‹ Henri HeineChapitre 7 sur 21 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

Heine à Paris

CHAPITRR I

LA VIE A PARIS AVANT LA PENSION ET LA MALADIE (i831-183o)

Les dieux de l'avenir sont lourds. Et il n'appartient pas à tous de les porter. Heine venait jouer en France le vieux rôle tenu jadis par le baron Grimm, de douteuse mémoire, et naguère, par le baron d'Eckstein et par ce Louis Bœrne, qu'il avait connu à Francfort, qu'il retrouvait à l'hôtel de Castille, et qu'il traîna plus tard dans la boue. Celui-ci l'avait jugé : « C'est, disait-il, comme un enfant qui vient chasser des papillons en se jetant dans les jambes de ceux qui combattent. Avec cela, louche et ambigu diplomate. »

Heine avouait lui-même qu'il partit « sans savoir pourquoi, parce qu'il le fallait.» Il voyait sa vie à venir comme dans un livre ouvert : « Si cela ne réussit pas, d'ici à peu de temps, en Allemagne, avait-il écrit en jan-

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vier, je partirai pour Paris ; la, je devrai malheureusement jouer un rôle où périront toutes mes facultés d'artiste et de poète, tandis qu'il consommera ma rupture avec les gouvernements de mon pays... par mes livres, plus forts en mots qu'en choses. »

Après avoir « répondu oui aujourd'hui, demain non, rêvé chaque nuit qu'il faisait sa malle et partait pour Paris », il y était, dans ce Paris rêvé, le « démagogue de salon», comme on l'appelait en Allemagne. Il était arrivé, croyant « voir refleurir tous les arbres de l'espérance. » Mais la déception commençait pour les révolutionnaires ; la curée bourgeoise faisait rage ; un an plus tard, en décembre 1832, un Sainte-Beuve même confessera toutes les rancœurs des théoriciens libéraux et socialistes devant leurs théories mises à l'épreuve.

Pour révéler l'Allemagne à la France, il aurait fallu tout autre chose que la philosophie impressionniste et la fantaisie panachée de Heine. Il prétend que ses spectres allemands le quittèrent à la frontière ; mais, suivant sa coutume, ce qu'il abandonnait devint idéal pour son souvenir. La vue d'éraigrants allemands, au Havre, le bouleversait. Il fut toujours l'opposé d'un homme fait pour l'action. Sur ses livres de publiciste, on pourrait écrire son propre vers :

Des mots, des mots, mais dactes. point.

Personne, sans doute, n'est forcé d'être apôtre ; mais il ne faut point se présenter comme tel, si l'on n'en a pas

les vertus. Logé à l'hôtel de Hollande, rue Neuve-des- Bons-Enfants, sous le nom du D' Donndorff, pai'ce qu'il voulait se croire poursuivi par la police, Henri Heine commençait par dérouiller, avec une petite bouquetière, passage des Panoramas, son français, rouillé depuis Waterloo. Il allait voir les auteurs en vogue, la marmite des Invalides, la Morgue, TAcadémie française, caverne d'Ali-Boron, « crèche pour les vieux littérateurs retombés en enfance, pareille à ces hôpitaux hindous pour les singes décrépits. »

Pèlerinages plus utiles, il entrait en contact avec le Saint-Simonisme, alors au comble de sa vogue. 11 assistait aux séances de la rue Taitbout et de l'Athénée, place Sorbonne. Dès novembre, la décadence commençait par la rupture entre Bazard et ce Père Enfantin qu'on a voulu rapprocher d'Henri Heine. Le 22 janvier 1832, la police fermait la salle Taitbout. L'enthousiasme de Heine fut marqué par sa dédicace de l'Allemagne à Enfantin ; puis ce fut la rupture, et la suppression de l'hommage public, dans les autres éditions. Heine ne comprenait rien au côté pratique de cette doctrine qui sut enrichir des adeptes comme Pereire, Talabot, Chevalier. Il ne voyait, méconnaissant le côté scientifique et pratique, rien que la théorie sociale, l'abolition des « frelons qui vivent de César et du Itanquier talmudiste ». De quoi donc vivait-il lui-même ? Il voulait « réhabiliter la chair. »

C'est pour cela sans doute qu'il « courait les Fifine », mêlant Ghicard à M. Victor Bohain, le bal de la Grande

