DÉPART POUR LA FRANCE
« Je vais m'établir à Hambourg, comme avocat, écrivait Heine le 12 octobre 1825, j'y vais cette semaine. » Ses parents quittaient Lûnebourg, et s'établissaient au Neuenwall, où il demeurait avec eux. Il menait une vie très retirée, condition médiocre pour le succès d'un avocat : la ville entière lui tournait le dos, les Juifs à cause du baptême, les chrétiens, à cause de l'indélébile juiverie : « Je suis haï maintenant chez chrétiens et Juifs. Je me repens beaucoup de m'être fait baptiser; je ne vois nullement que, dès lors, les choses aient mieux tourné pour moi; au contraire... Peut-être t'enverrai-je
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aujourd'hui une poésie tirée du Piabbin.,. Un jeune Juif espagnol, Juif de cœur, mais qui se fait baptiser parbravade... Cette action n'est pas très noble. » On ne le lui fait pas dire. Mais la bravade, c'est le fond de cette existence absurde; n'est-ce pas lui qui écrit : « On ne devrait jamais sacrifier un ami à un bon mot. Mais, quand il s'agit de toute une cargaison de bons mots, on peut bien se le permettre. » C'est délicieux, si l'on veut; seulement il arrive que la cargaison se renverse sur la tète de l'homme spirituel, et l'écrase; il pourra méditer, alorSy la maxime de maître François Villon :
Tant raille on que plus on ne rit.
II végétait, et ses projets d'auteur le consolaient seuls. 11 préparait, pour Pâques, les premiers Reisebilder^ mélange aussi décousu que son propre esprit. Il sentait la joie d'imprimer : « Dans ma chambre se tient maintenant l'apprenti de limprimeur Langhoff, qui attend de la copie ; la parole à peine née court, brûlante et humide, vers la presse, et ce que je pense, ce que je sens, en cet instant,, peut, ce soir, être déjà de la maculature. » Il voulait jouir de cette vie, « n'ayant nul besoin de s'en faire promettre une seconde par un prêtre », et il se voyait survivant à tous ses amis, qui « reposeront dans des tombeaux moussus. » C'est lui qui mourut le premier, et sans amis,, et en exil. La génération qui l'a précédé « ne suinte que de l'eau pourrie. » Maisvoici venir les délivrances païennes. Les énigmes sont résolues ! — C'est à pleurer !
Il ressassait déjà les souvenirs d'enfance, signe certain d'un esprit qui s'arrête; il faisait parade de ses goûts, horreur du tabac, amour pour l'Iliade, Platon, la bataille de Marathon, la Vénus de Médicis, le Munster de Strasbourg (il n'avait vu ni l'une ni l'autre), la Révolution française, Hegel, les bateaux à vapeur. Avec cela, d'esprit tudesque, et commençant à s'égayer, comme il fera jusqu'à la fin, sur les chaises percées et les cors aux pieds.
A la mer, qu'il aime « comme son âme » il mêle des historiettes sur des amourettes lugubres, macabres, peutêtre inventées. Mais, la première partie des Reisebilder ayant paru, avec quelque succès, il peut, vers la mijuillet, revoir Norderney. Il a mis la main sur cet éditeur Campe, actif, spirituel, honnête, et qui le soutiendra toujours; et il a goûté la première vraie réussite en librairie. Il s'est même vu interdire en plusieurs Etats d'Allemagne.
G est à Xorderney qu il recueille cette légende du Hollandais volant qui, par lui, passera aux mains puissantes de Wagner. Il sentait s'exalter sa force intellectuelle; les brouilles de famille, les négligences des directeurs de Revue, tout s'efîaçait devant la fortune de ce livre, « cadre commode pour placer tout ce qu'il voulait. » Il avait beau faire le fier, dire « ce livre m'est tout à fait indifîérent, il n'y a plus rien qui me fasse plaisir », ses vingt-sept ans buvaient le succès comme la brise de mer ; « les tartes aux pommes, criait-il.
furent ma passion d'enfant. A présent, c'est l'amour, la vérité, la liberté et la soupe à la tortue. Tant que mon cœur sera plein d'amour, et la tète de mon prochain pleine de sottise, je ne manquerai point de matière pour écrire... Mon cœur ne cessera d'aimer tant qu'il v aura des femmes; s'il se refroidit pour celle-ci, il s'enflamme pour celle-là... » Et il écrivait, j^lein d'ardeur, le deuxième cycle de sa Mer du Nord, seul fragment durable et beau des Reisebi/der.
11 a pourtant senti la vanité du genre littéraire qui lui valait, naturellement, plus de renommée que ses œuvres hautes; n'est-on pas toujours acclamé pour les parties basses d'un talent ou d'un génie ? « La gloire me protège, disait-il. Malheureusement, et je me l'avoue à moimême, cette gloire ne gagnera que peu de chose à la publication du premier volume des Reisebilder. » Il avait cependant revu, refondu bien des choses pour composer ce volume, suivant sa constante habitude.
Cette <( gloire », dont il aime à parler, ne lui donnait rien de stable à Hambourg. La saison passée, il avait dû perdre l'espoir de se faire avocat dans cette « terre classique de son amour. » Au moment de partir pour Cuxhaven, il avait dit : « Je me sens chassé de Hambourg, moins par le désir de voyager que par les tracas de ma situation personnelle, — par exemple, le Juif indélébile ! » Et, de Norderney même, il envoyait son premier appel vers l'exil : « Quelque chose me pousse irrésistiblement à dire adieu à la patrie allemande. J'ai
•des nerfs trop faibles pour rester en Allemagne. » Il prétendait que les Juifs l'attaquaient dans la rue. Il voulait oublier en jouant, par « le charme tout particulier de ■cette existence incertaine, où tout dépend des coups du sort », et surtout grâce à la mer « sa seule compagne, la aueilleure de toutes. »
Cependant, encouragé par « l'énorme débit » des premiers Reisebildei', il préparait les seconds, « livre extraordinaire d'humour pur et libre. » La folie des grandeurs, signe certain de certaine maladie, le gagnait. S'il vient à Paris, ce sera pour y composer « un livre européen. » En attendant, son deuxième volume, qui contenait les deux cycles de la Mer du Xor'd, le tambour Legrand, les lettres de Berlin, paraissait au printemps de 1827, et l'auteur pouvait enfin se donner un plaisir «spéré depuis longtemps : il partait pour l'Angleterre.
(( J'y partais, dit-il, dans le but d'étudier la langue et le peuple. Que le ciel confonde les Anglais et leur langue... C'était alors un temps bien sombre en Allemagne... je donnai le baiser d'adieu aux objets de mes plus chères affections, et m'embarquai pour Londres, afin d'y voir et d'y entendre Canning. » Le baiser d'adieu au cher oncle fut accompagné d'un appel à sa bourse; Salomon Heine avait aimé surtout, dans l'œuvre publiée de son neveu, le William Ratcliff, parce que Henri Heine y avait mis, sous son nom véritable et avec les traits d'un filou, certain débiteur hambourgeois de la Banque familiale. Il consentit péniblement, malgré tout,
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à comprendre que la pension n'était pas suffisante au voyage, même avec les honoraires d'auteur en surplus. Henri Heine prit un détour : « La pension, c'est le pain quotidien, mon oncle. Mais pour le nom, pour faire fifirure de Heine, il me faut une lettre de crédit sur Rothschild, une bonne lettre qui me pose bien d'emblée. » L'oncle entendit ce langage : il donna même un bon viatique, et signa une lettre de quatre cents livres sterling sur la maison Rothschild, avec une chaleureuse recommandation au baron Nathan Mayer de Rothschild, chef de la maison à Londres. « C'est, bien entendu, pour l'honneur, Henri, et seulement pour te mettre en crédit ! » — (( Bien entendu, mon oncle. Soyez tranquille. » — « Bon voyage. »
Le neveu n'était pas depuis vingt-quatre heures à Londres qu'il se présentait au comptoir Rothschild et encaissait à vue les 400JC. Puis il alla faire visite au baron Nathan, et se vit convier à un grand dîner.
