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CHAPITRE III

L'ÉTUDIAM-POÈTE (i819-182o).

« Mes études, écrivait Heine, interrompues par des caprices romanesques, par des essais d'établissement, par l'amour et par d'autres maladies, furent continuées, l'an 1819, à Bonn, à Gœttingue, à Berlin ».

Bonn venait de rouvrir, en 1818, son Université sous les auspices de Frédéric-Guillaume II. Les Universités, allemandes refleurissaient avec la haine de la France, dont elles étaient le foyer. Heine y contempla le génie poétique dans la personne de M. Auguste Guillaume Schlegel, le chauvinisme sous la figure de M. Arndt, il eut pour condisciple M. Charles Simrock et le futur chirurgien Dieffenbach, qui coupait la queue aux chiens et aux chats, par pur amour de couper. On but beaucoup de vin du Rhin dans de srrands verres. L'étudiant en

droit fut reçu aux cours, après examen, le 11 décembre 1819; à la suite d'une escapade entre étudiants, où l'on crut démêler de la politique, il avait comparu le 26 novembre devant le conseil académique, et fait des réponses plutôt fabuleuses et drolatiques ; il éblouissait la ville par l'élégance de ses habits et la magnificence de son linge, jabots somptueux et manchettes frissonnantes. Il quitta Bonn, après une année de cours, muni des notes les meilleures, attestant son zèle et son exactitude. Et, le 4 octobre 1820, il se faisait « immatriculer » à l'Université de Gœttingue.

Gœltingue, ce n'était plus la joyeuse et avenante cité des collines rhénanes. L'Université, plus antique, fondée en 1737 par Georges II, roi d'Angleterre, électeur de Hanovre, afin de suppléer l'unique Université hanovrienne, celle de Hœhnstadt, tombée en décadence, — l'austère Gœttingue avait été vivifiée après quatre ans de vains efforts par un protecteur, qui répondait au nom, diversement illustre, de baron ^liinchhausen. Elle était alors à son apogée.

« Soucis, jurisprudence, et méchants vers », voilà ce que Heine prétend y avoir trouvé. Cela lui plait à dire, car ces « méchants vers », ce fut toute sa gloire. Les soucis, il les amenait avec lui, c'était ses « vieilles souffrances », matière à Lieder et à tragédies. Mais la jurisprudence, c'est ce qu'il trouvait là, et qui l'ennuyait terrible'ment : « Je m'ennuie terriblement ici. Ton empesé, patenté, dédaigneux. Chacun ici doit vivre

comme un trépassé. Seulement on y peut bien piocher ». Il avait une chambre où l'on buvait du punch en hurlant le Gaudeamus igitiir. Les associations d'étudiants, Burschenschaft et Landmannschaft, échangeaient quatrevingts cartels durant la nuit du 1*' janvier; on rossait l'huissier académique Doris. Les Westphaliens cassaient les réverbères. Mais le plus essentiel, les femmes, n'était point possible. « M'y trouvant, dit Heine, dans l'impossibilité d'avoir aucun commerce avec les femmes, je me suis procuré du moins un chat ».

II lisait beaucoup, à côté de ce chat. Il y avait le cabinet de lecture Dauerlich; et puis ses escapades même lui servaient : il prétend avoir connu Novalis par une jeune demoiselle phtisique, chez la sœur qui était maîtresse de poste non loin de Gœttingue. Quand il partit, plus tard, pour l'Italie comme un cygne sauvage, la mourante lui dit une poésie ; et elle lui légua le livre romantique, relié en maroquin rouge ; il l'avait encore sur sa table, à Paris, quand il écrivit Y Allemagne.

A la Bibliothèque universitaire, il contemplait les araignées que conservait le vigilant bibliothécaire Stiefel, M. Botte. Il se nourrissait de Baronius, de Schaeck, de Saccarelli ; ferré sur l'histoire ecclésiastique, dont il ne cessera jamais l'étude, il reprenait Paracelse cher à son enfance.

Mais les hobereaux l'humiliaient, et aussi les bons élèves. Il parle avec rancune « de l'esprit servile » qui régnait à Gœttingue. Il commençait à se faire haïr ;

vingt ans plus tard, la Burschenschaft le poursuivait encore. Il en fut exclu vers la fin de son séjour, pour des raisons mal connues. D'après une légende, ce serait à cause dune maladie spéciale qui le retenait au moment même où il recevait le consilium abeiindi, l'exclusion universitaire. Lui, prétend dans sa lettre du 4 février 1821, que son bannissement a pour motif a. d'avoir transgressé les lois sur le duel ». Il a toujours posé pour le bretteur, et ses querelles se réduisent à peu de chose et à peu d'effets.

La seule personne qui connut le fond de l'affaire, c'est son médecin, le docteur K. F, H. Marx, auteur d'une topographie de la ville, et qui devait être un bon praticien, car « il donnait peu de médecines ». Heine quitta sans regret cette « ville à l'étroit et sec orgueil », « l'étable des Pandectes », ces professeurs, Saalfeld et autres, « pyramides universitaires, vides de tout trésor », Tunique femme de Rauchenwasser « qui enseignait la philosophie horizontale ». Il ne tarissait point en grossièretés sur Gœttingue. Il y revint pourtant, quatre annéesplus tard, pour y prendre son dernier grade.

Certain Teufelsdreck de Gœttingue, le professeur Sartorius, prophétisait un jour au sarcastique étudiant, déjà connu par ses premiers vers publiés dans l'Indicateur rliénan-ivestpliaîien, ou arclnvcs patriotiques, pour l'avancement du Bien et de V Utile : « Tu deviendras sûrement illustre, mais tu ne réussiras point à te faire aimer. »

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« Se faire aimer ! » L'a-t-il cherché ? On sait ce que les Philistins, les Teufelsdreck et les étudiants bien sages, Eliacins des fonctions publiques, entendent par ces mots-là : se faire aimer ! se faire des amis, c'est-àdire ramper avec art, afin d'accrocher les récompensestemporelles et de s'asseoir aux bonnes places, combiner ses actes et peser ses paroles en vue de sympathies utiles autant que fétides, s'abdiquer soi-même, cacher sa personnalité, fausser et dégrader son caractère, s'adapter aux mœurs et obéir aux ordres des cuistres régnants, être « un bon sujet », en un mot: un sujet, car le terme prend alors sa valeur véritable. On met le collier du chien, pour mériter les succulents reliefs des tables sales. Mais tel autre, qui se sent loup, fuit jusqu'au diable, en murmurant: Xon serviaml II ne sait point « se faire aimer », et les professeurs le critiquent. Il (( n'arrivera » pas.

Ceci dit, et qu'il fallait dire en racontant ces années d'apprentissage, il convient d'ajouter que c'est tout justement par ses côtés philistins, bourgeois, comme nous dirions, que Heine est détestable : le besoin morbide qu'il a de faire de l'esprit, c'est un miroir à bourgeois, c'est un vice dans cette haute intelligence ; car l'esprit ne devrait servir qu'à se défendre, et à chasser les vendeurs du temple, mais on ne devrait point daigner faire rire les assemblées bourgeoises, ni divertir les lecteurs bourgeois, c'est-à-dire, selon la maxime de Flaubert, « ceux qui pensent bassement ». Heine gaminera tou-

jours, à tout propos, hors de propos. C'est faire trop d'honneur aux gens, les sentir là quand on écrit, se rabaisser jusqu'à leur plaire.

Par bonheur, la Muse lavait suivi parmi les professeurs, à Gœttingue ; elle le suivait, à Berlin, où il arrivait sur la fin de février. Il était en pleine maîtrise de son talent, et il voyait clairement la méthode et le but, cet étudiant qui écrivait à un ami : « Sois impitoyable avec toi-même, c'est le premier commandementpour l'artiste. » Il se critiquait rudement. Il répétait : « Sois sévère avec toi-même. »

Artiste, il l'était, en poésie, par toutes les vertus de son génie ardent, puissant, clair, probe et si personnel qu il demeure unique dans les lettres allemandes. Berlin, qu'il abîma toujours, allait lui donner un plus large horizon, les compagnies intellectuelles si nécessaires à un homme impressionnable comme lui. Qu'il ait été bon étudiant à la Georgia Augusta, cela demeure indifférent. C'est sa vie de poète et de mondain qui nous importe.

Il descendait, avec sa petite valise, à l'Aigle-Noire, rue de la Poste. Bientôt il prit cette chambre à courtines rouges, au troisième étage, Behrenstrasse n° 71, où ses Lieder les plus poignants furent composés. L'année 1821 voit paraître la première édition de ses poésies. L'année 1821 amène le mariage d'Amélie Heine avec John Friedlaender, le riche Philistin de Kœnigsberg.

A Bonn, le jeune poète avait déjà proposé son manustiit chez l'éditeur AN'eberi; on le laissa dans un pupitre

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durant de longs mois, et on le renvoya sans l'avoir vu. De Gœttingue, Heine offrit ses Aers à Brockhaus de Leipzig, avec une lettre pressante. Le grand éditeur refusait poliment. « Il en est arrivé de même au grand Gœthe, avec son premier écrit », disait Heine pour se consoler.

