Parue en
2. « Quelle amertume nous élreinl — Lorsque, au moment où Ton se reconnaît, — Sonne l'heure de l'éternelle séparation! »
Du warst die Blume, du geliebtes Kind,
An deinea Kûssen musst' ich dich erkcnnen :
So z&rllich keine Blumenlippen sind,
So feurig keine Blumenthrânen brennen...
Wir sprachen nicht, jedoch mein Herz vernahm, Was du verschwiegen dachtest im Gemûte; Das ausgesprochne Wort ist ohne Scham, Das Schweigen ist der Liebe keusche Biiite ^
C'est quelques semaines avant sa mort que le poète composait ces pénétrants accords; son âme, soulevée par Tamour, put chanter encore une émotion pure, avant de retomber aux souffrances mesquines de la vie et de la sottise; mais, ne l'oublions pas, il ne se trouve pas, dans toute son œuvre poétique, une seule page où soit peinte comme ici une scène d'amour chaste et partagé. Il a fallu loute une vie de luttes et de souffrances impossibles à décrire pour amener l'un des plus grands poètes de notre siècle à une conception de l'amour à la fois normale et divinement consolante.
1. Cf. Elster, II, p. 48. Celte pièce nous a été transmise par Alfred Meissner, qui la tenait de Camille Selden. Les preuves de son authenticité sont seulement intérieures. — « C'était toi la fleur, enfant adorée, —■ A tes baisers je dus te reconnaître. — Les lèvres des /leurs ne sont pas si tendres, — Les larmes des fleurs ne brûlent pas ainsi...
Nous ne parlions pas; pourtant mon cœur comprenait — Les pensées silencieuses de ton âme; — La parole, une fois prononcée, est sans pudeur; — Le silence est la floraison chaste de l'amour. ••
Lorsqu'après avoir étudié feuille à feuille l'œuvre poétique de Henri Heine on cherche à résumer dans un jugement d'ensemble les impressions qu'on en a reçues, on sent que celte nouvelle tâche est plus délicate que tout le travail précédent. On peut, en effet, étudier ces deux volumes de vers sans rencontrer, chemin faisant, de cas de conscience trop épineux. Sur chacun des recueils pris à part, les avis des hommes compétents diffèrent peu : les plus farouches ennemis du poète accordent, en effet, sans peine, qu'il a écrit des vers immortels. La difficulté commence dès que nous ne jugeons plus Henri Heine avec notre goût, mais avec nos idées. Les plus graves dissentiments se font jour alors entre les critiques, selon qu'ils jugent au point de vue littéraire ou au point de vue moral, et selon qu'ils sont Allemands ou Français.
Nous avons, en France, un faible pour l'auteur des Reisebilder; certes, nous le lisons peu, mais
380 HENRI HEINE POÈTIS.
nous répétons ses bons mots, et cela nous sufQt. Nous lui trouvons, par tradition, tant de grâce et d'esprit, que nous sommes un peu tentés, comme faisait George Sand, de l'appeler « mon cousin ». N'allons-nous pas jusqu'à le comparer au plus français d'entre les nôtres, au poète de Rolla et des Nititsl
En Allemagne, au contraire, où on le lit avec délices, il est de mode de maudire Henri Heine : il était juif et il détestait la Prusse; ne sont-ce pas là des raisons suffisantes pour le traîner dans la boue? L'opinion publique lui est hostile; certains critiques lui dénient la sincérité du talent; et lorsqu'on a voulu honorer publiquement ce grand poète allemand, la haine stupide des ignorants, des cuistres et des cerveaux brûlés a refusé à ses amis un coin de terre allemande pour lui dresser une statue.
A quoi bon discuter ces opinions extrêmes, établies sur une ignorance à peu près complète des œuvres de Henri Heine! Faut-il dire aux Français que le grand poète du Buch der Lieder n'a rien de commun qu'une vie fort dissipée avec l'admirable poète-rhéteur Alfred de Musset? Faut-il rappeler que l'un conçoit le lyrisme sous la forme souverainement simple de la poésie populaire, tandis que l'autre le revêt de toutes les splendeurs de l'éloquence et de la rhétorique? Que l'un nous émeut par le moindre petit vers, par un mot, par une syllabe qui éveillent les souve-
nirs tendres et cruels assoupis au fond de nos cœurs, tandis que Tautre s'efforce de nous toucher directement par le flux des mots et Téclat des images? Que Henri Heine, enfin, exprime le frisson poétique, timide et discret, de TAllemagne sentimentale, tandis que Musset incarne la tradition française copieuse et sonore, dans les guirlandes interminables de ses harmonieux développements?
Faut-il, en revanche, redire aux Allemands qu'ils sont injustes et qu'ils méconnaissent leur bien? Que nul autant que Henri Heine n'a contribué à répandre sur tout l'univers le renom de leur lyrisme et le charme de leur langue poétique? Que leurs protestations, après tout, seront vaines, et que les abois de Krâhwinkel n'empêcheront pas le monde latin et anglo-saxon * de chérir, dans ses lieds et ses ballades, une des formes les plus parfaites de la sensibilité allemande? A quoi bon? La critique, même quand elle vient d'une plume autorisée, ne redresse pas un jugement, ne corrige pas un préjugé. Le sentiment de son impuis-
1. L'influence de Henri Heine est immense dans tous les pays de langue romane et de civilisation anglo-saxonne. En Angleterre et aux États-Unis, par exemple, on ne se lasse pas d'imiter, de traduire, d'adapter, de citer notre poète. Qu'on lise par exemple ces vers d'un poète américain, Bunner : ils sont assez explicites :
...This German slyle of pocm
la uncommonly popular now ;
For the worst of us poels can do il,
Since Heine show us how. — (Howen, Second crop songs.)
sance doit Tempêcher d'être agressive ; c'est aux journaux qu'il est réservé d'agir sur le jugement de la foule. Contentons-nous de comprendre, s'il est possible.