Quelque temps après, Salomon Heine, dans son cabinet de Hambourg, savourait le café matinal en décachetant son courrier. « Tiens, il y a des lettres de Londres. Et une lettre de Rothschild. » La lettre était du grand Baron, il annonçait qu'il avait eu le plus grand plaisir à faire la connaissance du fameux, du charmant neveu, et l'honneur de lui payer les 400£. La pipe de Salomon Heine lui tomba des lèvres, il écumait, il se précipita chez sa femme en criant : « Le Diable emporte Rothschild et son plaisir, et l'honneur qu'il a eu de payer
mon argent ! Je te le dis, ce gaillard-là me ruinera ! » Le gaillard, sa poche garnie, payait de loin quelques dettes criardes laissées en Allemagne, et avec le reste des livres sterling menait joyeuse vie ; logé, Graven street, 32, sur le Strand, il combattait le mauvais temps, les giboulées d avril, en faisant des études comparées sur les femmes, sinon sur le peuple. « Si je quitte vivant l'Angleterre, ce ne sera point la faute de ses belles femmes, elles font tout ce qu'elles peuvent. » En août, lorsqu'il partit pour Norderney, il était à sec, corps et bourse ; il avait perdu plus de trois cents guinées, car le jeu s'en était mêlé.
Est-ce de là que vient sa haine furibonde pour l'Angleterre ? Sauf quelques lignes sur Brighton où il vit la femme aux yeux bleus qui cherchait un Don Quichotte, il rabâche son horreur pour ce grand pays dont il n'a compris ni les mœurs ni la force. Ce dévoyé ne peut sentir ce que la régularité, même factice et les apparences de bon ordre, même menteuses, ont de grand et d'utile. Il trouve, lui, Juif Allemand, les Anglais ridicules. Il ne voit en Wellington que « la victoire de la sottise sur le génie. ».
Et déjà s'affirme ce vice de son œuvre en prose, qui commençait d'apparaître dès les Reisebilder : l'incapacité de comprendre, le manque absolu de largeur, de sympathie, de sérieux, la nullité du fond sous le papillotage et le halètement du style. L'esprit de Heine, publiciste et prosateur,, on peut le comparer à un miroir con-
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vexe, à une boule de jardin : tout s'y voit, mais rapetissé, raais difforme et méconnaissable.
(( Envoyez un philosophe à Londres, concluait-il, raais pour Dieu n'y envoyez pas un poète. » Il n'y avait amené, lui, sous son vieux surtout jaune, qu'un viveur; sa philosophie n'exista jamais, et sa poésie était restée en Allemagne .
En septembre, Hambourg voyait revenir Henri Heine, et la scène attendue avec l'oncle Salomon éclatait. Ce \'an Buck, avant la lettre, pouvait crier àsonneveu : « Tu m'as fait des lettres de change ! » Henri Heine conclut l'affaire par ce= mots bibliques : « Sais-tu, mon oncle, ce qu'il y a de meilleur pour toi, c'est que tu as l'honneur de porter mon nom. » Et il sortit fièrement, laissant l'oncle dans un état tétanique.
Mais maintenant, il allait pouvoir, sans excès d'orgueil, invoquer sa « gloire ». Son œuvre maîtresse, le livre qui le contient tout entier comme poète, etle place parmi les maîtres, paraît en cetautomne de 1827. C'est le Livre des Citants, le Buclt der Lieder, éternel honneur du lyrisme allemand. Il contient, ce petit volume in-16, les poésies déjà publiées, mais il contient aussi le Retour au Logis, Heimkehr, dispersé çà et là dans les feuilles, et réuni pour la première fois ici, depuis sa première page jusqu'à ce Pèlerinage à Ket'lanr, emprunté à Holty, mais transmué en chefd'œuvre par la puissancedu génie. Cette fois, Heine n'avait pas su[)primé la Vierge Marie de ses vers; et il déposait aux pieds de la ^Madone la plus belle et la plus complète de ses poésies.
Voici quelques pages du livre ; ce sont encore des lamentations amoureuses, et ce mot divin « retour chez soi, retour au foyer », ne représente à cette conscience perdue, à ce cœur désorienté, qu'amertume etdéceptioïT; Hambourg, ce tombeau de ses rêves, est au fond de tous ces tableaux, sert de cadre aux drames intimes ; il les décrit, insatiable de se confesser, de pleurer, et de faire pleurer avec lui ; seulement, rien n'est monotone, rien n'est rebutant : toute l'œuvre est vivante, éternelle ; c'est que, comme Baudelaire l'a dit : « Toute la question en ces matières, c'est la saucé, c'est-à-dire : le génie ! »
Un jour, dans ma trop sombre vie, Une image douce est surgie.
La douce image est effacée.
Sur moi la nuit s'est amassée.
Les enfants, dans la nuit obscure, Sentant leur courage oppressé, Pour que leur trouble soit chassé Chantent bien haut : ça les rassure!
Moi, l'Enfant insensé, je chante
Aujourd'hui dans l'obscurité :
Tant pis, que la chanson soit peu divertissante,
Si mon trouble en fut emporté !
(Heimkehr. I.)
J'erre, en pleurant, dans fa forêt :
Dans le grand bois perche la grive, Elle sautille, et chante, yive :
<( Pourquoi ce grand mal de regret? »
— « A l'hirondelle, ta sœurette. Demande-le, petit oiseau :
Elle nichait sous le bardeau Delà fenêtre où je regrette! »
(Heimkehr. IV.)
Oui, Hambourg, la ville maudite, se lève sur cet horizon qu'emplit le rêve du poète; quelle autre cité montrerait la flamme tragique et terrible qui incendie à tout jamais celle-ci, pour ses yeux avides?
Au lointain horizon, comme un palais de rêve,
Apparaît la ville, et ses tom-s :
Le crépuscule errant la dessine et Télève :
C'est là que vivaient mes amours!
L'humide vent du soir balaye le sillage.
Mon batelier, qui peine, alianne tristement.
L'éclat suprême du soleil, en ruisselant.
Me fait revoir la ville où sombra mon courage :
La ville où mon amour est m^ort
Resplendit sur le soleil d'or!
(Heimkehr. XIX.)
L'Amour est mort? Non, car il gronde, et blasphème, et menace encore :
Comment poux-tu dormir tranquille,
Quand tu sais que je vis encor .'
Ma vieille colère s'éveille,
Et je m'en vaii briser mon joug !
Connais-tu le vieux Lied, ma Mie? Il raconte qu'un garçon mort Vint, à minuit, chez son amie, Et l'emporta dans son tombeau.
Crois-moi, merveille de beauté, Merveille de grâce, Mignonne.
Je suis vivant, et, moi tout seul, Plus fort que tous les Morts ensemble !
(Heimkehr. XXIII.)
Oui, l'amour vit, elles années n'y font rien; mais il y a plus de sanglots que de violences dans les cris qu il arrache au poète :
Les années viennent et s'en vont, Les hommes marchent à la tombe.
Mais jamais, jamais il ne passe, L'amour que dans mon coeur je porte 1
Une seule fois, je voudrais Te voir encor, rien qu'une fois.
