‹ Henri Heine, poèteChapitre 102 sur 142 · Cf. Camille Selden, Les derniers jours de Henri Heine · texte numérisé non relu

Cf. Camille Selden, Les derniers jours de Henri Heine

paralysée, dès qu'il entendit sa voix caressante et mutine, il la regarda. La jeune femme lui plut et il la pria de revenir. C'est ainsi que peu à peu se noua un roman d'amour impossible entre la visiteuse frêle et rieuse, et Tillustre moribond. Camille Selden * poétisa, par sa présence, la fin de cette agonie qui se prolongeait dans des soucis mesquins et dans une atmosphère d'indifférence bourgeoise. Certes, Tamour nouveau qui germa au cœur du poète, tout en lui procurant une suprême consolation, le martyrisa, lui aussi, en lui rappelant son mal, et en lui apportant, au seuil du tombeau, cette sympathie féminine à laquelle il avait toujours aspiré sans Tatteindre. Mais, pour une âme d'élite, le bonheur ne réside pas dans la privation do souffrances. La présence

1. Je donne à Mme de Krinilz le nom littéraire qu'elle a pris chez nous et qu'elle préférait. C'est un violent chagrin pour moi de penser que la femme d'esprit et de cœur qui s'intéressait si vivement à cette étude s'est éteinte au moment même où j'en écrivais les dernières pages. Camille Selden avait connu intimement plusieurs écrivains de renom, entre autres Taine, qui lui consacra jadis une flatteuse étude. Elle avait eu dans la vie des déceptions, mais n'en avait gardé qu'un scepticisme railleur, sans amertume. Après avoir joué, dans les années soixante et soixante-dix, un rôle littéraire d'une véritable importance, elle s'était retirée à Rouen et y vivait modeste, contente de peu, ne prodiguant pas ses souvenirs, mais accueillant avec une grâce délicieuse les amis qu'une sympathie commune lui envoyait. Je l'ai connue bien tard, mais j'ai compris, à l'éclair de ses yeUx moqueurs, à sa conversation si animée et si délicatement agressive, comment elle avait séduit Henri Heine. Je conserverai d'elle un souvenir aiïectueux de grand'mère très simple, très indulgente, et j'aimerai à relire ses lettres cachetées d'une mouche.

l'agonie du poète. 373

de la « Mojuchc » éveilla dans le cœur du poète des peines nouvelles : raltentc, le désespoir impuissant, le sentiment du : « trop tard )> ; en revanche, elle répandit sur celte douleur avivée le baume consolant de la poésie. On pourrait dire, peut-être, que la Mouche est la seule femme que Henri Heine ait jamais aimée simplement, et la seule de ses amoureuses qui Tait compris. L'amour du poète s'appliquait, en effet, d^ordinaire, à des objets qui n'en étaient dignes que par leurs qualités extérieures. Amélie, Thérèse, Mathilde, n'avaient pas, à ses yeux, d'autre qualité que d'être belles et désirables. Il n'a jamais, il est vrai, parlé de l'âme de Mathilde, mais il nous a souvent entretenus de l'âme de ses cousines : c'était chaque fois pour en médire; froideur, sécheresse de sentiments, cruauté, égoïsme, tels sont les défauts ordinaires qu'il leur reproche. Cependant, il les aimait : aussi son désespoir amoureux prenait-il, avec elles, des accents plutôt amers que douloureux. Ici, au contraire, il éprouve un sentiment nouveau. A la femme froide, indifférente ou sotte, s'est substituée une femme au cœur ardent et généreux. L'amour qu'il avait éprouvé jusqu'ici était toujours incomplet, en dépit de sa violence : ici, du moins, l'union des âmes est parfaite entre lui et la jeune femme qui vient, compatissante, égayer son agonie. Elle n'est pas seulement digne de le comprendre par Tesprit : elle est bonne, par surcroît, et la com-

passion supérieure qu'elle offre au martyr de génie semble à celui-ci une forme raffinée, et comme plus complète, de l'ordinaire amour terrestre :

Es kommt der Tod — jelzl will ich sagen, Was zu verschweigen ewiglich Mein Stolz gebot : fiir dich, fiir dich, Es hat fur dich mein Herz geschiagen !

Der Sarg ist fertig, sie versenken Micti in die Gruft. Da hab* ich Ruh'.

Doch du, doch du, Maria, du Wirst weinen oft und mein gedenken *.

Aussi la douleur qu'il éprouve ne vient-elle plus ici de ce qu'il se sent incompris et seul, comme jadis, mais de ce que, ayant trouvé l'âme sœur, il est incapable de s'unir à elle. Le désespoir de son adolescence forçait le poète à se replier sur lui-même ou bien à projeter sur la nature environnante les impressions qui occupaient son âme : ce désespoir était égoïste, il ne touchait nullement celle qui Pavait causé. Ici, au contraire, le désespoir est double : Heine pleure à la fois sur lui-même et sur la femme aimée ; il sent qu'elle doit souffrir comme lui de Timpossible qui les sépare. Aussi, ne se plaint-il pas à la façon d'autrefois : il déplore, avec le sien, le

1. Elster, n, p. 52. « Voici la mort : — je vais dire maintenant — Ce que mon orgueil m'ordonnait — De taire éternellement : pour toi, — C'est pour toi que mon cœur a battu.

Mon cercueil est tout prêt; on va me descendre — Dans I& fosse. Là, du moins, j'aurai le calme; — Mais toi, Marie, ô toi, — Bien souvent tu pleureras et penseras à moi... »

l'agonie du poète. 377

sort de la « pauvre fleur » qui, devant lui survivre, dépérira. La fusion est si complète entre son âme et l'âme de son amie, qu'il ne peut songer à sa propre fin sans entraîner dans la même compassion le souvenir de la femme aimée.

D'ailleurs, le passage des poésies groupées sous le titre de Zum Lazarus aux poésies inspirées par la « Mouche » n'est pas aussi brusque qu'il paraît d'abord. En réalité Camille Selden n'a fait que donner corps à des rêves et à une Sehnsucht qui flottaient depuis quelque temps déjà dans l'âme du poète. Nous avons vu Henri Heine obsédé par le souvenir des fleurs qu'il avait jadis dédaignées. Dans la pièce die Wahlverlobten * il dépeint avec amertume le sort d'une de ces fleurs près de laquelle il est jadis passé fièrement, et qu'il n'a voulu cueillir que quand il. était trop tard :

Wie bitter isl es, Wenn im Momente des Erkennens Die Stunde schiâgt des ew'gen Trennens! 2

Un peu plus tard, la même fleur idéale, la fleur jaune soufre, « die schwefelgelbe », prend la figure de la « Mouche », et c'est à cette incarnation que nous devons la plus belle page d'efl'usion éloquente que nous ait laissée Henri Heine :

Page 1