S'il avait pour lui quelques femmes intelligentes comme Madame de Hohenhausen, quelques hommes de valeur comme Varnhagen de Ense, on le persiflait, à la mode berlinoise, un peu partout « pour sa sentimentalité poétique ». « Petit, frêle, imberbe, blond et blême, il était alors, remarque une admiratrice, plus sensible à la moquerie que disposé lui-même à railler les autres. » C'est sans doute à ces premiers contacts qu'il apprit l'art d'empoisonner ses flèches, de rendre coup pour coup, et même de prévenir les attaques par une moquerie féroce.

Les salons Israélites donnaient alors le ton à Berlin, et c'était le centre de résistance contre la réaction politique et religieuse. Le plus important, c était chez cette Bahel de Varnhagen, à qui Gentz disait un jour : « Vous êtes le romantisme en personne. » Heine y apprenait promptement le Witz romantique, les boutades paradoxales, il entendait Schlegel proclamer le droit à 1 incohérence géniale. Dans ce salon trônait la dame, un peu plus que compromise par des amours grotesques, mais reblanchie par cet époux qui collectionnait les correspondances amoureuses de sa femme avec ses prédéces-

seurs. C'était « une ménagerie », et Guillaunae de Huraboldt reprocliait « le ton bruyant et médiocrement distingué de l'entourage. » Avec cela, cosmopolite, on le pense bien, puisque Juif.

Rahel, qui n'aimait point Jean-Paul, n'aimait guère Heine. La pédante admiratrice de Lessing regardait de haut, à ses « thés », ce pauvre diable que lui avait amené son beau-frère Louis Robert, avec lequel Heine se rencontrait à la ^^"einstube de Lutter et Wegener. Heine, naïf comme tous les débutants, donnait en cet illustre entresort la primeur de ses poésies. L'auteur semblait un bohème prétentieux à l'Egérie juive, et ses vers ne lui plaisaient pas.

Cependant, il y voyait « dans l'intimité les hommes les plus distingués. » Il y fréquentait ce professeur Gans, au nom parlant, qui eut avec un autre juriste, Savigny, cette querelle d'Allemands, dont le fracas a retenti jusque dans un chapitre des Misérables. Il voyait Hegel, dont il suivait le cours avec son ami, Louis Marins; il essaya plus tard de résumer l'hégélianisme, mais il brûla son manuscrit; grâce à lui, nous savons que l'illustre professeur mouchardait ses collègues. Guillaume de Humboldt prêchait le plus ardent patriotisme.

11 dînait au Café royal, mangeait et buvait bien. « Je puis, dit-il, porter beaucoup ». Il y eut même un duel, entre autres « maladies ». Il prétend que son adversaire, Scheller de Dantzig(le vrai nom, c'est Schaller), lui administra un coup d'épée dans les reins; les témoins ocu-

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laires rapportent que les deux adversaires ferraillaient en dépit du sens commun. Heine finit par se jeter sur la pointe de l'ennemi et se piqua la cuisse gauche : «Touché! » cria-t-il, et il se laissa tomber parterre. Huit jours après, sa terrible blessure était guérie.

Le 18 juin 1821, le poète assistait à la première représentation du Freischùtz. On se pressait dans le théâtre; Charles-Marie de ^^'eber, auteur des chants patriotiques sur les vers de Th. Kœrner, Lyre et Glaive, et de la cantate Combat et Victoire, composée pour glorifier les vainqueurs de Waterloo, était déjà célèbre. On se montrait Hoffmann, l'auteur des Contes fantastiques, et le compositeur anglais Sir Julius Benedict; Mendelssohn, âgé de douze ans, était là.

Etl'on se montrait, aussi, le jeune poète Henri Heine. Le Compagnon, « feuille pour V esprit et le cœur y), dirigée par le professeur Gubitz, avait, grâce à Varnhagen, publié depuis plusieurs mois ces petits chefs-d'œuvre qui vont être bientôt recueillis. Et Le Spectateur, journal pour l'instruction et V encouragement, commençait un compte-rendu, signé Heine, sur la Mort du Tasse, une tragédie de W. Smets ; le critique-poète y exprimait les théories les plus rigoureuses sur la métrique.

Il avait le droit de parler; lorsqu'il écrira : « l'ancienne école lyrique allemande a pris fin avec moi, tandis que j'inaugurais en même temps la nouvelle école, la poésie lyrique moderne de l'Allemagne », ces « Aveux de l'auteur » seront l'expression de la vérité. \\ a senti,

avec l'instinct du génie, que l'unité littéi'aire de ce pays morcelé lui était donnée par les livres populaires, la Bible d'abord, cette « Bible luthérienne, source éternelle de rajeunissement pour notre langue », et par ce merveilleux recueil, Le Cor Enchanté de l'Enfance, publié en 1805 par d Arnim et Clément Brentano, et qui « renferme les fleurs les plus délicates de l'esprit allemand. » Il savait où devait puiser « ce poète allemand qu'il aimait par dessus tout, c'est-à-dire lui-même. » Dans son exil, le petit livre des chansons natales était ouvert devant lui : « Il me semble qu'il me parfume de l'odeur de nos tilleuls du Xord. » Et ce vers spontané lui montait aux lèvres :

« La feuille du tilleul a la forme d'un cœur ! »

Il recherchait « les livres populaires mal imprimés à Cologne-sur-le-Rhin, avec de mauvaises gravures en (s/c) bois.» Il s'inclinait très bas devant ces naïves chansons, inimitables pour l'artiste, supérieures à l'art lui-même, comme une fleur à un tableau : « Il règne un charme singulier dans cette chanson populaire. Les poètes artistes s'elTorcent d'imiter ces productions de nature, à peu près comme on fait les minéraux factices. » Pourtant, cristal ou diamant, si quelqu'un a fait le chef-d'œuvre, c'est bien lui, et, dans l'Allemagne, lui le premier et lui le seul.

C'est qu'il savait courir les routes de son pays, trouver les secrets de nature où ils sont : en septembre 1821, il prendra le bâton du chemin,, et verra, toujours à pied et

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par petites journées, les « belles vallées do la ^^'estplialie )), et plus tard ce sera les grèves de la mer, les montagnes du Harz. Il se faisait raconter les vieux contes de paysans, les légendes de montagnards. Il animait de son esprit toutes ces choses simples, presque éternelles, qui l'entouraient : « armoire et poêle vivent, car un être humain leur a donné une part de son âme. » C'est le fond des contes de fée, et des récits de nourrice. II n'oubliait point les pasteurs de campagne qui l'hébergeaient, les tartines de leur brave épouse, et les petites demoiselles aux yeux de violette, qui regardaient partir l'étudiant, et dont le regard lui tenait chaud au cœur pour toute la froide journée.

« L'auteur de cet écrit, disait-il un jour, parcourut à pied, jeune encore, la terre allemande..., cheminant avec le havresac et le bâton ». Pendant l'étape, il rencontrait des artisans qui faisaient leur tour de compagnonnage : « Les compagnons surtout, sont de grands poètes. Que de fois, dans mes voyages pédestres, ai-je entretenu commerce avec cette sorte de gens ».

C'est ainsi qu il devint un maître. L'étranger même peut sentir, dans cette langue incorruptible et magnifique, les dons de ce génie précis, profond, d'une forme parfaite et d'un goût presque toujours sûr. Naturellement, on ne peut le traduire. Lorsqu'il se vantera du « succès éclatant » de ses poésies en français — et dans quel français ! — il dira vrai. Mais lorsqu'un neveu bienveillant ajoute : « Ces œuvres mirent Heine au pre-

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mier rang parmi les écrivains français », comment ne pas sourire ? On n'est un écrivain français que si l'on est de France ; Heine n'est ici ni au premier ni au dernier rang : un étranger n'entre jamais ! Il est le premier poète d'Allemagne, c'est assez beau. Lui-même disait : « Mes lieder ressemblent, traduits, à un clair de lune, emballé dans de la paille ». Il faut en citer, cependant, car c'est le meilleur de son œuvre ; et si je les ai traduits en vers, lorsque c'était possiljle, c'est qu'une méchante copie, faite par un peintre, vaut mieux souvent que la photographie manquée d'un manœuvre.

Heine commençait dès lors à désirer les récompenses temporelles. Il se vieillissait de trois ans, pour paraître plus sérieux. Mais l'esprit critique veillait, force et lumière de ce génie lucide. Il no se jugeait pas encore « digne d'être nommé comme poète ». Il publiait cependant ; le 26 décembre 1821, le GeseUscIiafter, où avaient paru les poésies, imprimait dans son numéro d'annonces : « A notre librairie vient de paraître Poésies de H. Heine ». C'était un petit volume in-16, de VIII-170 pages. Berlin, librairie Maurer, daté 1822. Il contenait : Imasres de song^es. Lieds d'amour. Romances. Sonnets. Traductions de Lord Byron. — L'avertissement du poète est daté 20 novembre 1821.