Tomber à genoux devant toi, Et mourir, en pouvant te dire :
« Chère Madame, je vous aime! »
(Heimkehr. XXAII.)
Il la revit, cette année même, et ce mois, et au moment même oîi paraissait le petit livre impérissable, tout plein d'elle. Il revit la « chère Madame », Madame Amélie Friedlaender, de Kœnigsberg. Et il écrivait l'entrevue à \ arnhagen, en lui envoyant « l'édition vertueuse de ses poésies », le volume des Chants. « Ce matin, je suis sur le point daller faire visite à une femme que je n'ai pas vue depuis onze ans et à qui l'on a redit que j'ai été jadis amoureux d'elle : c est Madame F'riedlaender de Kœnigsberg, ma quasi-cousine (?) Hier déjà, comme un avantgoût, j'ai vu l'époux de son choix. La chère personne
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s'est fort pressée, et est arrivée hier, juste le jour où paraissait chez Hoffmann et Campe la nouvelle édition de mes Jeunes souffrances. Le monde est absurde, et fade, et assommant, et il exhale une odeur de violettes fanées. » Jamais poète n'était mieux qualifié pour écrire : « C'est dans les œuvres d'un poète qu'il faut chercher son histoire. » Et l'histoire continue à se dérouler, lamentable et pareille :
Ils s'aimaient tous deux, mais ni l'un ni l'autre
Ne voulait en convenir au second :
Donc, il se regardaient eu ennemis;
Ils s'aimaient pourtant, jusqu'à défaillir!
A la fin des fins, ils se séparèrent ;
Ils ne se revirent parfois qu'en rêve :
Tous deux étaient morts, et depuis longtemps.
C'est il peine s'ils le savaient eux-mêmes.
(Heimkehr. XXXV.)
Non, non, l'aimée ne l'aimait pas. Mais elle a reçu sa visite, et a félicité l'auteur:
Quand je vous ai plaint mes souffrances,
A'ous avez bâillé, sans rien dire ;
Je les mis en vers élégants ;
Vous m'avez fait de grands éloges!
(Heimkehr. XXXVI.)
Parfois, une image très simple de l'antique Allemagne passe, comme un signet dans un album : et les souvenirs de Munster, à Cologne, donnent encore au ha'ïsseur forcené du christianisme une belle image sacrée :
110 HKINE EX ALLEMAGNE
Les Trois Saints Rois de l'Orient Demandaient, à chaque bourgade :
« Quel chemin mène à Bethléhem, Chers marmots et chères fillettes ? »
Jennes ni vieux n'en savaient rien.
Les Rois continuaient leur route :
Ils suivaient une étoile d'or Qui luisait, gracieuse et claire.
Sur le toit de Joseph, l'étoile
Sarréta : les Trois Rois entrèrent :
Le bœuf meuglait, l'Enfant criait —
Les Trois Saints Rois tous trois chantaient.
(Heimkehr, xxxvin.)
La seule composition d'un pareil chœur suffirait à prouver que Heine n'entendait rien à la musique. Mais la pièce toute entière évoque les vieilles enseignes des hôteliers ou les antiques estampes sur bois, enfumées par le temps. Le poète revient bien vite aux descriptions amoureuses, dans sa manière âpre et poignante :
Des saphirs, ce sont tes yeux, Chers yeux, aux douceurs d'aurore !
Ah 1 trois fois il est heureux.
Celui que leur rayon dore!
Diamant aux milles feux, Ton cœur comblé de lumière !
Oh, trois fois il est heureux.
Celui que sa flamme éclaire !
Des rubis aux sombres feux.
Tes lèvres, tes belles lèvres !
Oh, trois fois il est heureux, Celui que leur pourpre enfièvre !
Ah! cet homme bienheureux, Qu'un jour j'arrive à sa suite, Tout seul, dans un bois ombreux 1 — Son bonheur finirait rite 1
(Heimkehr. LIX.)
Mais on ne peut jamais tuer le riclie Philistin ; et la Bien-Aimée, qui est sa femme, resplendit sous les joyaux qu'il adonnés :
Vous avez des diamants et des perles, Vous avez tout ce qui vaut un désir!
Et vous avez les yeux les plus superbes ;
— Que faut-il de plus à votre plaisir ?
J'ai fait, sur vos beaux yeux, toute une armée De chansons éternelles, mon Amour! — Que faut-il de plus, dis, ma Bien-Aimée, Pour faii-e joyeux tes yeux pleins de jour ?
Avec vos beaux yeux, ma douce colombe,
Vous m'avez si fort torturé le cœur
Que vous m'avez mis au fond de la tombe !
— Que faut-il de plus à votre bonheur ?
(Heimkehr, LXIV.)
Et voici la seule pièce qui semblerait esquisser un deuxième amour, pareil, dans sa stérile ardeur, au premier, et survenu dans la même ville et pour une personne presque identique :
Quand on aime pour la première fois, Même sans bonheur, on devient un dieu.
Mais, quand on revient sous les mêmes lois Une fois encore, on est fou, pardieu !
112 HEINE EN AI.r.E.MA(;NE
Moi, je suis ce fou 1 Voyez, j'aime encore Qui ne m'aime point 1 Mal qui me dévore, Soleil, lune, étoiles, tout rit de loi ! Et je ris, comme eux de mon sot émoi! — Je ris, — et je meurs de ce rire-là !
(Heimkehr, LXV.)
En tout cas, cette année là même, Thérèse Heine, la seconde cousine, se fiançait au Docteur Halle.
H y a pourtant des tableaux moins sombres dans ce recueil ; le vieux Hambourg a vu parfois des aventures, peu illustres sans doute, mais qui montreraient le poète comme un bon drille et non plus sous les tristes espèces du soupirant éconduit :
Les vieux logis, pareils au sombre songe. En rangs très longs, se dressent dans la nuit. Enseveli dans mon manteau, je longe Sans souffler mot, leur façade qui fuit.
Le gros beffroi tinte à la cathédrale ; Il clame l'heure avec ses douze coups ; Guettant mon pas. qui sonne sur la dalle. Elle m'attend. r.\imée aux baisers fous !
La lune est là. sa lumière m'escorte, Son bon visage illumine mes pas ; C'est la maison 1 sur le seuil de la porte. Je vois la Lune, et je lui dis, tout bas :
« Lune, merci ! mon vieux guide fidèle, D'avoir ainsi brillé sur mon chemin ; Mais à présent, adieu, je suis près d'Elle : Luis pour le monde entier, jusqu'à demain ;
Et, si tu vois un pauvre amoureux blême Pleurer tout seul, et crier son chagrin.
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Console-lc, comme autrefois moi-même Me consolait ton bon regard serein. »
Heimkehr. LXXIII).
11 semble aussi qu'il ait cherché les amours décrits dans ces pages au fond de logis où se risquent rarement les demoiselles de la Banque et les héritiers de gros financiers. Pour que le tableau de la ville allemande soit bien complet, l'auberge à soldats se profile, et l'on y entend le vacarme des hôtes sans gène :
Sur ta poitrine de neige J'ai posé mon front :
J'en puis compter — c'est un piège ! — Compter chaque bond !
Les hussards bleus sonnent de la trompette : Ils Tont passer la porte du rempart ; Et c'est demain, je l'entends, la coquette, Mon cher Amour, c'est demain qu'elle part.
Ah ! si demain tu veux partir, mon Ame ! Pour aujourd'hui tu m'appartiens toujours. Et dans tes bras, dans vos beaux bras, Madame, Je m'oublierai pour de doubles amours 1
(Hei.mkehr. LXXV).
Les hussards bleus sonnent de la trompette : Ils vont passer la porte du rempart ; Et je m'en viens, mon Aimée, et je guette Pour t'apporter des roses, au départ.
