LA VIE PRIVEE
a été inspirée par une fillette devenue sa femme, face" pleine et ronde, aux grands yeux noirs, cheveux abon-' dants, belles dents blanches dans une bouche rieuse, formes épanouies, vrai type d'ouvrière parisienne, avec des mains d'une distinction aristocratique. Le son de sa voix était pour Henri Heine un enchantementperpétuel. . . voix de fauvette, toujours dans les cordes élevées ». Pour' compléter la volière, Mathilde avait un perroquet. Bigote, ignare, sans aucune espèce d'usage mondain ni de culture, elle avait pour amies des demi-portières, et sa plus brillante relation était Mme Arnout, directrice de l'Hippodrome. Heine ne se gênait pas pour dire : « Je suis si distrait que je prends souvent une autre femme pour Mathilde ». Mais l'empire appartenait à la demoiselle de magasin. Il jouait au naturel, avec trop de sérieux, la scène de la gantière et du Brésilien.
Il essaya pourtant de rompre. Il s'éprenait de «femmes ensorcelantes » rencontrées en avril chez la Belgiojoso. Il rentrait dans le monde, où il rabâchait ses amours à tout venant, allait chez Thiers avec Mignet. pour la pension clandestine, enfin se réfugiait en juin à la Jonchère, chez la Princesse. « Mes sens révoltés, disait-il, sont encore une fois domptés, mon âme est enfin purifiée de toutes ses scories. Mes vers seront désormais plus beaux, mes livres plus harmonieux ».
Et, quelques semaines plus tard, il partait seul pour Boulogne-sur-Mer, « sa meilleure chambre de travail » Après une vie « tempétueuse ». il sentait son esprit
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« maintenant nettoyé de toute souillure ». Son adresse était : M. Mangin, à Boulogne-sur-Mer. Mais dès le 30 août, il écrivait tristement : « Je suis condamné à n'aimer que ce qu'il y a de plus bas et de plus fou... Comprenez-vous combien cela doit tourmenter un homme fier, et de beaucoup d'esprit ». Il avait travaillé, Campe recevait le manuscrit de V Ecole romantique.
Mais « l'homme fier » écrivait aussi, en décembre, à Mignet : « Vous me reverrez tout à fait guéri et le cœur épuré de ses souillures douloureuses... Je mène ici cette vie humble et rêveuse qui me va mieux que la vie brillante et inquiète du grand monde » ; tandis qu'il mandait à son éditeur allemand qu'il allait rentrer à Paris, grand hôtel de Bristol, rue Traversière-Saint-Honoré, afin « d'habiter cet hiver dans le quartier le plus animé et au centre même de la vie de société ».
Décembre 1835 vit Henri Heine se loger, après quelques jours d'hôtel, au n° 3 de la cité Bergère. Mathilde rentrait dans sa vie. et elle n'en sortira plus.