Dès le 29 décembre, l'auteur écrivait ù Gœthe : « J'aurais cent raisons d'envoyer mes poésies à V. Excellence. Je n'en veux mentionner qu'une : Je vous aime ». Et il signait : Henri Heine, candidatus jiiris.

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Des songes, de l'amour, des romances et du Byron, c'était déjà lui, tout entier. Mais aussi, c'était uniquement cette Poésie qu'il nomma « le plus famélique des arts ». Il fit de la prose, il se fit chroniqueur, « ce triste métier, niais et fastidieux ». Le 26 janvier 1822 il écrivait et le 8 février paraissait sa première Lettre de Berlin dans \ Indicateur Rhénan-WestpJialien. Ce fut une série de ces élucubrations, qui nous inondèrent depuis, et où le Bsedeker s'égaye de fantaisie. Avec cela, des tendances cosmopolites qui annonçaient une dérive prochaine.

Gœthe fut probablement froid. Quel poète trouve aux débuts ce qu'il attend ? Heine commence à l'appeler « ce vieillard vigoureux, l' Ali-Pacha de notre littérature ». Cependant, poussé par ^ arnhagen, le petit volume faisait chemin ; on mettait en musique ces poésies d'un caractère si nouveau, dune forme si plastique. Kreutzer, Schubert y reconnaissaient l'Allemagne, leur Allemagne, et les chantaient pour elle.

Mais Heine n'était pas content. Il commençait à employer ce grand remède à ses chagrins, celui dont il usa toujours : il déménageait. En mars 1822 il va demeurer « sous les Tilleuls, n° 24 » et par les beaux jours il flâne sur la promenade. Mais il grogne, il voudrait « partir pour l'Arabie ». La poésie ne lui paraît « en fin de compte qu'un bel accessoire ». N'empêche qu'il prépare une nouvelle édition : «Je ferai bientôt imprimer ce petit volume, clef de mon âme malade. Ce livre

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contiendra mes poésies malicieuses sentimentales, un drame romantique, plein des imaginations du Midi, et une très courte et sombre tragédie septentrionale ».

Entre temps, pour le dévoyer un peu plus, une ordonnance retirait aux Juifs la faculté d'obtenir les situations académiques. La Prusse régnait ; nous avons encore, Parisiens de cinquante ans, connu l'époque bienheureuse où l'ambassade d'Allemagne s'appelait ici « l'ambassade de Prusse et Allemagne du Nord ».

Son livre à peine refusé par Dùmmler et publié par Maurer, Heine, qui avait déclaré que « le Rhin et la Westphalie attendaient son œuvre », commençait à détester son éditeur, et en cherchait un autre dès la première semaine. Il se reconnaissait lui-même « une maladresse innée pour tout ce qui touche aux affari^es. Chercher un éditeur est le premier commencement du martyre littéraire... vient ensuite la flagellation des thés esthétiques ... le couronnement d'épines des fades louanges, le crucifiement dans les journaux littéraires ». Mais tout de suite après, il s'écriait : « Je me réjouis comme un enfant de la publication de mon livre ».

Enfant, il l'était, et il le resta toujours. « Je suis encore à moitié enfant,... c'est une ruse de ma part, de me conserver enfant aussi longtemps que possible, précisément parce que, dans l'enfant, tout se réfléchit comme dans un miroir ».

Grâce au conseiller de justice criminelle Hitzig, qu'il avait connu chez Adalbert de Chamisso, Heine voyait

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paraître chez Frédéric Dùmmler, au commencement de 1823, ses « Tragédies, avec un Intermezzo lyrique », dédiées à l'oncle Salomon. Le volume contient d'abord Ratcliff, puis V Intermezzo, enfin Ahnansor. Un chefd'œuvre entre deux œuvres ampoulées.

Heine pouvait dédier ses drames et ses chants d'amour désespéré à l'oncle de Hambourg. Car il n'y a rien làdedans qui ne soit lui-même et lui seul. Il écrivait, à propos de Ratcliff: « Je suis convaincu de la valeur de ce poème, car il est vrai, ou je suis moi-même un mensonge ». C'était le poème de son amour hambourgeois. En vain il essayait plus tard d'élever, de gonfler son cœur jusqu'à la vérité générale, et disait : « le vrai poète donne non pas l'histoire de son temps, mais celle de tous les temps. » Il n'a donné que son histoire, à lui, et encore et toujours.

Quelle figure faisait l'oncle « plein de noblesse et de force innées » en lisant, s'il les lut jamais, ces confessions forcenées ? Heine avait composé William Ratcliff dans son logis des Tilleuls, durant les trois derniers jours de janvier 1821, tandis que le soleil d'hiver éblouissait les toits neigeux. Il lecrivait d'un trait, sans faire de brouillon, tandis qu'il entendait dans sa tête comme un bruit d'ailes. Cette « tragédie de la fatalité », nos drames romantiques en donnent une idée assez juste. C'est un médiocre commentaire des sentiments que le Retour ou V Intermezzo figurèrent sous une forme impérissable. « J'ai cherché le suave amour, et j'ai trouvé la haine

amère, j'ai soupiré, j'ai maudit, j'ai saigné par mille blessures... J'ai paisiblement écrit William Ratcliff... Etudiant nomade..., il y a des génies ténébreux qui gouvernent ma volonté, m'imposent chacun de mes actes, dirigent mon bras ; ils m'entouraient déjà au temps de mon enfance. » Et il décrit une « femme nébuleuse », sœur cadette de la « Sylphide » qui inspira Chateaubriand.

Plus tard, il attribua l'insuccès de Ratcliff e\ à'Almansor « double apothéose des fous par amour », à l'éditeur Diimmler, qui était une bête (Dumm). Il confesse pourtant que ce sont des « ballades dramatisées », son dernier mot de jeune auteur, la fin de sa tempête intime. « Dans Almansor, dit-il, je me suis mis tout entier, y compris mes paradoxes, ma sagesse, mon amour, ma haine et toute ma folie ».

C'est pourquoi son « immortelle tragédie » fit four sur le théâtre de Brunswick. Les invectives aux prêtres, les Maures qui sont des Juifs, les phrases ronflantes, où l'on voit « l'ancien amour jeté à la porte avec dédain, et les éclats de rire accueillant ses gémissements », et « la terre seule, église de l'Amour » les imprécations pessimistes, les « ciseaux du désespoir qui ont coupé les ailes d or qui le portaient au ciel au temps de son enfance », tout cela faisait rire le public.

Le public avait raison. Heine écrivait lui-même : « Jamais et nulle part je n'honorerai du nom de vrai romantisme cette chose, que beaucoup prennentpour lui,

savoir un certain mélange d'émail espagnol, de brouillard écossais et de clinquant italien. Il faut des images aussi claires, aussi nettement dessinées que celles de la poésie plastique ». Il n'est point de critique plus véridique de ses drames. En vain il prétendit avoir « tenté de combiner l'esprit romantique avec une forme sévèrement plastique ». Il n'avait point créé des caractères, mais « des chanteurs ». Otez la friperie, les brigands schillériens, les spectres byroniens, les Maures de pacotille, les Ecossais de fantaisie, ces drames sont un délayage emphatique du Don Raniiro des Jeunes Souffrances, de \ Almansov ou de la Donna Clara du Retour. Heine aurait pu se rappeler ce qu'il écrivait, deux années auparavant, sur la Mort du Tasse de Smets : « La poésie a en ellemême assez de ressources, sans le parricide et l'inceste ». Par quelle absurde envie de se blasphémer lui-même a-til pu laisser échapper ces lignes-ci : « On déchirera mes tragédies à belles dents ; mais je veux te dire en confidence qu'elles sont très bonnes, meilleures que mon recueil de poésies, qui ne vaut pas une charge de poudre ».

Or, ce recueil, c est un chef-d œuvre. 11 faut en citer les fragments. C'est la seule manière de connaître un peu le vrai Heine, au moins tout ce qu'en peut donner une langue autre que la sienne, et un outil qui n'était pas à la main d'un pareil artiste : dans le premier livre des c/iants, intitulé Jeunes souffrances, des songes lui ramènent l'image de la Bien-Aimée :

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Dans mes songes de nuit je me suis vu moi-même ; Habit de gala noir, veste en soie et manchettes, J'étais beau, comme si j'allais à quelques fêtes. Et j'avais devant moi le doux Amour que j'aime.

Je m'inclinai : u Vous êtes donc la fiancée. Lui dis-je, — eh, eh ! tous mes compliments, ma Charmante ! » Mais ma phrase correcte, et ma voix froide et lente S'arrêtaient presque au fond de ma gorge oppressée ;

Et d'amères larmes jaillirent tout à coup Des yeux du cher .\mour, et dans les flots des pleurs Son image divine et ses frêles couleurs S'évanouissaient presque, et son regard si doux.

0 chers yeux, ô pures étoiles de tendresse.

Vous m'avez bien souvent menti durant nos veilles,

Et même en rêve. Eh bien ! chers yeux, pâles merveilles.

Je vous croirais encor, doux yeux de ma Maîtresse !

(Traimbilder, 3).