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Chaumière à V Europe littéraire. Incohérent, avec cela. L'auteur de Kaiddorf, le Saint-Simonien néophyte, écrivait : « Ce qu'il y a de plus périlleux pour moi, c'est encore ce brutal orgueil aristocratique, qui a ses inextirpables racines jusques au tréfonds de mon cœur ; qui m'inspire un si haut mépris pour l'industrialisme et serait capable de ra'entraîner aux méchancetés les plus distinguées. »

Méchant, il l'était en toute occasion et incurablement. Devenu « morue sèche »,dans cette ville (où il se déclare, ailleurs, « comme un poisson dans l'eau »), il haïssait secrètement le pays où l'on consentait à lui donner refuge, accueil, et bientôt une bonne place de mouchard grassement payée.

Non-seulement, il avait couru, en poète allemand, vénérer « le manuscrit des Minnesacnger, de Roger de Manesse », à la Bibliothèque royale, mais il s'échappait à des vers tels que ceux-ci :

« Du fond de notre cœur elle distille,

Notre haine allemande 1 Elle jaillit, d'un flot géant,

Et de son poison elle emplit

Presque la tonne d'Heidelberg. »

Et nous aimions mieux son ancienne manière de remplir la tonne, celle de son Intermezzo ! Michelet répondra plus tard, en pages sublimes, à cette Allemagne-là, clandestine, trouble, la vraie, celle que la France aveugle ne voyait pas, en ce temps. « J'espérais mieux de l'Allemagne, conclura-t-il, et je suis frappé de la voir

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luorte en sa victoire, au sépulcre de fer où un Etat slave, la Prusse, l'a inhumée. »

En attendant, Heine, en bon Juif, « expliquait l'Allrraagne à la France », par exemple en faisant de Kant un résumé parfaitement faux, et, chose plus grave, expliquait la France à l'Allemagne, — la France où jamais il ne fut acclimaté. Cette année-ci, on le voyait faire « le Salon )). Il prenait les statues sur la place de la Concorde pour celles « des fleuves français », autour de l'obélisque « en granit rose ». Il avait pris carrément la succession de Mme de Staël, cette terrible sage-femme intellectuelle qui voulait accoucher les esprits au forceps. Mais il n'avait pas même l'ampleur de celle qu'il voulait annuler. Et, comme chroniqueur naturalisé Parisien, il est plus mort que les morts ; il y a plus de Parisine chez Mme de Girardin, même chez Nestor Pioqueplan. que chez Henri Heine dans toutes ses pages. On ne devient point Parisien. Nos provinciaux même y échouent.

Le régal de Heine, à Paris, c'était « les pieds de veau à la poulette ». Et c'est le régal d'un pays où l'on avale, le matin, des saucisses à la crème, c'est une frairie munichoise, mais point un plat de Parisien.

Raté, voilà ce qu'il était. « Je me suis enferré moimême par mes imprudences voulues... Ce n'est pas moi qui ai poussé les choses à l'extrémité, mais ce sont les choses qui m'y ont poussé, oui, poussé ici, au sommet extrême du monde, à Paris. On nous a poussés à bout. Dans mon pays, on m'empoisonne toutes les sources de

HEINE A PARIS lO

la vie; ici, je suis submergé dans les vagues bouillonnantes de la Révolution qui mugit ».

Ce qu'était ce bouillonnement, Auguste Barbier nous l'a dit :

Paris n'est maintenant qu'une sentine impure,

Un égout sordide et boueux, Où mille noirs courants de limon et d'ordure

Viennent traîner leur flot honteux.

Les temps de fange et de désordre attirent ici les étrangers comme les embouchures des égouts attirent les poissons. Et c'est pourquoi l'on vit. sur la fin de 1831, ■certain « petit Juif, aux yeux perçants, spirituels, au front superbe, à la démarche traînante », présenter un peu partout les lettres de recommandation dont il était amplement muni pour le monde politique et littéraire. Il ne se rebutait ni ne s'irritait jamais, en apparence. Ceux qui le recevaient moins bien paîront plus tard.

Mais on reçoit toujours trop bien les étrangers, à Paris. Et bientôt, l'écrivain allemand produisait les premières traductions de ses œuvres à la Revue germanique, kV Europe littéraire, à la Revue de Paris, et à la Revue des Deux mondes, alors au début de sa longue et néfaste puissance. Buloz lui demandait une série d'articles sur le développement intellectuel de \ Allemagne . Et Henri Heine commençait a dîner chez les ministres, où, certains jours, il demeurait muet, et. d'autres fois, laissait partir ces « mots » dont il était prodigue, et que soulignait son accent tudesque.