Vrai ! ton auberge est un logis sauvage ! Goujats de guerre, et bandits, et routiers ! Et dans ton cœur, ton petit cœur, je gage. Pas mal de gens ont aussi pris quartier!
(Hei.mkehr. LXXVl .
A la même gerbe appartiennent deux autres fleurettes <ju'il avait cueillies en ce temps, qu'il ramassa beaucoup plus tard, dans un de ces livres où il semblait faire et xefaire sans relâche, épuisé, mourant, le testament de sa jeunesse, le testament de son génie :
Quand de jeunes cœurs se brisent, Les étoiles rient, là-haut 1 Elles rient ! Elles se disent Dans les bleus lointains: « Ho. ho,
Ils s'aiment, ces pauvres hommes, A pleine âme, à plein désir.
Puis on les voit, d'où nous sommes, Se^torturer. à mourir!
Leurs tristes amours cruelles, A ces pauvres gens d'en bas, Nous ne les connaissons pas : — Cela nous fait immortelles ! »
(AUS DEM NaCHLASS BIS 1830, I).
Les forêts et les champs verdissent ; L'alouette trille dans l'air; Sous les blonds rameaux qui frémissent Tient le printemps charmant et clair.'
Le chant de l'alouette éveille Mon mal, que l'hiver endormait ; Il monte, à mon cœur qui sommeille, Le chant plaintif qui s'y calmait.
L'alouette plane, et frissonne :
« Triste chanson, pour un printemps ! » — « C'est une chanson, ma mignonne.
Que je chante depuis longtemps !
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Je l'ai dite au bois qui bourgeonne, Percé du Mal qui me brûla :
Ta grand' mère déjà, mignonne, A connu cette chanson-là ! »
^Avs DEM Nachl.vss BIS 1830, III).
Une vignette figurait l'auteur, en tète du Livre des Chants. Extrêmement juif, par les traits ineffaçables de la race, malgré l'arrangement romantique de la chevelure, drapé dans le fameux manteau à grand collet, Heine montrait la curieuse diversité d'un œil droit à l'expression rêveuse, et d'un œil gauche si perçant que le regard combiné de ces deux yeux en paraît bigle ; sous une bouche sensuelle, presque bestiale, un menton mesquin disait assez l'absence d'énergie ; l'expression, en somme, était fausse, et peu sympathique. Le front seul, coupole des rêves, sauvait cette figure fade, comme flétrie secrètement.
L'inquiétude qu'on y lisait, au moment où la destinée allait tourner pour le poète, s'explique aisément. L'existence, malgré le succès littéraire, se faisait de plus en plus sombre. La réalité se dressait devant lui. Son recueil de vers, « commencement et fin de sa carrière poétique », remanié, modifié, accru, ne recevait qu'un accueil médiocre : sa mère ne « le goûtait pas autrement », sa sœur daignait le « tolérer » sans plus ; ses frères « n'y comprenaient rien, » et son père « n a pas même ouvert le livre. » Quant aux amis, une Rahel de Varnhagen s'offensait presque de se voir dédier le Heimkehr ; « ce qui me
116 iieim: ex Allemagne
lit prendre le mal en patience, écrivait-elle à Gentz, c'est que je savais combien sont éphémères ces produits de l'esprit, combien leur vogue est vite épuisée, et balayée par quelque engouement nouveau, et combien, en somme, ces météores passent vite. » Varnhagen, lui, comme Immermann, louait beaucoup le livre; mais il était le premier à conseiller l'exil en France. En général, on critiqua ce chef-d'œuvre « comme manquant aux règles de la métrique, et comme étant arbitrairement versifié, trop proche du lied populaire. » Heine lui-même, dix ans plus tard, dépaysé, n"écrit-il pas : « Pour la faiblesse de ces poésies pourront peut-être me valoir grâce mes écrits politiques, théologiques et philosophiques. » Où seraient ses écrits en prose, s'il n'avait pas écrit ses vers qui firent surnager son nom ?
C'était un chef-d'œuvre, pourtant, ce petit bouquin de trois-cent-soixante-douze pages. Le reproche qu'on lui faisait, d'être trop voisin du lied populaire, c'est le principe même de sa valeur et la cause de son éternité. Oui, c'était la pure tradition de la poésie populaire germanique ; après W. Mùller, Heine avait marché dans celte route, et il y avait trouvé la perfection et la gloire. Il avait réagi contre les défauts du romantisme par les qualités de plastique et de clarté qui sont partout celles de l'imagination populaire. « De très bonne heure, ma poésie, écrit-il à W. Mûller, a subi l'influence du chant populaire allemand. » Il avait, à Lùnebourg, le Petit livre de cil ants pour les compagnons de métier, qu on achetait.
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Lûnerstrasse, n°2 à droite, à côté de l'épicier. Il y apprenait Tart, qu'il conseille, de toujours mettre en action ro qu'on écrit.
Avec cela, praticien consommé, métricien aussi roué que ce Schlegel dont il célèbre la maîtrise technique, il rend concis le lied populaire un peu lâche et traînant. « Simple, simplification », ces mots reviennent sans cesse dans ses lettres. Il a, dans son style, les mots qui expriment le sens, la lumière, le geste. Son « balancement inusité du rhythme » donne à ses poésies sur la mer une beauté nouvelle, et il peut dire fièrement : « J ai été le premier poète de 1 Océan en Allemagne. » Puriste, ratureur, laborieux, on voit à ses brouillons surchargés, aux changements qu'il fait sans relâche, combien il tient à serrer sa langue, à l'affermir. Le Heimkelir est beaucoup plus ferme de style que Y Intermezzo. C'est le style qui éternise. Comparez les Deux Grenadiers aux chansons de Déranger. Vous verrez le poète vrai, maître de son art, écraser le Tyrtée bourgeois, le Pindare de la garde nationale. Le vocabulaire de Heine est immense, dès le début : relisez les premiers sonnets. Mais il n'emploie que les mots les plus simples ; en art, il faut tout savoir, pour tout oublier, et, suivant la maxime de Bùrger : « ne pouvoir ôter ni une phrase ni un mot. »
Il savait attendre : « Je suis un grand temporiseur, très anxieux dès qu'il s'agit de publier. » Aussi donnait-il des « images réelles de la vie ». Hélas, elles sont impossibles à transmuer dans une autre langue, telle est la valeur
de la forme. C'est encore plus vrai pour lui-même, ce qu'il disait sur Gœthe : « Les Français n'en peuvent avoir aucune idée s'ils ne connaissent pas la langue... Ces chansons-là ont un charme inexprimable. »
Il estimait que le triomphateur en matière de Lieder, ce serait Gœthe. Il sut bientôt qu'il allait être le rival du maître souverain. Il sentait sa puissance : « Les Allemands, quelle palme leur reste-t-il ? n'est-ce pas celle des meilleurs lyriques de ce monde ? Aucun peuple ne possède d'aussi beaux chants. »
Il donnait la couleur locale déterminée et vibrante, à chacun de ses tableaux. Il savait trouver le trait familier, le détail particulier, la saillie expressive, prendre le ton bourgeois ou populaire qui sauve de la banalité périlleuse en de tels sujets, si restreints, si pareils au fond. Si l'on se tient au vague, ce sont les médiocres du romantisme; si l'on va trop bas, c'est Coppée, ou Manuel, et consorts, c'est le pleurnichage, le pot-au-feu, la platitude.