J'étais couché, dormant, dormant bien doucement; Le chagrin avec la douleur étaient chassés : Alors une image de rêve vint vers moi. La Femme la plus belle entre toutes les femmes.

Elle était pâle, comme une pierre de marbre ; Elle était, cette Femme, étrangement' tranquille; Dans ses yeux nageait comme une lueur de perle. Ses cheveux ondoyaient en boucles bien étranges.

Sans bruit, sans bruit elle s'avance La Femme blanche comme un marbre.

Contre mon cœur elle se met.

La Femme blanche comme un marbre 1

Comme il tressaille, et bat. de peine et de plaisir,

Mon cœur, et combien fort il brûle !...

Elle ne bat ni ne tressaille, la poitrine

De la Belle ! elle est aussi froide que la glace !

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« Elle ne tressaille et ne bat point, ma poitrine 1 Elle est froide comme la glace :

Pourtant, je connais aus*i le plaisir d'Amour, Et d'Amour la toute-puissance.

Le rouge ne fleurit ma lèvre ni ma joue. Mon cœur, aucun torrent de sang ne le traverse : Pourtant, ne te hérisse point, glacé d'effroi : Je suis douce et bonne pour toi. »

Et plus sauvagement encore, elle m'enlace De ses replis : elle me fit presque souffrir!... Le coq chante, — et, muette, elle s'évanouit La Femme blanche comme un marbre.

(JuNGE Leiden, 9).

On a prétendu démontrer que Heine a copié plus tard Mérimée et laVénus d'Ille; on voit qu'il avait de l'avance. Et ce sont les vieilles légendes qui les inspiraient tous les deux. Mais Heine reste inimitable dans les esquisses de ces songes, il a porté la poésie jusqu'à l'un des effets suprêmes, l'image de la demi-inconscience, de l'état sacré que le rêve donne à l'intelligence humaine.

Il a su même la porter, cette poésie dont il est maître absolu, jusqu'aux limites de la folie, et lui donner ainsi tous ses droits et toutes ses puissances :

Attends, attends, passeur sauvage !

Je viens au port dans un instant :

Je prends congé, sur le rivage, De l'Europe et de cette Enfant.

Fontaine de sang, coule de mes yeux, Fontaine de sang, sors de ma poitrine ! Qu'avec mon sang brûlant, au flot joyeux. Je puisse signer toute ma ruine !

Ha, liai mon Amour, c'est donc maintenant Que vous frémissez, à ce sang qui coule ! Vous qui me voyiez pâle, et cœur saignant Devant vous, depuis tout ce temps qui roule!

Connais-tu toujours la vieille chanson

Du serpent au Paradis, et la pomme,

La pomme maudite, un funeste don

Qui mit à mal notre aïeul, le pauvre homme ?

C'est la pomme qui nous fit tout le mal :

Héva nous valut la Mort avec elle.

La pomme a brûlé Troie et son cheval :

La flamme et la mort sont dans ta prunelle !

(LiEDER. 6V

Faire cela du Lied, si haut porté par la main souveraine de Gœlhe, rendu si doucement populaire par Uhland, c'était crier du premier jour sa puissance origi^ nale. Et dans ce romantique, veille une sobriété dégoûts et de moyens vraiment classique. En quelques vers, il frappe sa pièce comme une médaille d'airain :

J'y renonçais presque, au commencement, Je croyais ne jamais pouvoir m'y faire. — Et je m'y suis fait, malgré ma misère, — Mais aussi, ne demandez pas comment !

(LiEDER. 8).

Comment ? Il nous l'a dit : « Ma vie intérieure était abîmée dans les sombres profondeurs du monde des songes, traversées seulement par de fantastiques lueurs; ma vie extérieure était folle, déréglée, cynique, répulsive. » Tares incurables, qui excitaient la répulsion chez des femmes subtiles comme Rahel de Varnhagen, et qui

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le souilleront toujours sans jamais lui donner loubli cherché dans la fange.

Avec V Intermezzo, la poésie s élève et, 1 on dirait presque, s'épure, si Heine pouvait jamais rien donner de pur, sans alliage de sarcasme ou de rancœur. Voici cependant une pièce où le grand Rhin de l'Allemagne passe avec son flot frissonnant, où la vieille foi d'Allemagne apparaît dans son auréole : il avait une adoration pour le Dôme de Cologne. « Comment se nommait, dirat-il, l'architecte qui imagina le Dôme de Cologne ? Qui a peint, sous ce Dôme, le tableau d autel où la ravissante Mère de Dieu et les Trois Rois sont si admirablement représentés ? » Il rôdait, écoutant les propos des rues, autour de « ce Saint Dôme bâti par la foi d'Allemagne ».

Il avouait que « les femmes peintes l'ont toujours moins vivement intéressé que les êtres de marbre. « Une fois seulement, je devins amoureux d'un tableau. C'était une admirable Madone, dont j'avais fait la connaissance dans une église à Cologne sur le Rhin. Je devins alors un visiteur d'églises fort assidu, et mon âme s'enferma dans le mysticisme de la Foi catholique ». Aussitôt après, il éprouvait le besoin de dire qu'il avait trahi sa Madone pour une nymphe en marbre du Musée de Cassel. Mais la Vierge Marie, qu'il nomme « la plus belle fleur de la poésie, la dame châtelaine de l'Eglise catholique », lui dictait cependant ces vers qui fleurissent V Intermezzo :

Dans l'onde triomphale Du beau Rhin bruissant, Avec sa cathédrale Au grand beffroi puissant,

Colog-ne, qu'on admire, La ville aux saints parvis.

Se reflète et se mire Sur les tourbillons gris.

Au Dôme est une image Peinte sur cuir doi-é, Et mon chagrin sauvage En fut tout éclairé :

Notre Dame y rayonne !

Les fleurs, les Chérubins, Forment une couronne Au visage divin.

Yeux, traits, lèvres vermeilles, C'est beauté sans pareille :

Un Ange vient, et prie :

« Salut à Vous, Marie » !

Mais cette dernière strophe, voici comment il la remplace dans l'édition publiée ; au lieu des quatre derniers vers, qu'on lisait dans le recueil intitulé « Lieder du Dôme de Cologne » réunis et préfacés par J.-B. Rousseau, condisciple et ami de Heine, l'édition Dûmmler et les éditions suivantes impriment :

Ce sont les yeux, les lèvres, La joue au fin contour De celle qui m'enfièvre D'un immortel amour.

^Lyr. Intermezzo. 11).

Et c'est mieux, peut-être, mais cela rabaisse à l'huma-

LÉTIDIAXT-POÈTE 73

nité cette pièce toute mystique. Heine l'a fait à dessein : « Mon premier recueil de poésies contient de cette belle époque maintes traces enthousiastes de mon adoration pour la Madone, que j'ai effacées avec un soin mesquin daus les recueils suivants ».

Ils y auraient pourtant gagné en noblesse, en variété.

Mais déjà, tel qu'il est, cet Intermezzo que Théophile (iautier nommait dans les Emau.r et Camées comme le chef d'œuvre de Heine, cette suite de poèmes amoureux demeure une confession de sentiments si vraie, si riche, si poignante, si animée de fantaisie, pénétrée de rêves si beaux et de si neuves harmonies, qu'il mettait Keine dès l'abord et qu'il l'a maintenu depuis entre les maîtres éternels : et comme 1 histoire d'amour malheureux déroule ses phrases, combien on en voit les ravages, les espérances, les retours, tellement qu'on croirait entendre l'artiste même parler, pleurer, sangloter, et crier son mal, sans que le vêtement de l'art dissimule aucun de ses gestes, ou que les procédés factices altèrent un seul de ses accents !

Sur les yeux jolis de ma Bien-Aiinée Je sais composer d'exquises chansons.

Sur la bouche en fleur de ma Bien-.\imée Je fais des tercets aux câlins frissons. Sur la joue en fleur de ma Bien-.\imée Ma strophe s'enroule en souples frisons : Sur son petit cœur, — si elle en avait! — Je ferais encore un mignon sonnet.

(Lyr. IXTER.MEZZO. 14).

Mon doux Amour, quand tu seras Dans le tombeau, le tombeau sombre.

Je Tcux aller vers toi, là-bas, Près de toi me coucher, dans l'ombre.

Et je t'étreins sauvagement.

Et je t'embrasse, et je t'enlace.

Toi, muette, pâle et de glace.

Je tremble et pleure doucement.

Je soupire, et mon cœur se navre :

Me voici moi-même un cadavre !

Les morts se lèvent ! C'est minuit !

Ils vont danser la folle ronde ; Nous, restons au tombeau, sans bruit :

Je suis dans tes bras, c'est mon lit.

Près de toi, dans la nuit profonde.

Les morts se lèvent, aux clairons Du Jugement, qui les rassemble :

Elus, maudits, on chante, on tremble...

— Rien ne nous fait 1 Nous demeurons Tranquillement couchés ensemble.

'Lyr. Intermezzo. 32).