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Mais cet Allemand renforcé, qui rabâche son amour •de l'Allemagne et se déclare « toujours mal à l'aise dans l'atmosphère de l'étranger », cet « Allemand du Xord » n'a jamais pénétré le vrai Paris, qui, Dieu merci, se ferme aux réfugiés. Napoléon disait à Goethe : « Venez à Paris, on y a des idées plus larges sur le monde. » L'esprit de Heine ne peut concevoir ces idées, car la forme qu'elles affectent en lui devient contradictoire. Il fuit le « vampire plénipotentiaire qui siège à Francfort » et qui va boucher l'Allemagne à ses livres. En même temps, il loue Charles X, et exalte le communisme.

On le voyait se retremper dans l'air allemand, chaque jour, à la librairie Heideloff et Campe, rue Vivienne, où passent Mendelssohn, Michel Béer, Koreff. A. de Humboldt, le baron Maltitz.

(( Paris est une bonne tribune, dit-il, les démagogues me détestent. » Il ressentait d'affreuses angoisses, quand il se retrouvait le soir, il lui semblait « s'ensevelir de ses propres mains ». L'année qui vint, 1832, fut tragique ; les hommes d'en haut disparaissaient, Goethe mourait : « On dirait, soupire Heine, que la mort devient aristocrate. » Elle se montra bientôt égalitaire ; le choléra se déchaînait au printemps, avec une fureur inouïe. Le voisin de Heine mourut, cela le dérangeait « d'entendre la mort aiguiser trop distinctement sa faux à ses oreilles ». Il y eut une émeute de chiffonniers. « Jamais la France n'a été aussi bas aux yeux de l'é-

tranger ». Et il commençait ses lazzis sur les « justemillionnaires ».

Il flânait, pour se consoler, place du Panthéon, ou dans les cafés ; il avait « son café » il comparait la dame du comptoir au ministre Périer. Et c'est en flânant qu'il connut sa maîtresse définitive, Mathilde, celle qui devint par la suite M""" Heine. C était une fille bâtarde, d'origine belge, une fille de boutique, et même d'arrière-boutique, le type de la « belle brune », aux traits réguliers et vulgaires, aux dents éclatantes. Il semble que Heine, habitant alors 25, rue des Grands-Augustins, l'ait connue dans un des passages qui avoisinaient le Palais de Justice ; elle vendait des bottines dans la boutique d'une tante qui négocia le marché, s'il faut croire l'histoire obscure et fâcheuse rapportée par Alexandre Weill ; Heine acheta peut-être cher un trésor médiocre; ce qui est sûr, c'est qu'il ne se dépêtra plus.

Il augmentait ainsi ses charges, et ce n'était pas pour élever sa médiocre conscience. « Tout ce qui est à vendre est acheté, disait-il. Si l'on me donnait à choisir entre une mauvaise conscience et une mauvaise dent, c'est la première que j'accepterais. » Ce n'était pas une bravade. La caisse des fonds secrets au ministère des Affaires Etrangères en sut bientôt quelque chose.

In tel homme veut s'émouvoir aux journées de juin ; mais il a beau « pleurer comme un enfant dans l'église de Saint-Merry » au récit de l'héroïsme qu'ont montré les émeutiers, son journal de ces émeutes est assez plat.

Qu'on le confronte avec les Misérables; et l'on verra la différence. Il gamine sur les cadavres, met des histoires de modiste parmi les récits héroïques.

Le 28 juin, la Diète germanique interdit toute œuvre de Henri Heine, parue ou à paraître. L'Allemagne était fermée, l'auteur atteint dans sa vie matérielle même. 11 alla demander asile et consolation à l'Océan. En août, au Havre, puis à Dieppe, il réfléchissait et il commençait à sentir sa faiblesse; « ici je ne puis que tâtonner », disaitil à un ami, en lui demandant de le renseigner sur l'Allemagne. Il prétendait devenir « un grand historien », commençait un roman, le sentait manqué; et pourtant il fallait travailler bien plus qu'en Allemagne, car « il lui fallait six fois plus d'argent à Paris ».