Çà et là, l'Hébreu se retrouve, qui régnera dans les recueils suivants, et sous l'influence fatale de l'opium; et le clinquant scintille, le goût se perd, l'image est voyante. C'est qu'une telle forme d'imagination est limitée, et fragile dans son équilibre ; aux génies à la Hugo, le danger n'existe point : on ne saurait fatiguer un gong ! Aux génies à la Henri Heine, le péril est perpétuel; une harpe, un violon, se brise et se désaccorde si vite ! La forme d'imagination qu'il eut est la plus précieuse, mais aussi la plus rare, la moins abondante, et la moins durable.
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Il n'évite point la monotonie. Ce n'est pas chez lui qu'on trouvera « la chanson fatale sur la larme qui n'a pas été pleurée. » Il a pleuré toutes et toutes ses larmes^ mais il ne s'est point assez répété sa propre maxime i « Chacun ne pleure réellement que pour son propre compte. »
L'emphase tache çà et là : nous sommes en 1827 :
« Allons, donne ce loup, car je me veux masquer... Mais ils senfuiraient tous, si je me démasquais. »
(Fresko Sonette X Chr. Sethe. 2.)
Mais ceci, c'est une jeunesse. Il abuse
« des fleurs de sang et aussi des fleurs pâles qui ont fleuri hors des blessures de son cœur, m
(An SIE.)
Il aime trop à se voir mort d'amour :
« Et pense à moi, lorsque j'aurai trouvé la mort. »
Mais cela, c'est une attitude éphémère, une mode d'étudiant. Il n a pas toujours écarté les monstruosités tudesques; il souhaite que ses Lieder soient des fleurettes, pour les envoyer sentir à la Bien-Aimée; des baisers, pour les envoyer lui caresser les joues; et... des petits pois, pour lui faire une bonne soupe, une Erbsen^ suppe merveilleuse. Mais ces facéties, trop fréquentes dans sa lourde prose, sont rares dans ses vers merveilleux.
Le chef-d'œuvre fait, — le chef-d "œuvre inutile ! — il
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fallait vivre. Place espérée à Hambourg, chaire désirée à Berlin, tout manquait. A la fin de Tannée 1827, une aubaine sembla s'offrir : le baron Cotta voulait lui donner, à Munich, la rédaction en chef des Annales politiques. Heine ne voulait s'engager que pour six mois : il espérait une chaire à l'Univei'sité, le ministre von Schenk le protégeait; mais le roi Louis I^^ dabord favorable, fut prévenu contre le candidat par des accusations où l'on taxait Heine d'idées libérales; il refusa son autorisation.
Pour l'heure, Heine espérait tout : « Une lettre, en <[uelques instants, m'a décidé à partir pour Municli, écrit-il le 19 octobre. On me promet monts etmerveilles. En tout cas, je trouverai là de la tranquillité. » En janvier 1828, il était, avec Lindner, codirecteur d'un journal ou plutôt d'une revue périodique à tendances réactionnaires. Et ce fut le premier grand début, dans la Presse, de ce prétendu révolutionnaire.
C'est le 28 novembre 1827, qu'il se déclare installé à Munich, n est immédiatement déçu par la « cordiale tristesse » de la ville, par Cotta, par sa vie « plate et misérable » ; la Bavière le rend « Prussien »,il ne songe qu'à faire sa malle pour l'Italie. Son amertume littéraire déborde au sujet de Goethe : « Que je déplaise au valet d'aristocrates Goethe, c'est chose naturelle. Son blâme honore, depuis qu'il patronne tout ce qui est débile. 11 craint les Titans grandissants. C'est maintenant un dieu faible et décrépit, tout chagrin de ne pouvoir rien produire. » Notez en passant que ce dieu stérile composait
ahors le second Faust ! « Wolfgang Gœthc, reprend Heine, peut continuer à violer le droit public des esprits ; il ne peut empêcher que son gi'and nom ne soit souvent, un jour, nommé avec celui de Henri Heine. »
II faut dire qu'il écrivait le contraire exactement à Varnhagen : « C'est sottise de parler contre des hommes vraiment grands. Je puis appartenir aux indifférents, mais je ne passerai jamais aux rebelles. » Heine indifférent ? non ! ses nerfs le dominaient trop ; mais pour réfuter chaque page, chaque idée de cet impulsif, il suffirait de rechercher et de mettre en regard la page où il démolit avec la même verve et le même entrain ce qu'il affirmait tout d'abord. Personne n'a si bien jugé, si bien contredit Henri Heine, que Henri Heine lui-même.
Celte sorte de caractère et d'esprit ne rend pas heureux. « Je voudrais rouler avec 1827 au néant éternel, dit-il. » Et l'on revient à invoquer l'influence du prétendu second amour. La lettre sur laquelle on se fonde contient un passage supprimé dans la traduction française : « Le climat d'ici me tue, à part cela je m y plais bien... Je souffre à mourir de ce maudit climat... Incendie du cœur, avec complet épuisement de la tête. » Et, bien encadrée et truquée, cette plainte météorologique se transforme en plainte amoureuse.
Malheur infiniment plus grand que ces historiettes, la politique, la néfaste politique va corrompre sa poésie; de 1828 à 1848, elle devient presque uniquement de circonstance. N'a-t-il pas dit : « A une époque où la poli-
tique est maîtresse, on voit rarement éclore un pur chefd'œuvre. »
Il déclarait ne jamais vouloir retourner de son vivant à Hambourg. « Les grands dieux m'ont jugé digne du martyre poétique », proclamait-il. Ce martyr pondait, entre temps, force copie pour les Annales politiques; il ratiocinait sur l'Angleterre, il faisait un article sur la Littérature allemande de Menzel, à la fois confus et téméraire ; à près de trente ans, un publiciste se dessine sous sa forme définitive. Celui-ci n'ira point au-delà de l'ordre moyen.
Il dérivait, sous le prétexte « que ce n'est jamais la poésie par elle-même qui assure la célébrité aux productions d'un poète. » Comme si la célébrité avait rien de commun avec la gloire. « Notre époque, dit-il, est imbue de l'égalité, et les poètes, comme des grands prêtres, rendent hommage à ce divin soleil. » Chansons !
Et il injuriait à plein cœur la ville qui le faisait vivre, « Munich, ville à prétraillons, qui conserve dans son nom allemand son béat caractère, et s'appelle en latin Monacho nionachorum. » Pourtant, il mettait beaucoup d'eau dans son vin rouge, afin de se faire nommer à l'Université. Il commençait à reconnaître que les di6Ux païens, « les anciens dieux.., étaient des dieux pour les jours de fête. » Ces jours là sont rares dans la vie. Et le protestantisme même est alors bien insuffisant comme religion efficace. « S'il n'y avait, dit Heine, l'orgue dans l'église protestante, ce ne serait pas une religion du
tout. Entre nous soit dit, cette religion ne fait pas de mal; elle est claire comme un verre d'eau ; mais elle ne fait pas de bien non plus. Je l'ai essayée, et cette épreuve me coûte 4 marks 14 schelings. » Nous savons donc combien coûtait l'apostasie en 1825. Aujourd hui, elle rapporte.
En juillet 1828, Heine, grâce à huit cents thalers qui restaient en dépôt chez Varnhagen après l'affaire de Londres, et l'encaissement sur Rothschild, Heine joyeux et délivré se payait son vieux rêve : un voyage en Italie. Il en a fait une partie des Reisebilder, la troisième et la moins bonne.
La première partie avait obtenu chez Campe un grand succès. Et le premier volume « est. disent les critiques, le seul qu'on lise aujourd'hui. » Le deuxième, interdit, dès son apparition, en Hanovre, Prusse, Autriche, Mecklembourg, et dans la plupart des petits Etats, n'en avait que mieux pris.