Il peut revenir à la vie réelle, peindre comme fera Daumier les bourgeois endimanchés et leurs plaisirs fétides ; il peut noter les inepties qu'ils débitent et commencer sa pièce à la façon d'Henri Monnier ou de Glatigny : brusquement, une rancœur d'amour lui monte aux lèvres, un sanglot l'interrompt, et le ricanement s achève en murmures de désespoir.

Les Philistins, on veston des Dimanches, Vont promener au bois, dans la verdure : Ils vont, cabriolant parmi les branches, S'extasier sur la belle nature.

l/ÉTUDIAXT-POÈTE 75

Ils vont, notant, de leur œil qui clignote. Combien les champs en fleur sont romantiques, Et leur longue oreille boit chaque note Que les moineaux tirent de leur pratique.

Ils vont : mais moi, j'ai voilé ma fenêtre

Avec un rideau noir ; mes revenants

M« font visite, et leur troupe pénètre

Métne en plein jour, au grand jour des vivants.

Mon vieil amour apparaît, tout en pleurs :

Il eft monté du rivage des morts ;

Il s'est assis près de moi, tout en pleurs :

Je sans mon cœur se fondre dans mon corps.

[LvR. Intermezzo. 37.)

Et puis, le rêve le reprend, rêve des nuits consolatrices, où les images espérées apparaissent parmi les flots de la mer souveraine :

Mon Amour, tous deux nous étions ensemble. Tous seuls, à nous deux, en canot léger. La nuit se taisait, et sur l'eau qui tremble. Au large courant nous allions nager.

L'Ile des Esprits, la belle Ile pâle Comme un songe dormait aux rayons clairs. Des chants purs sonnaient sous le ciel d'opale. Les brouillards dansants voguaient par les airs.

Là-bas, tout chantait, doux, plus doux encore... Tout voguait, là-bas, — flotte où l'œil se perd.... — Mail nous deux, qu'un mal sans pitié dévore,

Nous nagions plus loin, sur la vaste mer

(Ltr. Intermezzo. 42.)

« Nous deux ? » Hélas, rêves des nuits ardentes ! Il était seul, seul à jamais ; et l'autre, aux bras du

(( riche Philistin ». Mais il 1 évoquait, il mêlait son image transfigurée à ses visions légendaires, il la magnifiait, la sotte petite bourgeoise, l'épouse dérisoire du gros Monsieur, en idole, en fée, en péri, par la magie de son amour :

De là-bas. du fond des vieilles légendes. Elle fait signe, avec sa blanche main : Là-bas, tout chante, et sonores et grandes, Ce sont les chansons d'un pays divin.

D'un pays où de hautes fleurs languissent Dans les rayons d'or d'un soleil lassé. Et se contemplant, vivent et pâlissent Avec un visage de fiancé,

Où les arbres ont une voix, et chantent Tous, en un grand chœur d'Amour frémissant. Où, bien haut, des chants de sources enchantent L'horizon qu'emplit leur concert dansant.

Où des airs d'Amour d'une beauté folle, Comme tu n'en as jamais entendus.

Font qu'un désir magique et doux t'affole. Doucement, si doux, d'un charme éperdu !

Ah 1 si je pouvais, au pays du rêve M'en aller, et faire joyeux mon cœur ! Là-bas, délivré de mon mal sans trêve, "S'ivre libre, heureux 1 vivre, enfin ! vainqueur.

Ah ! ce Pays-là, le Pays d'i\resse, Souvent je le vois, durant mon sommeil : — Vienne le matin, que le jour paraisse. C'est comme un brouillard qui fond au soleil.

(Lyr. Inter-mezzo. 43.)

Alors, dans son morne réveil, il crache des vers vénéneux, pleins de fiel et d'injure :

l'étudiaxt-poète 77

Mes refrains sont empoisonnés ; — La chose est assez naturelle :

Le poison que tu m'as donné.

Ma vie en fleur le garde en elle.

Mes refrains sont empoisonnés, — La chose est assez naturelle :

Dans mon coeur tout gonflé, je n'ai Que des serpents, et toi, ma Belle !

(Lyr. Intermezzo. 51.)

Et maintenant, ses songes mêmes ne lui montrent que désespoir, la perte de l'Amie vivante, mille fois pire que la Mort :

J'ai pleuré dans mon rêve :

Vous étiez au tombeau ! — Je m'éveillai : les larmes Me coulaient sur la jouo.

J'ai pleuré dans mon rêve :

Vous m'aviez délaissé ! — Je m'éveillai : mes larmes Furent longues, amères.

J'ai pleuré dans mon rêve :

Nous nous aimions encore ! — Je m'éveillai : mes larmes Coulent à flots, toujours 1

(Lyr. Intermezzo. •").■>.)

Chaque nuit je te vois en rêve :

Tu me fais un salut charmant.

Et je me jette, en sanglotant,

A tes chers petits pieds, que mon baiser soulève.

Tu me regardes tristement

En secouant ta tète blonde :

Les perles de tes pleurs, au flot limpide et lent.

De tes yeux glissent comme une onde.

Et tu me dis un mot de tendresse, tout bas,

Ta main tient des cyprès tressés, qu'elle me donne.

... Je m'éveille : plus de couronne !

Le mot, je ne m'en souviens pas 1

(Lyr. Intermezzo. .56.)

Enfin, vient le jour de révolte ; et le poète veut anéantir cet amour, le jeter si loin et si bas que rien n'en surnagera plus ; Vlntennezzo finit ainsi, sur la pièce la plus célèbre, la plus puissante, mille fois redite et chantée :

Vieux refrains de misère, Songes durs et méchants, Laissez, qu'on les enterre !

Vite, une grande bière Pour enterrer mes chants !

Car, dedans, je dépose Maintes et maintes choses 1 Je ne dirai point quoi :

Je ne dis pas encore, Ce qu'il faut que dévore Le grand cercueil ; ma foi, Il faudra, pour qu'il m'aille.

Qu'il passe encor la taille De la grosse futaille .\u château d'Heildelberg.

Pour porter cette bière Qu'on cherche une civière Faite de madriers Taillés en lourds quartiers ; Pour bien me satisfaire, Le brancard de la bière Doit être encor plus long Qu'à Mayence est le pont.

l'étudiaxt-poète 79

Et puis, cherchez encore Douze géants, plus forts Et de plus rude étoffe Que n'est le saint Christophe Qu'on Toit pliant les reins Pour faire sa hesogne, Au Dôme de Cologne Là-bas, au bord du Rhin !

II leur faut enlever la bière, La jeter à la mer, sous les eaux, Car pour une si grande bière Il faut un grand tombeau '.

Savez-vous pourquoi cette bière Doit être d'un poids si lourd Et do si grande mesure ?

J'ai placé dedans mon amour, J'ai placé dedans ma torture 1

(Lyr. Intermezzo. 65.)

C'est fini ! Le cycle d'amour, — le cycle d'horreur ! — est fermé. Les fossoyeurs de cet amour, ils ressembleront au vieux Saint qui est au Dôme de Cologne, oui, dans le même tabernacle où souriait naguère cette madone qui ressemble à la Bien-Aimée. Et les reins de ces douze apôtres seront à peine assez puissants, malgré leur taille gigantesque, pour soutenir le fardeau lugubre dont le poète les surcharge : c'est le faix de son triste amour, du premier, du seul amour !

Mais la vérité n'est point telle. Le petit Juif, rusé, rasé, pâle de débauches secrètes, son visage en ovale et ses yeux d'un bleu grisâtre ne se sont point ravinés et cernés seulement dans le désespoir et dans

80 HEIXE EX ALLEMAGNE

l'insomnie. Ce « chevalier de la Triste ligure », ainsi qu'il s'appelle lui-même, avec sa douteuse élégance, il est un auteur avant tout; il se joue sa vie à lui-même et il exploite ce qu il sait devoir l'inspirer. Il fait bien.

« Le jeune homme, disait-il un jour, veut avoir une histoire ». Il a son histoire, et il la raconte, sous toutes les formes, il la ressasse sans merci. Un pareil art, un pareil style, ne vont point, on le sent assez, sans monotonies, sans redites, au moins quant au fond, car la forme, chez Heine, est si miraculeuse qu'elle sauve presque toujours 1 œuvre. Il reconnaissait lui-même ces défauts de sa poésie, car, chose étrange, le plus acéré des critiques veillait chez ce jeune homme en proie au lyrisme. « Je veux bien, écrivait-il à Immermann, vous avouer mon défaut capital comme poète, défaut que vous craignez sans doute de me reprocher, de peur de me froisser : c'est tout ce qu'il y a d'exclusif et de particulier dans mes poèmes, qui ne sont autre chose que des mêmes variations du même petit thème. » Il savait posséder cette magie suprême de la poésie véritable, « l'art de la concentration )). Mais, disait-il, je n'ai pas fait autre chose que reproduire sous mainte forme l'histoire de 1' « Amour et de Psvché ». Cela est vrai; seize ans plus tard, la Gazelle pour le monde éléganl publiera même une Psyché :

Dans sa main la petite lampe Et le grand brasier dans son cœur, Psyché jnsiprà la couche rampe Où git le radieux dormeur;

L ETIDIANT-POETE <5 l

Elle rougit, elle tressaille,

A dévoiler telle beauté. — •

Le Dieu d"Amour, découvert, bnille,

S'éveille et s'enfuit irrité.