En 1833, Eugène Renduel, éditeur romantique et hardi, publiait un in-8°. De la France, par Henri Heine. Renduel habitait porte à porte avec son auteur, 22, rue des Grands-Augustins. Heine passait, peu après, dans la même rue au no 4. Hôtel d'Espagne, et c'est là que Koreff le soignait pour une première atteinte de paralysie à une main.

Il ne faut pas exagérer la hardiesse de Renduel : il n'y avait là pas grand chose de neuf, les idées étaient rares, sous le brillante de la forme, le fond demeurait monotone, l'originalité médiocre. Heine, ce lecteur d'Aristophane osait se comparer à son maître ; mais ce n'était point le chef-d'œuvre révolutionnaire que tous ses amis parisiens attendaient de lui. Des ménagements réservaient un peu

partout, chez cet indépendant de surface, les désaveux et les atténuations, les suppressions et les retours qu'il saura se faire payer. Il faisait des préfaces pour affirmer « qu'il n'est pas un homme vendu ». On l'accusait donc, et dès ce premier moment.

Quant à son impartialité, il se confesse ouvertement. « Vous me comprenez : la littérature, c'est nous et nos ennemis. » A merveille: les ennemis sont morts, et les livres avec eux.

On s'amusa, dans le Paris restreint d'alors, aux renommées rapides, du feu d'artifice que tirait ce nouveau venu. Heine s'exaltait: « Vous n'avez pas idée, écrivait-il à son éditeur d'Allemagne, combien je suis devenu grand ! »

En France, un éditeur, plus subtil que Renduel, avait mis le doigt sur les défauts, et refusé de s'associer à l'affaire: « J'ai parcouru, écrivait Charpentier, les ouvrages de Heine... et franchement ça n'est pas bon. C'est du dévergondage politique, philosophique, etc. Et l'esprit qui s'y trouve quelquefois sent diablement le cruchon de bière. C'est d'un étudiant alleaiand échauffé. » Et, qui pis est, s'échauffant à froid.

Le succès enhardissait Heine. Gros et gras, il mangeait des huîtres et sablait du Sauterne, rue Le Peletier ou à Montmartre, avec Malhilde. « A cette époque, j'étais moi-même un dieu, à l'apogée de mon embonpoint, et aussi présomptueux que le roi Nabuchodonosor avant sa chute. » Il courait les bric-à-brac des quais, sans rien acheter, faisait le noctambule dans ces rues écartées « où

l'on entend à certaines heures des pst, pst, mystérieux». Il passa Tété à Boulogne, puis à Granville, avecBohain, l'un de ses directeurs. Il rêvait de faire, Goethe étant mort, « un compte de liquidation littéraire » de l'Allemagne. Ses rancunes lui remontaient aux lèvres : « Dans mon berceau se trouvait déjà ma feuille de route pour ma vie entière ». 11 se disait persécuté par les Prussiens.

Mais cela ne l'empêchait point de rentrer à Paris « calme et reposé, et en train d'avoir un gros ventre ». Mathilde. qui engraissait aussi, le soignait bien. Aussi refusait-il énergiquement que sa mère vint a Paris : « Si tu l'exiges absolument, c'est moi qui viendrai cet été passer huit jours à Hambourg, je viendrai dans cette ville abominable, où mes ennemis auront le plaisir de me revoir et de m'abreuver de leurs insultes ». A Paris, ses désastres de locataire, fléau de sa vie, commençaient : « J'avais gardé mon appartement de Paris, où j'avais vécu si tranquille pendant toute une année ; mais voici qu'à mon retour je trouve une famille, avec toute une nichée d'enfants, installée dans l'appartement au-dessous du mien ; ce petit monde fait un tapage infernal et me réduit au désespoir. Si j'avais seulement le calme dont j'ai besoin pour travailler ». 11 ne l'eut jamais, et courut de logis en logis, ne terminant pas même un seul terme dans certains d'entre eux.

Il avait composé pendant l'été son SchnabeJepowski, livre bizarre et quelque peu mêlé d'indécences. Ce qui est plus grave, il commençait en disant : « En général,

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le temps des potsies est fini pour moi. » Il aura cependant des retours superbes ; mais ils seront rares et brefs. Kt ce sera surtout la maladie qui les produira, bien plus lard.

Il publiait cependant, en Allemagne, des Poésies diverses, où, parmi tout un almanach féminin aux formes truquées sur un fond assez vulgaire, il mêla plus tard une légende de Tannhaiiser ; car Henri Heine a esquissé, ici ou là, presque toutes les fresques magnifiques de Richard Wagner, dont le mépris seul l'en paya.