Heine, encouragé par ce double succès, se débridera maintenant, prétendra faire, en fantaisiste, un de ces livres décousus, dont Sterne a donné le modèle dans le Voyage sentimental . Et ce genre de produits, l'auteur de Bouvard et Pécuchet le définit on ne peut mieux. « Ensuite, dit Flaubert, ils tàtèrent des romans humoristiques... Dans ce genre de livres, on doit interrompre la narration pour parler de son chien, de ses pantoufles ou de sa maîtresse. Un tel sans-gène d'abord les charma, puis leur parut stupide. »
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«Italie, ritalic, en Italie.., je vais partir pour l'Italie,)» Heine n'avait plus que ces mots en tête. Il s'acheminait de Munich par le Tyrol et le Trentin, vers Vérone. Milan, Gènes; en septembre, il touchait Livourne, et gagnait Lucques ; après un séjour d'un mois aux Bains de Lucques et six semaines à Florence, il renonçait à Rome et revenait par Venise, où la nouvelle que son père venait de mourir lui faisait brusquement reprendre la route de Hambourg.
Il partait, persuadé « qu'il n'y a rien de plus ennuyeux sur cette terre qu un voyage en Italie, si ce n'est peutêtre l'ennui de l'écrire; et 1 auteur ne se peut guère rendre supportable qu'en y parlant le moins possible de l'Italie elle-même. » Avec cela, il avouait que « son ignorance de l'italien le tourmentait beaucoup. Je vois, disait-il, l'Italie, mais je ne l'entends pas. » Cela s'aperçoit, à lire les Reisebildev. Dés le premier pas, il le prend de haut avec les cites nouvelles et les contrées inconnues. Il déclare Innsbrùck « mal habitable et assez niaise. » Les statues, qui sont de bronze, il les voit en fer. Il gamine sur « l'odeur désagréable, à Brixen, de saints fort laids et de foin sec. » L'odeur des saints est difBcile à définir, mais le foin sent bon. Les TjToliens s,oïit « une race saine, peut-être parce qu'ils sont trop sots pour être malades. » Il allait bientôt, et trop tôt, montrer cet esprit qui consiste à se mal porter, le pauvre homme. Et naturellement, il regarde surtout les femmes : « Les ïrentines sont justement de l'espèce que j'aime : visages
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pâles, élégiaques, où des yeux grands et noirs brillent si douloureusement d'amour... Je les aime, comme j'aime la poésie elle-même. » Ce voyageur bizarre considère comme un « calice », à Milan, de voir l'Ambrosienne, Brera. 11 divague sur le « menton pointu » des Lombardes qui, selon lui, serait la cause du caractère sentimental qu'affecte la peinture ancienne. Il voit le Dôme, mais, en bon romantique, au clair de lune, à minuit.
C'est dans ces pays qu'il déclare le catholicisme « une bonne religion d'été », pour la fraîcheur de ses églises. La vie lui apprendra bientôt que les religions solides peuvent servir, même 1 hiver, quand on gît sur des matelas.
Avec cela, les dithyrambes politiques recommençaient : (( Il n'y a plus de nations en Europe, disait-il à Milan, — dans ce Milan tout occupé à reformer la nation italienne. — Il n'y a plus que des partis. La grande tâche de notre temps, c'est l'émancipation... le saint combat! Au fond, qu'importe la couleur de la chose pour lac{uelle on meurt, quand on meurt pour ce qu'on aime ? Et telle mort chaude et fidèle vaut mieux qu'une vie froide et sans foi. Les chants d'une pareille mort, les douces rimes et les mots étincelants, suffisent déjà pour réchauffer notre cœur. »
En attendant le « saint combat » qui! ne livra jamais, 1 émancipateur théorique se promenait sur la Brenta, qui lui fut chère comme à Musset. Il passait à Gênes, et déclarait cette ville « vieille sans antiquité, étroite sans
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intimité, laide par delà toute mesure. » Il y fut pris d'un accès bizarre, une crise de mégalomanie lui persuada que la police l'avertissait, car on voulait le poignarder; n'était-il pas carbonaro ? Il bravait le péril en lisant, tous les soirs, Plutarque.
Mais ce héros cherchait, surtout en Italie, ce qu'on y trouvait, en ce temps-là, sans grande peine, même avec « un mauvais italien qui vous faisait prendre pour un anglais » : les joies faciles. Ces joies ne vont pas sans péril. Heine courut des risques plus terribles que le stylet des Génois ; et si certaine maladie ne l'avait point frappé plus tôt, ce qui est douteux, ce serait la terre classique, « riche en citrons et en poisons », qui lui aurait, s'il faut en croire les confidences de sa famille, inoculé le mal terrible, l'avarie cruelle qui le martyrisa jusqu'à sa mort.
Il gaspillait, c'est avéré, ses forces physiques avec ces femmes noires d'Italie, au type juif, le genre de créatures qu'il préférait; l'odeur même, l'odeur de laine et de mouton, flattait l'Hébreu. Et nous pouvons juger, par là, de son idéal féminin. Il aimait les filles brutales, à la main prompte. « corps charmants et fort habitables, d'un jaune piquant, na'ïvement sales, créées plutôt pour la nuit que pour le jour. » Il se vantait de rester douze heures chez la signora Giulietta. Et, parlant de Léon X, il affirmait que, dans son siècle, la syphilis « était alors encore très dangereuse. » 11 éprouva qu'elle l'était encore au xix« siècle.
Il attestait les « nuits toscanes » de ses prouesses amour-euses. Veut-on des prix ? Il dépensait « un napoléon et demi » aux bains de Lucques, en 1828. Maintenant, Munich lui apparaissait dans le lointain, il déclarait « y avoir mené une vie exquise, et j'y retournerais volontiers pour y rester toujours. » Il idéalisait jusqu'à son oncle Salomon. Il pensait à « lui baiser la main », cette main dans laquelle il y avait toujours quelques thalers pour lui. Mais il ne pouvait empêcher les vieilles rancœurs de gronder sous sa plume : « Votre famille — je ne l'ai que trop aimée !... vos griefs ! croyez-vous, mon oncle, que ce soit la même chose que lorsqu'un cœur, abreuvé de chagrins, finit par se briser ! Saluez pour moi votre famille, Hermann, Charles, et la mignonne Thérèse ».
Gela ne l'empêchait point de s'amuser beaucoup aux Bagni : « Aux bains de Lucques, où j'ai fait un long et divin séjour, j'ai déjà écrit la moitié d'un volume, une espèce de voyage sentimental, » et cela, c'était encore s'amuser. Il trouva le sujet des yuits florentines, à Florence ; il y arrivait le l^"" octobre à sept heures du matin; le 11 novembre, les perfidies de l'âpre climat lui avaient donné un catarrhe qui était « dans sa fleur » ; il lisait, pour se consoler Malthus et Bentham. Mais il commençait à sentir la nostalgie ; « tandis qu'il était couché sous les myrtes italiens, le souvenir du mvstérieux frémissement des forêts de chênes se glissa en lui ; pendant que les zéphirs du Sud se jouaient autour de lui,
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il songea aux sombres chorals du vent du Nord. » Il lui arriva deux malheurs à Florence ; il apprit son échec définitif à la chaire désirée ; il conçut le premier germe de cette haine pour le comte de Platen qui allait lui inspirer l'action la plus déplorable de sa carrière.
« Vers la fin de l'automne 1828, dit-il, je revins du Sud ; (et moi aussi, la flèche brûlante dans le sein). » Est-ce une allusion à la flèche empoisonnée de sa maladie ? Une crise morale s'y ajoutait; à Venise, une lettre de son frère Max lui apprenait le grave danger où se trouvait son père : « Tu en apprendras davantage à Wùrtzbourg, chez M. Textor », disait-il. A Wùrtzbourg, Heine apprit la mort du père Samson, foudroyé le 2 décembre par une apoplexie nerveuse. Lorsqu'il arriva jusqu'à Hambourg, son père reposait au cimetière juif d'Altona.