C'est dix-huit cents ans de misère!

Le trépas est presque venu !

Psyché jeûne, elle se macère.

Pour avoir vu TAmour. tout nu!

(Ro.MA.NZE>. II. 15).

« Voilà, proclamait-il, le douloureux secret de ma force poétique! » De sa force, et de sa faiblesse. Et l'autre danger d'un pareil génie, c'est que les critiques se mettent à éplucher la vie privée pour expliquer chaque poésie, pour coller sous chaque vers le petit événement qu'ils croient y correspondre. Heine protestait rudement contre cette manière de lire : « Il n'y a. dit-il, qu une chose qui puisse me blesser, et de la manière la plus douloureuse, c est quon veuille expliquer l'esprit de mes poésies par l'histoire (vous savez ce que ce mot signifie) de l'auteur... et surtout de son vivant. »

De son vivant, on commençait à rechercher ces historiettes. Gérard de Nerval se laissait égarer par Heine lui-même, lorsqu'il disait : « A moins qu'on ne me montre une édition allemande d'ancienne date, je tiens le poème pour l'expression l)eaucoup plus tardive de son cœur et de sa passion. Une fois marié, Heine regretta et voulut dérouter. » Ceci ressemble peu à Heine ; et le bon Gérard se trompait; l'édition, les éditions existent, mais Heine se donnait bien de garde de les montrer ; l'expansion

ne fut point tardive, nous le savons, mais fort précoce. Heine répétait sans relâche qu'il s? «débattait parmi les tristesses, les erreurs, les luttes ». Il marquait chacun de ses pas; doit-il se plaindre si les fureteurs à la piste, avec la lourde patience et l'infatiyable indiscrétion des Allemands, se sont ébranlés sur ses traces ?

Avec cela, son sang de révolté intellectuel commençait aie tourmenter. Il brûlait « de fouailler jusqu'au sangles nobles sires de la réaction ». Il s'essayait à l'art, où il fut vite maître, de se faire force ennemis. L'essai sur la Pologne, écrit« dans un trop misérable état », lui valait, avQc des éloges qu'il spécifie mal, les injures de la Posnanie; « je les lis, disait-il, avec un sourire d'indi^érence ». Ce n'est pas vrai; l'indifférence pour la critique et les injures, c'est le seul sourire qu'il n'ait jamais connu ; à la moindre critique, au plus léger effleurement, il s'indigne et il riposte ; si l'éreintement arrive, il injurie, outrage, demeure implacable.

Il ignorait aussi cette autre ironie nécessaire à l'artiste : celle qui défend contre certaines amours. « Je n'ai jamais possédé, doit-il avouer, l'art de refuser quoi que ce soit à une femme. » Ni à une ni à plusieurs. Aussi se traîne-t-il, « malade, persécuté, incapable de jouir de la vie. » Avec cela, naïf. Il loue Rahel de Varnhagen, qui le déteste et le débine : « C'est la plus spirituelle femme qu'il ait jamais connue, » et cette femme sans bonté, pédante et mesquine, devient « une chère bonne petite personne, avec une grande àme. » Ce qui ne lempéche

l'étudiant-poète 83

point de se brouiller par-ci, par-là avec cette admirable amie.

Ses nerfs commencent à si bien le dominer, que les premiers écœurements du métier, les déboires littéraires causés par ses tragédies, lui donnent l'idée de l'exil. « En automne, écrit-il dès le printemps de 1823, je serai à Paris. Là, je veux étudier quelque temps, et me lancer dans la carrière diplomatique. » Ce qui doit le lancer, c'est «une brochure. » «Je m'établirai en France, j'écrirai en français. » En français ! cela lui plaît à dire.

En attendant l'ambassade et la gloire, il écrit à un ami : « Bourrasques de chagrin, perte de ce que j'aimais le plus au monde, maladie, mauvaise humeur, et autres belles choses, voilà depuis deux ans les points culminants de la vie de ton ami. » Je suis très malade, et je trace ces lignes au milieu de douleurs intolérables... Je me sens très mal. » Triste refrain, qui ne va plus cesser, nous savons trop pourquoi, jusqu'à la fin de cette vie, mal commeticée, plus mal poursuivie, et terminée dans la torture.

Enfin, le 12 avril, sur le volume de ses Tragédies^ il ticrit à Madame de Varnhagen : « Je vais partir. » Il va partir de Berlin ; pour Paris ? non : pour Lùnebourg !

Il avait espéré faire un voyage à travers la Westphalie, les pays rhénans, et gagner Paris vers l'automne. « Je compte, écrivait-il à un professeur, y rester plusieurs années, travailler comme un ermite à la Bibliothèque royale, et contribuer activement, en outre, à faire con-

iiaitre la littérature allemande, qui commence à prendrapied en France. »

Mais sa sœur Charlotte allait se marier; sa famille, parfaitement insensible aux Lieder comme aux Tragédies, le réclamait dans laffreuse petite ville, où il ne voyait rien « que sépulcres ouverts, imbéciles, et grands livres de commerce, cheminant par les rues », dans le trou provincial, perdu parmi les landes desséchées. Ses Lieder étaient honorés pourtant par une pièce du baron Lamotte-Fouqué, il en sentait la valeur, et la nouveauté de « sa manière actuelle de traiter le Lied populaire. » Il augmentait ses manuscrits de pièces au moins égales à ses premières poésies.

Mais il s'ennuyait à périr; il voulait apprendre 1 italien, il demandait grammaires, dictionnaires, livres; il voulait aussi un Esprit des lois stéréotype. « Si mes maux de tète me laissent un peu de répit, je compte, disait-il, écrire beaucoup. A la vérité, il me serait plus salutaire de vaguer à pied, çà et là. »

Il ne voyagea pas à pied, mais il partit pour Hambourg. 11 se proclamait, à ses amis juifs, «un poète juif. » 11 le rtsta toujours, au fond; mais, officiellement, il se préparait à se déjuiver.

Ce fantaisiste, adorateur de Jean-Paul, plus tard de Dickens, sentait les ironies cruelles de la vie. Le « meilleur ami » Christian Sethc le laissait six mois sans réponse ; on perdait l'article sur Gœthe qu il écrivait pour Varnhagen. Un jour, le succès de son livre le rani-

l"étidia\t-poète 85

inait; le lendemain, malgi'é les « bons dîners » de la noce, il souffrait encore, dans cette ville où l'on méprisait tant les Juifs. « Combien, disait-il. l'appareil extérieur de notre destinée est-il souvent peu d'accord avec notre véritable histoire intime ! Pour ce qui me concerne^ du moins, il ne le fut jamais!... Les Juifs sont ici, comme partout, d'insupportables et sales brocanteurs. Hambourg ravivera en moi bien des impressions douloureuses, mais ce séjour me sera pourtant d'un grand profit. »

Profit incertain et douteux, mais douleur sûre. 11 s'écria, lorsqu'il eut revu cette ville : « La vieille passion éclate encore une fois dans sa violence. Je n'aurais jamais du venir à Hambourg... J'ai soif de la nuit éternelle ! »

« La magie du lieu agissait formidablement sur son âme. » Quelle magie ? L'ancien amour, la « vieille passion )) ravivée, c'est assez clair. Il a fallu cependant que l'on découvrît un second amour pour une seconde cousine. Thérèse, fille du même oncle Salomon, sœur cadette d'Amélie, mariée plus tard au docteur Halle. Cette passion successive et automatique de Heine pour toute cousine qu'il approche, il faut donner aux textes un sens exagéré ou inexact, pour la prouver. Elle est possible, cependant; tout est possible dans cet ordre, ou dans ce désordre, d'idées. Mais elle est bien peu démontrée.

Lorsqu'il dit : « Extérieurement, il ne s'est rien passé

pour moi, mais, les dieux le savent, d'autant plus en dedans ! J'ai un incendie dans le cœur, et la tète tout-àfait vidée. . . Il m'est resté un mal aux cheveux lamentable, des hantises intolérables, une tristesse fantomale; vers les minuit, de temps à autre, un chat crevé vient miauler sur les ruines de mon cœur » , lorsqu'il reprend, et jusque dans ses dernières poésies, le thème de désespérance, n'est-ce pas à l'ancien amour qu'il pense, n'est-ce pas la première infortune qui lui amène les songes affreux dont ses nuits, même en voyage, sont hantées ?

Quoi qu'il en soit, il avait mal choisi son terrain pour faire éclore la petite fleur bleue. Un Juif nous a dit le secret de l'oncle Salomon : « Il représentait dans toute sa rigueur le vieil esprit familial juif, avec ce profond mépris des questions de cœur et de sentiment qui est un des traits de la race ».