Il publiait, en français, les Reisebildev, qu'autant vaudrait nommer ; tableaux de voyage. Xordernet/ et la Noblesse allemande supprimés, l'Angleterre et tout ce qui est politique, raccourci, cela formait trois de ces beaux in-8° que Renduel savait établir.

Mais l'auteur dérivait sous deux influences néfastes à son vrai génie : l'excès « d'esprit » ou plutôt la manie de vouloir toujours faire ce qu'on appelle « de l'esprit » ; et la hantise politique, dans le cerveau le moins capable de mener une idée pratique jusqu'au bout.

« Il ne me reste plus, disait-il jadis à Sethe, rien au monde, mais

Il nous reste toujours le beau rire éclatant. »

Non, même pas cela. Son rire est devenu ricanement, l'insipide ricanement d'un homme qui a trop aimé, il l'avouera, les Gaudissart, la plaisanterie de commisvoyageur. Ces mots, il les qualifie lui-même « un éter-

miement de l'esprit » ; ces saillies, « puces du cerveau qui sautent entre les pensées endormies ».

Et quand il parle de « l'ironie mise par Dieu dans le monde », il n'entend point cette ironie de qualité supél'ieure et d'essence noble, un puissant antiseptique social, moral et littéraire ; non, ce n'est point l'esprit vengeur, vraiment digne du nom sacré, l'esprit purificateur comme la flamme du bon sens, souverain comme la foudre du sens droit. Et pourtant, c'est celui-là seul ((ui est l'esprit d'Aristophane, de Rabelais ou de Molière.

Lui, sous couleur d'esprit, il continue à taxer ses ennemis d'amour socratique. Il accumule ce que Barbey d'Aurevilly nomme « ses épigranimes au phosphore ». Et souvent elles font long feu. Non seulement il est méchant, s'écrie : « Ah ! si je pouvais faire mourir tous mes ennemis », outrage les prêtres, mais il multiplie à satiété les facéties de pédicure, passe de l'a peu près (famillionnairement, juste-millionnaire) aux plus plats calembours (ma/ et malle), compare le visage d'un adversaire il un purgatif, à un laxatif, se gaudit aux plaisanteries d'apothicaire, lâche sur Notre Seigneur Jésus-Christ une facétie de voyou, équivoque sur « M. Fétis ou son fils M. Fœtus », et, dans cette femme splendide qui inspirait à Théophile Gautier sa Symphonie en blanc majeur, voit tout de suite un « éléphant blanc ».

II se plaît à la. sel bst-parodie, à la parodie de lui-même, et aux nouvelles à la main qu'il rabâche en bon Allemand : « J'ai pris le monde pour un bal masqué et m'y suis pro-

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mené avec un faux-nez ! » Seulement, un jour est venu, où le faux-nez colle à la peau, et l'on ne peut plus l'arracher, et la postérité vous voit avec ce nez de carnaval.

Il prenait cela pour l'esprit, de même qu'il prendra pour l'amour sa collection de « Fifine et Finettes ». Il dit, dans un vers magnifique :

(( Chaque femme me donne un univers entier ».

Et il s'imagine qu'il fait le tour du monde, quand il prend le chemin de fer de ceinture. Se guérir de la femme par la femme, c'est son principe : homœopathie périlleuse, dont il sentira rudement les elîets. « Nulle femme n'est laide » pour lui, et c'est en vain que Balzac « lui dit d'un ton très affligé : La femme est un être dangereux ! »

Car il est l'ami de Balzac, qui dîne et même, chose plus rare, déjeune avec lui, et Eugène Sue. Il se lie avec Gérard de Nerval, son meilleur traducteur de poésies ; «je me vois en lui », dit-il, sauf à le confondre ensuite avec les Specht et les Michiels, d'un mot dédaigneux : « Il est trop classique, et ne sait p^s bien l'allemand ». Lui, ne savait point le français, le parlait mal, avec un fort accent, l'écrivait sans correction; cela n'empêchait pas Théophile Gautier, Alphonse Royer, de déjeunef avec lui au café Montmartre, au restaurant Le Peletier, OÙ l'on voulait des huîtres, duSauterne, des côtelettes provençales largement assaisonnées d'ail, des meringues glacées, du Brie. Gautier exigeait aussi de la barbue au vin blanc. L'été, on buvait un mélange de bière, de glace,

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do citron, d'oranges, extrêmement sucré. Et l'on fuyait à Montmorency, où chacun vivait maritalement avec une maîtresse, Gautier même avec son premier enfant, le fils que nous avons connu.