Revoir Hambourg, c'était se retrouver plus juif et plus allemand que jamais. Il revenait plein de livres à faire, « mes livres, ces grandes lettres adressées avant tout à ceux qui nous ressemblent. » Il trouvait à l'Allemagne « la physionomie de la Palestine, » et chantait ce monstrueux hymne au Judaïsme : « Tout le reste de l'Europe s'élève (sic .') vers les Juifs. Je dis : s'élève ! car les Juifs portent en eux, dès le début, le principe moderne... le cosmopolitisme, la cité universelle... Les Juives ont une pudeur particulière. » Particulière, en effet, bien particulière ! « Les Juifs sont un peuple pudique, continent, je dirais presque abstrait, et sous le rapport de la pureté des mœurs, c'est celui qui se rapproche le plus de la race
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germanique. » L'ancienne Palestine est comme « une Allemagne orientale. M. de Shylock est devenu, à Paris, le plus puissant baron de la chrétienté, et il a reçu de S. yi. Catholique, cet ordre d'Isabelle, qui futfondé jadis pour glorifier l'expulsion des Juifs. » Arrètons-là ces lugubres bouffonneries.
En attendant, la forte main d'un Metternich pesait encore sur l'Allemagne ; le pouvoir appartenait, tout en haut, à l'homme admirable qui a dit : « Il faut qu'on se remette à croire et à obéir x .
Plus mécréant, plus mécontent, plus indiscipliné que jamais, Heine soupirail :
Oh ! ne nie laissez point étouffer ici Dans ce monde étroit de marchands.
C'est ainsi que lui apparaissait alors cette Allemagne qu'il nomma plus tard « son lointain amour ».
Il revit le monde plus large de Berlin. Auteur à la mode, il venait « encaisser sa gloire. » Son amie Rahel le décrit, dénigrant (rœihe, se querellant avec Edouard Gans, autre Juif, type nouveau de l'apôtre social, juriste révolutionnaire, de cette bande qui comprend, avec Heine lui-même, Bœrne, Lassallc, Marx et consorts ; Heine en revanche prônait un \V. von Dorning, simple espion : « Les bottes de Heine, écrivait Mme de Varnhagen, sentaient le cuir et ses habits le moisi. Dès qu'il a été parti, j'ai ouvert les fenêtres toutes grandes. Heine ne fera que se salir et s'embourber toujours de nouveau.
Encore un qui spécule sur les scandales, dût-il pour le reste de ses jours courir dans l'accoutrement d'un arlequin crotté ou d'un valet de bourreau. »
La femme perspicace et froide pressentait l'affaire Platen, l'immonde orage qui allait éclabousser Heine à jamais. Nomade, dévoyé, le poète perdait la tête jusqu'à écrire le l^"" avril 1829 une lettre insolente à Rahel ; puis c'était la réconciliation, et l'envoi de roses qui charmaient une convalescence de la dame.
Ennuyé de tout à Berlin, crucifié par les maux de tête qui lui rendaient le théâtre impossible, il se retira pour quelques semaines àPotsdam. Dans une solitude absolue, il achevait la troisième partie des Reisebilder qui allaient paraître à la fin de l'année. « Gomme par dérision de moi-même, dit-il, je décris aujourd'hui le temps le plus brillant de ma vie, quand, enivré d'orgueil et d'amour, je poussais des cris de joie sur les hauteurs des Apennins !... Depuis la mort de mon père, comme je suis devenu maniable... si abattu!... si comprimé. »
Au commencement d'août, il revit les roches rougeâtres d'Héligoland, et cette mer avec laquelle «il avait de secrètes affinités. » En novembre, il annonçait les premières escarmouches de la triste et sale bataille qu'il allait livrer contre le hobereau versificateur, de Platen. Il allait éprouver la justesse de ces paroles quil écrivait lui-même : « Le vent de la passion entraîne sur la haute mer de la calomnie... Nous sommes un grand peuple I nous ne criblons pas nos ennemis depigrammes mor-
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dantcs, nous leur jetons à la tète les saletés les plus allemandes. »
Français que nous sommes, ces saletés-là nous écœurent. Nous ne ramasserons que celles dont on peut parler. Heine lui-même disait « savoir des horreurs qu'il ne peut confier au papier. » Notre papier, à nous, ne supporterait point même tout ce qu'il confiait au sien. Pour une i-aillerie publique, mais purement littéraire et de ton moyen dans sa bêtise prétentieuse, il veut « s'asseoir sur le cadavre de Platen », il parle de « combats à mort, à mort.., stricte justice... duretés nécessaires... contrepoison. » Le secret de cette rage un peu burlesque lui échappe : « Il est l'allié naturel de mes ennemis, un aristocrate, ultra, papiste. » Et le venin juif découler ! « J'ai fustigé le comte de Platen qui m'a raillé dans son Œdipe romantique : M. le comte, ce ver de terre, sortira de mon livre, l'avorton aristocrate, dûment bàtonné. Ma vie est si pure que je puis attendre, sans crainte, les scandales qu'on inventera contre moi. »
Et des passages, supprimés depuis, édifiaient le public, dans les III* Reisebilder, sur les mœurs uraniennes du gentillâtre de lettres. D'abord présenté sous un pseudonyme, Platen apparaît sous son nom, en des pages qui semblent écrites avec une boue spéciale. Il faut citer ce qui n'est pas absolument abject. Platen, il est vrai, composa, sur des amours étranges, des vers parfaitement absurdes. Mais était-ce donc, chez un poète de génie, une raison pour ramasser ces sottises et les commenter
avec la goujaterie d'un manant échauffé ? « Tels sont les hommes ! ricanait Heine. L'un aime manger des ciboules, l'autre a plus de goût pour l'amitié brûlante, et moi, on homme d'honneur, je dois convenir nettement que je mange volontiers des ciboules, et qu'une cuisinière louche m'est plus chère que le plus bel ami de la beauté. Oui, je dois avouer que je ne vois rien de si beau au sexe masculin, qu'on doive y chercher ses amours. » On peut ne point aimer le musc sans aimerpour cela les ciboules. Et ces grossières pantalonnades se rabaissent jusqu'à un ton où elles sont intraduisibles. Il faut remonter jusqu'à Pierre l'Arétin pour trouver pareilles vilenies. Encore l'Arétin a-t-il de la verve ; ici, l'ordure est lourde et froide, c'est l'égoût allemand. Passons, passons, en nous bouchant le nez !
Platen, puissant et bien posé, tenait sa vengeance. 11 rendit l'Allemagne inhabitable au triste Juif. Dès l'apparition du livre, Heine éprouvait les effets de son imprudence : « Il ne m'est demeuré, disait-il à Frédérique Robert, belle-sœur de Rahel, qu'un atroce mal aux cheveux, de fastidieux spectres, une angoisse peuplée de fantômes; souvent vers minuit un chat mort miaule parmi les ruines de mon c(Bur. » Et l'année 1830 le trouvait « abîmé de chagrin. »
« J'ai voulu, répétait-il, attaquer le prostitué effronté des aristocrates et des prêtres, moi, homme de basse naissance. » Mais tout le monde lui tournait le dos; les lettres anonymes pleuvaient au n" 28 du Boulevard Neuf,
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OÙ il s'était réfugié près de sa mère. Ses amis, sauf ^'arnhagen, l'abandonnaient, déclaraient qu'il fallait mettre des gants glacés pour toucher son dernier livre, et que Heine était un écrivain perdu. « Ma carrière littéraire, dit-il, ma sûreté personnelle, mon avenir même, tout cela est compromis. » En vain il cherchait à se consoler en se répétant : « Il est bon que les méchants rencontrent une fois l'homme qui, sans ménagements et sans merci, use de représailles pour lui et pour d'autres. » Il savait fort bien qu'il n'était point un justicier d'âme désintéressée ; il avait vengé ses rancunes avec de sales armes, et il s'était blessé lui-même en les maniant. Découragé désormais, plein de fiel, il déclarait que son livre ne lui valait (|ue (( crève-cœur. » Avec cela, il en restait un peu ridicule ; car l'éreintement est encore un hommage : le silence est plus dédaigneux.