Ne nous apitoyons pas trop sur le sort du pauvre neveu. Il avouait lui-même à Gérard que « lorsqu'il eut perdu le Paradis de ses amours, cet amour resta encore pour lui un métier ». Et ses compatriotes le surnommaient : « marchand de mots, wort-kraemer ». Et puis, même au désespoir, il n'oublie pas que « les Hambourgeoises sont belles ! Gare ! »

L'oncle Salomon, qui refusait ses filles, donnait son argent. Heine cependant rêvait « de n'avoir à tout prix plus besoin de lui, puisque cela est si fort au-dessous de sa dignité... » Il lui écrivait « des chefs d'œuvre de persiflage et de dignité ».

l'étudiant-poète 87

Mais les bains de mer à Guxhaven, en juillet, furent payés par les vingt-deux louis d'or de l'oncle. Six semaines au bord de la mer ragaillardissaient le poète et augmentaient les nouveaux Lieder.

Au retour d automne, dans Hambourg, l'oncle refusa d'autoriser Paris, mais éleva jusqu à 500 thalers la pension du neveu pour qu'il retournât prendre ses grades à Gœttingue. Lùnebourg, « capitale de l'ennui », revit le poète chargé d'une « quantité de petits Lieder, terminés. »

« Chez moi, disait-il avec son cynisme amusant, l'homme tout entier est gouverné par le budget. Mon âme est de gomme élastique ». Et ses principes littéraires sont bien élastiques aussi ; un jour, « Gœthe lui plaît beaucoup ». Deux pages plus loin : « Ah! comme je serais heureux de faire contre Gœthe, en tirailleur volontaire, la guerre de l'indépendance ».

Il avouait pour grand ami un Polonais de mœurs spéciales, mais bon buveur et qui disait curieusement le mot « quoi? » Il ébauchait un « Droit public, histoire du Moyen Age germanique », qui fut plus tard jeté au feu. «Je cherche, disait-il, à emmagasiner dans ma tête des connaissances aussi variées que possible; cela me formera comme écrivain. » Il s'essayait à ses Mémoires, mais il en confesse lui-même le « rapiécetage. » Mot caractéristique, vrai pour toutes ses œuvres en prose.

Enfin, au mois de janvier 1824, il se mit en chemin, par Hanovre, pour regagner Gœttingue. Toujours tor-

turé par « des maux de tête atroces », il arriva le 25 janvier dans « l'étable savante. » Il s'y plongea « rongé d'ennui » dans la jurisprudence. « Je ne suis pas assez grand, disait-il, pour me laisser humilier. » Mais l'humiliation lui rapportait 500 thalers, et il y revenait bien vite, neveu docile et famélique. L'étudiant en droitHenri Heine, Rothenstrasse, chez Mme Veuve Brandissen, s'adonnait encore à la philosophie hindoue, s'occupait de métempsychose, en bon allemand piocheur et mystique. « Je suisun animal très authentiquement allemand. L'élément germanique m'est aussi nécessaire que l'eau au poisson, je deviendrais morue sèche hors des flots vivifiants du germanisme. »

Mais le poète survivait : « J'ai, disait-il, envoyé dernièrement au professeur Gubitz un cycle de petits poèmes pour le Compagnon... Ils ont, surtout dans la forme, quelque chose de tout-à-fait original. »

Ce cycle, c'est le Retour chez soi, le Heunkelii\ qui paraîtra deux ans plus tard en volume, assez maladroitement mêlé à des œuvres inférieures. L'admiration des . camarades et des professeurs commençait autour de ce bizarre étudiant. Xe voulait-il pas composer un Faust, l'envers de celui que Goethe créait, un Faust où Méphistophélès serait le maître et l'acteur principal ?

Mais l'oncle à pension veillait : et il fallait « faire son droit! )) Heine soupirait : «J'ai mis une muselière à ma Muse, afin que ses mélodies ne m'empêchent pas de bûcher mon droit. »

LÉTIDIAXT-POKTE 89

Aux vacances de Pâques, sa sagesse lui valut de revoir Berlin. Il y cherchait, rêve éternel de sa vie, « unichambre silencieuse, » il cherchait à se rapprocher des Varnhagen, qui l'avaient compromis auprès de Lamottc- Fouqué.

Une terrible alerte, quand les cours l'eurent ramené à Gœttingue, ce fut la maladie de l'oncle financier. Lonclo se guérit : « Je suis, revenu sain et sauf à Gœttingue, écrit Heine à sa sœur enceinte; ne mange pas de sucreries, de peur que ton enfant ne devienne gourmand, et ne lis pas de poésies, de peur que ton enfant ne devienne poète, ce qui est le plus grand malheur au monde. » Ce malheur-làfut épargné aux Heine, E^mden et consorts: il n'y eut plus que des banquiers. Mais lui, gourmand et poète, il avait besoin des banquiers pour se régaler, voir la mer, voyager et payer son terme.

Incapable, avec cela, d'écrire pour le gain seul : « Je me suis fait un principe de ne jamais signer rien que de distingué. » Et se sentant, et capable d'écrire, lorsque meurt ce Byron qu'il traduisait : « Cette mort fait une grande impression sur moi. C'était le seul homme avec qui je me sentisse apparenté... Toujours, avec lui, je me suis senti à l'aise comme avec un camarade de régiment, dont on est tout-à-fait l'égal. » Délicieuse confiance, qui prouve la force de l'homme.

Malade, maussade, « chargé d'unmince butin poétique pour cette année, » il byronisait en disant : « Le chien Amichen, de Lûnebourg, a plus d'intelligence et de sen-

timents que tous les philosophes et tous les poètes allemands. )) II rêvassait toujours : « II n'est pas facile d'arracher l'amour de mon cœur! » Et il décrivait minutieusement ses songes fantasques.

II faisait un roman, ce Rabbin de Bacliarach, publié, — du moins ce qui en subsistait — quinze années plus tard: « Il sera long, un fort volume, et je porte cette œuvre en mon cœur... Ce sera un livre immortel. » Du livre immortel, rapsodie purement juive, l'incendie de Hambourg ne laissera subsister que quelques chapitres, une centaine de pages, modèle pour les Sacher-Masoch de l'avenir. C'est là que l'on voit ces aveux du sang juif : « La Hagada a quelque chose de si intime et de si pénétrant, elle vous berce d'une manière si maternelle... que les Juifs même qui depuis longtemps ont abandonné la foi de leurs pères et ont couru après les plaisirs et les honneurs d'un monde étranger, se sentent remués au plus profond de leurs cœurs lorsque ces anciens accents, si connus, de la Pàque, viennent par hasard frapper leurs oreilles. » Il accumulait à plaisir les descriptions de Francfort, où il avait fait ses débuts malheureux dans la Banque, de la grande Foire et du Ghetto. Il allait jusqu'à dire cette énormité : « La beauté des Juives a un caractère tout particulièrement touchant. » Il semble qu'au moment d'abjurer, son sang juif se soit révolté pour cette œuvre bizarre. Ce qui en subsiste est extrêmement ennuyeux pour les profanes. Lui-même traitait ces vieille* histoires de « jeu d'ombres ». Ce n'est rien déplus. «Le

talent de raconter, avouait-il, me manque absolument. s> Voici comment il décrivait sa vie à Gœttingue : «Je vis ici dans la vieille ornière : huit jours sur sept, j'ai mes maux de tête. Je me lève à 4 h. 1/2 du matin, et réfléchis à ce que je ferai d'abord ; en attendant, arrivent lentement les 9 heures, et je me hâte, mon portefeuille sous le bras, au cours du divin Meister. »

Gorgé d histoire judaïque, pour son Rabbin, il franchissait malgré tout, maux de tête et roman, les étapes qui le menaient à l'examen final. Aux vacances d'été, l'oncle paya un beau voyage dans la Thuringe et dans le Harz. Heine en fit une suite de récits et de petits poèmes, où l'on trouve plusieurs merveilles, dans un style qu'il déclarait « vivant et enthousiaste ».

Le 1^ octobre 1824, l'étudiant nomade, qui blasphémait Gœthe dans le particulier, écrivait la lettre suivante au dieu de Weimar :

« Votre Excellence !

« Je vous prie de m'accorder le bonheur de passer quelques minutes en votre présence. Je ne veux point être importun : je veux seulement baiser votre main et me retirer. Je me nomme Henri Heine, je suis Rhénan, j'habite depuis peu à Gœttingue, et j'ai vécu précédemment quelques années à Bei'lin, où j ai fréquenté plusieurs de vos connaissances et admirateurs (par exemple Wolff, les Varnhagen, etc.) et appris à vous aimer davantage

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chaque jour. Je suis aussi un poêle, et jai pris la liberté, il y a trois ans, de vous envoyer mes « Poèmes », et, il y a un an et demi, mes « Tragédies » avec un Intermezzo Lyrique (Ratcliff et Almansor). En outre, je suis malade aussi, j'ai fait, pour cette raison, il y a trois semaines, un voyage de santé dans le Harz, et, sur le Brocken, le désir m'a saisi de faire, pour vénérer Gœthe, le pèlerinage de Weimar. Je suis venu en pèlerin dans le vrai sens du mot, c'est-à-dire à pied et en vêtements usagés par les intempéries, et j'attends que vous examiniez ma requête, et demeure avec enthousiasme et dévouement.