Le bon Théo, le grand Théo, modèle des amis, passait à ce Juif enragé son horreur pour les vers français, ses jugements sur «la musique enragée de Mozart », sa préférence pour Rossini aux dépens de Sébastien Bach, ses susceptibilités mitigées de platitude , et son charlatanisme ; il .sentait l'immense valeur du poète qui se cachait sous ces apparences néfastes. Et il lui fut toujours fidèle, jusquà la mort, après la mort.

E homme de la « race immiscible » qu'était Heine, cachant ses écus sous son traversin, anarchiste d'esprit et bourgeois de mœurs, insulteur de chrétiens, n'avait au fond de sympathie, — une sympathie qui est comme une forme raffinée du mépris, — que pour les Allemands. Il se tenait à l'écart des associations, des « enragés », prônait l'alliance française, et se trouvait torturé, lui, qui rêvait « l'absolu, d'écrire pour la Gazette universelle d'Augsbourg ». N'empêche qu'il restait allemand, et malgré son aversion pour les « sales compagnons » d'txil, ouvrait ou entr'ouvrait sa bourse pour ses seuls compatriotes. Comme Bœrne, il trouvait « ses pensées exilées » ici; il perdait même l'optique nécessaire pour vulgariser chez nous l'Allemagne. Il insultait Schelling, gaminait sur Fichte, tronquait Kant, et donnait sur Gœthe, après un éloge pompeux, des réserves contra-

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dictoires. « La littérature, concluait-il, ressemble à un vaste lazaret. A moins que lapoésie ne soit elle-même une maladie, comme la perle ». Il le savait mieux que personne. Qu'importe? les malades passent, leurs perles restent, elles forment le diadème de l'humanité pensante.

« Il est, disait-il, aussi difficile d'écrire l'histoire littéraire que l'histoire naturelle ». C'est qu'on l'écrit, le plus souvent, avec les mêmes préjugés de classification. Et pourquoi s'étonner de rien ? de voir, par exemple, l'artiste souverain qu'est Henri Heine transformer peu à peu, le collage aidant, son bonnet rouge en bonnet de coton, et devenir un petit bourgeois à la Dauraier?

Malgré le gâchis de ses finances, 25.000 francs et plus par an. — et 25.000 francs d'alors ! — il avait des logis de 1.200 francs au quatrième, faubourg Poissonnière, n" 41, haïssait les souliers, les chapeaux à haute forme, les habits étroits, les cravates hautes, avait pour délices de vivre en pantoufles brodées, devant son cher café au lait. Petit rentier à parapluie, mal avec ses portiers, exaspéré par les nettoyages de sa maîtresse, il allait au cabinet de lecture, place Louvois, et se repaissait de journaux. Puis il rentrait près de la femme qui lui avait coûté cher, et qu'il gardait beaucoup pour cette raison.

Ils étaient gourmands, 1 un et l'autre. Heine compare les lettres de sa sœur à de <( vrais bonbons ». on dirait que « cela sort de chez le meilleur pâtissier». lia décrit son Paradis : « On y dîne du matin au soir, les volailles

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l'ôtios volent çà et là, saucière au bec, des tourtes au l»eurre, dorées, poussent droit comme des tournesols; partout des ruisseaux de bouillon et de vin de Champagne. Partout des arbres auxquels flottent des serviettes; on mange, on s'essuie la bouche, et l'on remange sans fatiguer son estomac. L'enfer se présente comme une grande cuisine bourgeoise... »

La nuit appartenait à l'homme qui rêva d'autres Paradis et d'autres Enfers. Mais il avait à présent des songes délirants, burlesques. « Devant tout Paris, Thiers, Guizot, Cousin, montés sur des autruches, faisaient un steeplechase. Au lieu d'être en jockeys, comme ils auraient dû, Thiers était en uniforme de général, Guizot coiffé d'une tiare, une crosse à la main en guise de cravache, son hal)it boutonné jusqu'au col; Cousin s'était grimé en philosophe allemand; mais je l'ai reconnu tout de suite ».

