hambourg en horreur. Du Graskeller, n" 139, le magasin sur lequel il règne en fainéant s'est transporté dans la petite rue des Boulangers; mais au printemps de 1819 il faut liquider. La maison de commission, la raison sociale Harry Heine et G'^ a vécu. L'épicier honoraire va se nommer à tout jamais Henri Heine.
Cette ville de Hambourg, il l'appelait « une bonne ville », il célébrait « la cuisine délicieuse, la sensualité solide des femmes », un bonheur passager qui avait nom Héloïsa, il s'asseyait avec délices aux petits cafés qui bordent l'Alster, et l'eau tranquille reflétait le clocher de Saint-Pierre et le lent glissement des cygnes. « Alors, dit-il, j'étais jeune et insensé; à présent, je suis insensé et vieux. » Son cœur avait vieilli durant ces mois cruels ; Hambourg n'était plus qu'une « répugnante tanière », peuplée de gredins : <■<■ Si ma mère eût lu la vie de Cartouche, il serait possible que je fusse devenu un grand banquier. » Parmi ces « automates », ces « hommes-chitîre », comment vivre .' Du reste, l'homme-chitïre en chef, l'oncle Salomon, finit par consentir à laisser ce neveu rebelle retourner aux études libérales, à la condition qu'il prendrait le grade de docteur et reviendrait exercer à Hambourg la profession d'avocat.
La ville de Hambourg donnait à Henri Heine comme spectacle d'adieu une petite persécution contre les Juifs.
Enfin, dans l'été de 1820, il s'en allait, passait quelque temps à Dûsseldorf, et entrait, sur la fin de l'automne, à rUniversité de Bonn.
Les événements véritables dans une telle vie, c'est maintenant les œuvres du poète. L'homme vit médiocrement, de la façon la plus banale, il suffit de marquer
I étape quelconque. Mais l'écrivain est né, grandit, s'élève au tout premier rang, dès les premières années de production ; et il se crée tout entier, tel qu'il sera et restera, sans que les années suivantes lui donnent rien de nouveau pour sa gloire vraie et durable.
X Ce qui m'a servi de grammaire
C'est le visage de la Bien-Aimée de mon cœur. »
Oui, c'est l'amour qui la créé. Mais il avait le don d'écrire, tout entier, parfait, en lui-même, comme les vrais maîtres ; car les Deu.r Grenadiers sont de ce temps-là. Il les attribuait plus tard à sa seizième année.
II a toujours falsifié les dates. Mais un ami d'école les lui entendit réciter d'une voix profonde et poignante, en 1820, à Dûsseldorf. Cependant, le Veilleur de Hambourg avait publié dès le 8 février 1817 deux lieder d'amour, le 27, Donna Clara, et le 17 mars, la poésie que 1 on va lire. Tout cela, signé du pseudonyme Sy. Frcudhold Riesenharf, où Ion retrouve : Harry Heine, Diisseldorf.
« Mon cher amour, mcl^ ta main sur mon cœur ! L'enlcnds-tu, comme il cogne en sa chambrctte .'
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Là, frappe dur un cliarpenlier moqueur, Et c'est un cercueil pour moi, qu'il ajjprête.
Il martèle, il frappe, nuit, jour entier.
Et depuis longtemjis sans trêve il m'éveille.
Hâte-toi, voyons, maître charpentier!
Tâche que bientôt enfin je sommeille. » (Liedkr. IV..
La sensibilité morbide s'éveillait au milieu de ce mouvcnieut romantique allemand, parmi ces écrivains d'esprit révolutionnaire, mobiles, amers, effrénés, blasés, enthousiastes; ils aimaient, et il aimait lui-même pour la meilleure des raisons personnelles, à bafouer les philistins, à couvrir de sarcasmes l'ordre social; petit Juif raté, il adopte ce nihilisme moral, cette analyse dissolvante, cette corrosive ironie ; jongler avec les mots et les sentiments, mélanger le cabotinage et la sincérité, faire le dilettante, c'est leur rôle et ce sera le sien. Seulement, il a du génie, et dépassera tous les autres en justifiant le mot sévère du vieux Goethe : « Le romantisme, c'est ce qui est malsain » ! A Dùsseldorf, il a repris de la tristesse : « Dans ce pauvre cœur ne se trouve plus rien que tristesse et chagrin ». Il a revu le Hofgarlen, plein de Prussiens, il a crevé le tambour de Legrand spectral, il a fait un pèlerinage aux amours mortes : « J étais venu visiter mes chers tombeaux. Tout semblait aussi mort et aussi frais que les herbes dun cimetière ».
Enfin, le voyage de retour lui a révélé le spectacle qui lui donnera la partie pittoresque de son génie : la mer, la mer du Xord, cette mer « qu'il aime comme une
HEIXE EX ALLEMAGNE i
maîtresse ». Avicun élément désormais ne manque à l'homme de vingt ans dont l'œuvre va s'épanouir, jour après jour, sous la casquette grotesque de l'étudiant comme sous le chapeau râpé du journaliste famélique : -ceuvre unique, (euvre incomparable, et, dans ses proportions restreintes et parfaites, œuvre immortelle qui ■suffit, à elle seule, pour ennoblir et glorifier l'existence îuorne et fétide où ses racines ont plongé, d'où sa fleur éclatante et empoisonnée s est élevée vers la lumière de i'art souverain.