Le Jupiter Olympien de Weimar était on ne peut plus accessible. Que pensa-t-il en voyant entrer dans son templecepetit Juif en « mauvais surtout brun, tout râpé », ce visiteur de vingt-cinq ans, qui se disait poète, qui faisait des ballades après le roi des Aulnes, des Lieder après le roi de Thnlê, des tragédies après Tasso ? Pensat-il même quelque chose? ces vieux seigneurs, habitués aux visites les plus bizarres, ont-ils encore la faculté de s'émouvoir ? On aimerait à savoir ce qui se disait pendant cette entrevue ; mais Heine raconte qu'il perdit la tête, et trouva seulement cette remarque judicieuse, que les pruniers de la route avaient de bien bons fruits ; et d'autre part, on nous rapporte qu'après des vérités premières sur la beauté des arbres entre léna et Weimar, Goethe aurait dit à brùle-pourpoint : « De quoi vous

occupez-vous en ce moment, M. Heine?» — « D un Faust, Excellence. » Et en effet, le jeune auteur était, ses lettres en font foi, tout plein de ce projet, le Faust méphistophélique. Répondre ainsi à Goethe, qui préparait l'apparition de sa seconde partie, de son Faust mystique, païen, philosophique et fabuleux, c'était une de ces hardiesses, de ces gaucheries qui auraient fait s exclamer le professeur Sartorius: non, décidément, Heine ne savait pas « se faire aimer ».

Crœthe, malgré son imperturbable assurance, resta quelque peu interloqué. Puis il se reprit, et posa d'un ton acide la question qui signifiait le congé : « Navezvous pas d'autres affaires à Weimar, M. Heine .' » — « Lorsque j'aurai passé le seuil de Votre Excellence, j'aurai terminé tout ce que j avais à faire dans ^^ eimar », répondit Heine en se levant. Et il prit froidement congé du demi-dieu solennel. Il avait fait gronder la foudre.

Il se retirait mécontent, c'est sur, et vexé, d'une de ces humiliations imperceptibles et tenaces qui créent, entre auteurs dàges trop différents et de traditions opposées, les plus implacables des haines. Il exécra désormais Gœthe, et le flagella tant qu'il put. Et le demi-dieu méprisa le poétereau crotté, le maladroit qui cependant avait su faire ce miracle : transformer en femme, vivante, souffrante, immortelle, la Muse allemande dont Gœthe fit une si belle statue.

(' J ai été à A\ eimar, écrivait Heine ce même mois, il y a là de bonnes oies rôties. J'ai été à AN eimar, il y a là de

très bonne bière, la bière à Weirnar est réellement bonne. » C'est tout ce qu'il lui plaira de dire sur le royaume du grand Gœthe.

Rentré à Gœttingue, où il demeurait « sur le jardin de Mme la recteur Seifîert, près de la porte d'Albani», il rêvait d'écrire contre la peine de mort, il ruminait l'échec de son Almansor, sifflé à Brunswick, le 20 août comme « figure antichrétienne. » 11 y avait de belles phrases, pourtant: « Je veux être une brute heureuse, oui, une brute, et dans le tourbillon des plaisirs sensuels, je veux oublier qu'il est un ciel. » Il envoyait le Voyage du Harz, à sa famille, comme « lecture d'hiver ». L'oncle Salomon ajoutait encore une demi-année de pension. « Mais tout ce qu'il fait, grinçait Heine, m'arrive d'une manière inamicale ». N'empêche qu'il lui demandera les fonds pour ses courses d'été.

Il écrivit, le 16 avril, au professeur Hugo, doyen delà Faculté de droit, la lettera petiloria solennelle et moliéresque, pour « être admis à être promu. y> Il donna son « curriculum vitae. » Il passa l'examen le 3 mai 1825. Il déclara l'avoir passé « brillamment ». Le 20 juillet, il soutint la thèse publique et recueillit de médiocres éloges, qu'il transforma en un parallèle qu'aurait fait le doyen entre Gœthe et lui. Les thèses parurent chez un éditeur nommé « buisson de roses », Rosenbusch, avec un portrait dessiné par un ami d'enfance, et qui cependant ressemblait à Heine.

Toujours animé par la rancœur de « l'aimable condes-

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cendance » trouvée chez Gœthe, il déclarait : « Ce n'est plus que le temple vide, je le plains. Mais au fond, Gœthe et moi, nous sommes deux natures hétérogènes, et par conséquent répulsives. Je suis de nature un fanatique, jusqu'au sacrifice, ma raison repousse comme folie tout enthousiasme désintéressé, et mon penchant fanatique m'entraîne. » C'est sa raison, sans doute, qui lui fit prendre, avant son grade juridique, le baptême protestant dont il espérait tant de choses, et notamment l'avocature et le syndicat dans Hambourg. «Je suis maintenant nonseulement docteur en droit... mais aussi... J'ai fêté la journée en transpirant abondamment. » Facétie pitoyable ! être Juif, c'est être nègre; il n'est transpiration qui vaille : il s'en apercevra bientôt, et plus tard, encore et toujours ! Son excuse, s'il en est une, c'est qu'il écrit encore : « Vous me demandez si je compte me fixer à Hambourg? Les dieux seuls, qui ont créé la faim, le savent. » Mais les dieux de la faim excusent-ils donc tous les gestes ? En tous cas, nous pourrions lui dire, avec Shakespeare qu'il aimait si fort à citer : « Nous étions déjà, sans vous, bien assez de chrétiens ! »

Qu'est-ce donc que ce converti dont la première parole est : « Je suis baptisé, mais je ne suis pas converti ! » Entré dans le christianisme par la porte bâtarde de la religion protestante, il oubliait que la seule excuse de l'apostasie, c'est de croire à la religion que l'on adopte. Sa conversion lui aliénait les Juifs, et lui conciliait qui i* M. Guizot, peut-être, quand il fut en France. Elle ne le

déjuivaitpas ; elle l'abaissait un peu plus. Il était toujours de sa race, et il avait honte d'en être. Le baptême d'Heiligenstadt est une dérision suprême dans cette existence si parfaitement dérisoire. « Magister Gottlob Christian Grimm, curé de la communion évangélique, surintendant», qui baptisa, et Charles-Frédéric Bonitz, docteur en théologie et surintendant à Langensalza, qui fut parrain, ont consacré là, dans le presbytère de la petite ville, la plus laide, la plus triste et la plus inutile des comédies que puisse jouer un cynique à bout de ressources, disons le mot : un Scapin juif.

A 1 âge où le jeune homme, où l'artiste cherche à mener sa vie le plus haut possible, Henri Heine, moralement dégradé, mais docteur endroit, prend des vacances avec les cinquante louis de son bon oncle, salaire du doctorat, sinon du baptême. Il s'établit à Xorderney, pour combattre ce qu'il appelle « ses migraines ». Il aime la mer, parce qu'elle lui fait du bien. Il lit Homère au bord du flot. Surtout, il retrouve en lui-même la seule vertu qui l'élève et l'anoblisse : son génie de poète.

C'est vrai qu'il se lamente encore sur la vieille passion : « O Christian, écrit-il à Sethe, je suis aujourd'hui dans une humeur très lâche, et je voudrais parler de vieille.s choses, de mon ancienne tristesse et de ma folie nouvelle, de mon ancienne ànerie et de la douceur de mon mal. Je suis toujours et encore le fonde jadis, celui qui, la paix à peine faite avec le monde extérieur, est tout de suite torturé de nouveau par les combats intimes. Il fait

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un temps lu^bre, je n'entenrJs que le froissement de la mer. 0, si j'étais enterré seulement, couché là-bas, sons les dunes blanches ! »

Mais la grande mer, la mer glauque, la mer barbare, le reprenait; la mer « qui sait tout », lui dictait ces vers qu'il estimait « ce qu'il a écrit de plus original. » Son orgueil de poète avait grandi, avec sa conscience d'écrivain : «f Je suis devenu très célèbre, j'écris peu, personne ne sent plus que moi combien il est pénible de donner en littérature quelque chose qui n'était pas là. » Il le donnait, une fois encore, avec sa Mer du Nord.

Cette fois, le lyrisme sentimental cède la place à la poésie descriptive. Heine crie en vain : « Thalatta, thalatta, salut à toi, mer étemelle >, en vain il nomme Poséidon, dieu des flots grecs et les Océanides qui chantaient autour de Prométhée. C'est la mer germanique qui déferle, grésille et gronde parmi ces strophes mag^nifiques; les mouettes sifflent, crient et plongent sur la vague qui les rejette, l'embrun semble mouiller la page écrite chez les pécheurs rudes, le vent mugit sur les voilures, et les sombres dieux de la mer septentrionale apparaissent dans les nuées.

Lorsqu'il reparut à Lûnebourg, puis à Hambourg, la saison d'automne finie, le renégat, l'avocat sans caose et sans place, rapportait encore un chef d œuvre avec ce premier cycle de la yordaee. qpi'il complétera Tannée suivante.

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