Goethe a prononcé les paroles concluantes sur cette alïaire. En mars 1830, le patriarche littéraire, jetant de JKiut sur ce marais un regard dégoûté, disait à Eckermann : « Et encore, si les hommes supérieurs n'avaient à souffrir que les attaques de la masse des gens bornés : mais non ! les hommes de talent s'attaquent entre eux. IMaten tourmente Heine, et Heine, Platen; chacun cherche à se rendre odieux aux autres, et pourtant, le monde est assez grand, assez vaste pour que chacun puisse vivre et travailler en paix, car chacun a déjà en son propre talent un ennemi qui l'inquiète assez! »
C'est le moment où Heine déclare qu'(( une époque d'en-
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thousiasrae et d'action ne peut avoir affaire de Gcethe. » Mais quand on voit ce qu'il entend, lui, par l'action et l'enthousiasme, on est tenté de mettre Goethe sur un autel. Le meilleur ami, Moser, tourna le dos à Henri Heine au mois de février. Le « malaise moral», compliqué de tristes maux physiques, devenait si fort, au printemps, que Heine se réfugiait à Wandsbeck en Holstein, un village de la banlieue hambourgeoise. « Je ne sens jamais, disait-il, le besoin de solitude plus qu'au commencement du printemps, quand le réveil de la nature se montre aussi sur les visages des Philistins urbains. » Sa « maladie particulière », comme il l'appelle, assez forte pour le «clouer» l'hiver précédent à Hambourg, — c'est à une dame qu'il l'avoue ! — lui rappelait que le printemps ne fait pas fleurir seulement la peau des Philistins, et que les poètes juifs en peuvent sentir les effets.
En juin, il jetait un regard en arrière ; «J'ai passé une fatale année, désolée et aride. Puissent mon humeur et ma situation changer bientôt. Si je n'étais enchaîné par de graves devoirs, je m'envolerais pour toujours. » Il expurgeait ses livres, voulait supprimer les passages sur Platen. Sa « justice » était éphémère autant que rude. 11 accusait Gcethe d' « indécision » dans le style.
C'est qu'on avait cruellement poursuivi son troisième livre de Reiselbilder. En Prusse, particulièrement, il avait trouvé contre lui ce même Charles von Raumer, ancien ami de Gœttingue, et qui jadis avait admiré grandement le premier volume ; devenu un ministre piétiste
de l'Instruction publique en Prusse, Raumer fit mémo pilonner tous les exemplaires saisis.
En juillet, Heine demanda le secours à son éternelle amie, la mer du Nord. Logea Héligoland, chez un marin, dans une auberg& trop sonore, il lisait une histoire des Lombards, Homère, et des bouquins sur la sorcellerie.
« Réconcilié avec la mer », il voulait « abandonner politique et philosophie, et se plonger de nouveau dans l'art et la contemplation de la nature. » Plût au ciel!
II lisait aussi la Bible « bien qu'il fût Hellène en secret. » Ce livre « est la patrie des Juifs ! » Il lisait un peu le Nouveau Testament, mais il préférait, naturellement, l'Ancien. Et il se mettait à ces pages qui devinrent la sixième partie de l'Allemagne.
Il y avait trop de monde sur cette plage : « Je bavarde trop, je pense trop, je mange trop, je vois beaucoup trop de gens, ce qui ne me réussit jamais, j'ai les oreilles remplies d'un brouhaha continuel, et mes maux de tête à la suite de tout cela sont en pleine floraison. »
Mais un coup de tonnerre galvanisa subitement cet homme prêt à toutes les révoltes : « Je lisais, dira-t-il plus tard, le 6 août, à Héligoland, un passage sur le roi des Hérules dans Paul Varnefried, lorsque arriva un gros paquet de journaux du continent. Mes yeux y rencontrèrent des rayons de soleil dont ils furent éblouis, et qui allumèrent dans mon âme un enthousiasme sauvage, une joie délirante.,. Je suis enivré, hors de moi... comme enivré, je veux aller moi-même à Paris! »
C'était le soleil bourgeois de juillet 1830, la Révolution tempérée, qui se levait sur la France. Mal de tête et mal de mer étaient oubliés. A Cuxhaven, le 9 août, Heine crie : « Dans tous les idiomes on porte des toasts aux Français. Même à Hambourg, où la haine des Français a poussé de si profondes racines, il règne maintenant un indicible enthousiasme pour la France. On a tout oublié... Partout flotte le drapeau tricolore, partout résonne la Marseillaise. » Et le dithyrambe s'étend sur les pages après les pages.
« C'en est fait, proclame Heine qui ne songera plus, hélas, à se plonger dans l'art et dans la contemplation de la nature; c'enestfait ! Je n'aspire plus au repos... Maintenant, je sais de nouveau ce que je veux, ce que je dois faire... Moi aussi, je suis fils de la Révolution, et de nouveau (?) je tends la main vers les armes sacrées... Peutêtre aussi je suis fou, je ne peux plus dormir... C'est à en devenir fou. »
Voilà bien du feu pour une Révolution où la Parisienne remplacera trop tôt la Marseillaise. L'homme qui professait « haïr par-dessus tout l'aristocratie bourgeoise », cet homme-là délirait d'amour pour la France de Louis- Philippe ! Les Révolutions de France sont bien belles, vues de Cuxhaven.
Cette révolution ratée enthousiasma tellement le petit bourgeois juif et provincial d'Allemagne qu'il la prit pour « un tremblement de terre politique,... contenant les plus hauts effets de l'humanité. Le coq gaulois vient de chan-
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ter, criait-il, de chanter pour la deuxième fois, et il fait jour aussi en Allemagne. » Mais il dut bientôt déchanter, lui, qui n'était ni coq, ni gaulois, et avouer « ses méprises, sa sottise, sa maladresse » et son « indolence ». (^omme tous les indolents, il était violent par accès, et prompt aux partis extrêmes. Il se brouillait à peu près avec l'oncle Salomon. lî ne rêvait plus que de trouver le repos et l'indépendance nécessaires à la production des grands ouvrages qui lui tiennent au cœur et le tracassent. En même temps, il donnait la mesure de son sens politique, en prenant le tsar Nicolas pour un patron du libéralisme. Il rêvait d'écrire sur le Saint-Simonisme, qu'il avait découvert chez les Yarnhagen, première chapelle de la doctrine en Allemagne.
Au printemps de 1831, Henri Heine quittait Hambourg. « Je rompis mon ban, dit-il, et allai m'établir à Paris, où je vis depuis, tranquille et content, en Prussien libéré »;
Il passa par Francfort, où l'on fit son portrait, vit Gœrres à Munich « dans tout l'éclat de son abaissement », le 1" mai, il entrait en France, passant le Rhin, notre frontière. Deux jours plus tard, il entrait à Paris « portant les dieux de l'avenir ».