Il racontait ces rèves-là aux dames ; mais la prose de l'homme éveillé n'en était pas très différente. Voici comment ce visiteur du Panthéon romantique accommode ses hôtes : « A mon arrivée, je ne vis pas M. de Chateaubriand, qui m'aurait certainement amusé. Ce Don Quichotte, champion de la légitimité, désarçonné par une brochure de Thiers, ce n'est même pas une àme rampante, il est seulement fou, mais c'est un fou triste, un fou lugubre ». Quinet, ami de l'Allemagne, devient en revanche « l'un des plus grands poètes français».

Il n'aime guère ^Mérimée, qu'on l'accuse de plagier. Ni Mme de Staël « grand'nière des doctrinaires, commère ma-

gnifique, génie-cotillon ». Mais un autre « génie-cotillon » l'exalte, c'est Mme Sand ; « le plus grand écrivain de France, et une très belle femme ». Il raille la saleté de Villemain, ce « rhéteur ignare ». Michelet, d'idées avancées, est mieux traité, mais qui le reconnaîtrait dans l'homme « doux, paisible, placide comme le clair de lune», que Heine décrira ?

Thiers, sur lequel il dit ce mot juste « qu'il raisonne exactement sur des prémisses fausses », avait subi un premier éreintement. Mais Mme de Belgiojoso les invitait ensemble à Saint-Germain, à la Jonchère, et Thiers savait accaparer le très corruptible Henri Heine, sous « un grand magnolia fleuri » ; « le son flatteur de sa voix résonne encore à mon oreille ». La voix de Thiers ! à nous aussi, nos oreilles en tintent; mais quand le président du conseil vous offre sa caisse officielle, sa voix paraît toujours pleine de mélodies inoubliables !

Lamennais, si grand alors, n'est « qu'un prêtre effroyable ». Lamartine fut « déloyal envers Napoléon » ; quant à sa poésie, ne sait-on pas qu' « il n'y a pas du tout de poésie en France ?» à l'exception de « l'incomparable et divin Béranger ». Hugo n'est rien, qu'un faux-bossu, au physique comme au moral, un Quasimodo honteux, et ses pièces, du « triple ennui ». Musset sera grossièremenl insulté, mais les strophes clandestines ne seront point traduites, par prudence. Elles sont si bêtes, que je les laisse où elles sont. Louis Blanc est « un bizarre composé de Lilliputien et de Spartiate » ; pourtant, on souhaite-

rait que Heine eût fait un pendant à Y Histoire de Di.v <ins.

Guizot est toujours loué ; il y a pour cela mille raisons, ou plutôt, comme on le verra, quatre mille huit cents raisons. Spontini n'est qu'une « momie intrigante », et Meyerbeer, chez qui Heine dine à la fortune du pot, se voit trahi, vilipendé, raillé jusque dans son prénom de Giacomo, qui se transmue en Fiascomo.

Tout cela, c'est l'esprit désorganisateur du Juif. C'est lui, aussi, qui injurie l'armée : « Meurtriers, au nombre de quelques centaines de mille... Ma vie sera consacrée à cette mission, de la dégrader : c'est mon emploi à moi ». Il proclamait qu'il faut être « passionné », et se « passionnait », pour le communisme, le Saint-Simonisme, enviait un Lassalle. ce futur Mirabeau de l'Allemagne, collaborait aux publications de Karl Marx, et recueillait comme devise ce mot de Saint-Simon : « Mon estime pour moi-même a toujours augmenté dans la proportion du tort que j'ai fait à ma réputation. »

Cela ne l'empêchait pas de soigner prudemment cette réputation en France. On alla même jusqu'à dire qu'il allait se faire naturaliser Français. L'Allemand se rebiffa violemment : « Jamais, disait-il tout sronflé d'orofueil, jamais Allemand n'obtint à UJi si haut point que moi la sympathie des Français, aussi bien dans le monde littéraire que dans la société, et les hommes les plus considérables cherchent à entrer en relations avec moi, non pas comme protecteurs, mais comme camarades... L'AI-

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lemagne et moi nous avons fini par vivre séparés de corps, mais jamais les choses n'allèrent jusqu'au divorce formel... La naturalisation peut convenir à d'autres qu'à moi... Mais pareille chose ne sied pointa un poète qui a écrit les plus beaux Lieder aUemands. Ce serait pour moi une pensée horrible, une pensée affolante, de devoir me dire que je suis un poète allemand, et en même temps un naturalisé français. Je m'apparaîtrais à moi-même comme uu de ces monstres à deux têtes que l'on montre dans les boutiques des foires. En composant, cela me gênerait insupportablement de penser que l'une de mes deux têtes se meta scander, dans le pathos des coqs d'Inde français, les alexandrins les plus artificiels, tandis que l'autre épanche ses sentiments dans le mètre inné, naturel et vrai de la langue allemande.

(( Hélas ! et comme leur métrique, les vers des Français, cette caiilebotte parfumée, sont insupportables pour moi ! à peine puis-je digérer leurs meilleurs poètes parfaitement inodores. Quand je considère cette soi-disant poésie lyrique des Français, c'est alors seulement que je reconnais toute la splendide beauté de la poésie allemande, et, dans de tels moments, je pourrais bien m'en faire accroire un peu, d'avoir cueilli là mes lauriers. Nous ne voulons pas renoncer à une seule de leurs feuilles, et le tailleur de pierre qui ornera le lieu de notre dernier sommeil ne sera contredit par personne, s'il y grave ces mots : « Ci-gît un poète allemand ».

PREMiÈnES ANNÉES 16t

Requiescat in pace ! Nous sommes bien assez de Français ici, et trop de Juifs !

Cette horreur clandestine pour la nation trop bénévole qui le nourrissait se complique d'accès de rage. Son médecin dira plus tard; « Il est vindicatif, et mieux vaudrait mettre le pied sur un nid de guêpes ». Il s'exagérait l'importance de ses ennemis pour mieux les haïr. Il avait besoin d'exécrer ; et ce cosmopolite, qui injurie sans trêve l'Angleterre, prêche le mépris de la Russie. Que ne s'est-il tenu à ses Lieder, aux traditions populaires qu'il étudiait encore '.'

Ses essais d'apostolat Saint-Simonien, qui le reprenaient, échouèrent. Il était tenté par « cette église invisible, cette religion, la plus^nouvelle », se liait avec Chevalier, vantait Eugène Rodrigue, proclamait « son attachement invariable » pour la Révolution et la démocratie, tout en prédisant que le régime républicain ne durerait jamais en France ; hanté du communisme, il redisait : « Il n'y aura qu'une seule patrie, la terre, qu'une seule foi, le bonheur terrestre. C'est de l'exploitation de l'industrie que Duveyrier attend l'âge d'or, par le bien-être matériel du peuple. » En attendant, on voyait emplir leurs poches « ces nobles chevaliers de l'argent, ces élus de la propriété, ces barons de l'industrie )). Et lui-même grappillera, s'il peut, dans les émissions de ces chemins de fer qui lui faisaient déjà « sentir l'odeur des tilleuls allemands ». Son Napoléon bienaimé devenait un « Empereur Saint-Simonien, ayant

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pour but le bien-être physique et moral de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre ». Sans doute, en la faisant périr sur tous les champs de bataille. Mais certains retours lui montraient « la ruine dont le prolétariat vainqueur menaçait ses vers », et il était triste.

Après le livre de la France, qui lui avait rais tant de gens à dos, ce révolutionnaire capable d'écrire dans les Gazettes consacrées de la réaction germanique faisait paraître, en 1835, au printemps, de V Allemagne, dédié au P. Enfantin. C'est en Egypte qu'Enfantin reçut le livre ; il oubliait, auprès du barrage du Nil, ses mois de prison ; Heine vit arriver une longue réponse, désordonnée, confuse, où l'Autriche était présentée comme la pierre angulaire de la future Allemagne, avec un éloge des peuples conservateurs, des « hommes du Passé ». Heine supprima la dédicace dans les éditions qui suivirent. Décidément, les gens en place valaient mieux ! Et c'est alors que la Belgiojoso, toujours prête aux intrigues, et Mignet, toujours corrupteur, suivant la règle pratique et académique, travaillèrent avec succès à lui faire attribuer les quatre mille huit cents francs sur les fonds secrets.

Il y avait de tout dans ce livre ; des injures au moyen âge, avec « son atmosphère d'hôpital », et des pages sublimes sur les cathédrales gothiques ; des credo Saint- Simoniens, l'apologie de « la matière », une apologie du protestantisme, la prophétie de sa ruine, et d'autres prophéties « Il viendra certainement le troisième libé-

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