L'œuvre poétique de Henri Heine nous déroute et nous fâche par ses dissonances. Nous éprouvons trop souvent, à la lire, le dépit d'un enfant qui laisse tomber un fruit dans lequel il mordait à belles dents. A quoi bon ces éclats subits d'ironie, ces blasphèmes ou ces ordures qui en déparent les plus belles pièces? Faut-il y voir un calcul subtil, une recherche de l'effet et du succès? Mais, ces dissonances ont justement compromis Teffet et le succès des plus beaux poèmes où elles éclatent. Heine était, sans doute, un trop savant artiste pour ne pas se garder de ces défaillances passagères — s'il Tavait pu. Or, il a continué à s'y laisser glisser, malgré les avertissements du public et des lecteurs d'élite; c'est donc que ces défaillances du goût étaient inhérentes à sa nature même.
Remarquons, d'ailleurs, que ces éclats qui nous gâtent tant de belles strophes, ne témoignent nullement d'une lassitude de l'artiste; ce ne sont pas des platitudes comme celles qui, trop souvent, paraissent dans les œuvres médiocres : leur plus grave défaut est d'être déplacés. La
troisième partie de Tannhàuser, par exemple, m'amuserait dans un Zèitgedicht; mais, à la suite d'une ballade sérieuse, elle me lasse et m'irrite. Il en est ainsi de bien des réflexions ironiques qui sonnent faux dans des pièces d'une allure sentimentale,, tandis qu'elles nous égaieraient à toute autre place. Mais, si le poète n'a pas été surpris, en ces passages, par une subite faiblesse, pourquoi donc s'est-il gâté à lui-même et nous a-t-il gâté la Stimmungl C'est qu'il obéissait à une impulsion intérieure plus forte que sa volonté d'artiste.
Nous avons toujours pris soin de distinguer chez Henri Heine un fond solide de nature et de naturel, un fond de santé morale qu'il semble tenir de sa mère et qui se retrouve à la base même de ses plus extravagantes fantaisies. Nous avons dit aussi que, contre ce caractère normal, venaient se heurter les écarts bizarres et les exagérations d'une sensibilité suraiguë. Henri Heine, comme me disait un jour un critique célèbre, était né « écorché »; n'appelle-t-il pas lui-même son âme « une pauvre sensitive »? Toutes les impressions reçues avaient, dans tout son être, un retentissement infini. La moindre vibration sensitive mettait en branle et pour longtemps tout l'ensemble de son système nerveux. Or, comme ses impressions s'exprimaient dans des vers, il était impossible qu'à certains moments, il ne jugeât pas ces vers exagérés d'al-
lure et de sentiraent, comme Tétait Témotion d*où ils étaient nés. A cette hyperesthésie dont il était affligé s'opposait une raison saine ; comment éviter un conflit entre les deux tendances? et, puisque la poésie l'emportait toujours, comment empêcher qu'elle ne fût, de temps à autre, heurtée et ternie par la prose raisonnable? Comment empêcher aussi que cette réaction fût d'autant plus brutale et plus grossière que l'ébranlement nerveux avait été plus exagéré?
Dans le Buch der Lieder, ce conflit s'observe avec précision : d'une part, le désespoir d'amour fait vibrer longuement l'être sensitif du poète; d'autre part, le sentiment de la vie réelle, la foi dans l'action, la joie de vivre, s'opposent, par instants, et avec une certaine brutalité, aux excès de ce désespoir. Dans chaque recueil nous pouvons suivre la lutte des deux tendances hostiles. Mais, à mesure que l'âge et les soins, en fortifiant physiquement le poète , restreignent le développement morbide de sa sensibilité, nous voyons la calme raison, la nature franche et saine prendre dans son œuvre une importance de plus en plus sérieuse. L'enthousiasme, dans la Nordses, par exemple, est si juste, qu'il provoque bien rarement un rappel brutal à la réalilé de la prose, un : « Doktor! sind Sie des Teufels! »
Tant que Henri Heine reste en possession d'une
Santé normale, les dissonances sont assez rares dans son œuvre : sa sensibilité, assoupie dans la jouissance physique, ne s'exaspère pas assez souvent pour qu'il soit indispensable de la ramènera terre. De 1828 à 1845 environ, c'est le Witz qui domine l'œuvre poétique de Heine : or, le Witz ne provient pas d'une exagération de la sensibilité. Mais, dès le début des années quarante, la maladie nerveuse commence à miner sourdement le poète et à détruire l'heureux équilibre de ses forces. Sa sensibilité, n'étant plus alors contre-balancée par une vitalité puissante, tend de nouveau à s'exagérer *. Au lieu des passions de l'amour qui l'agitaient jadis, ce sont maintenant des préoccupations sociales qui rébranlent sans trêve. De nouveau, elle est surexcitée; de nouveau, la raison lui oppose d'ironiques et vulgaires calmants. Ainsi s'expliquent, à mon sens, les dissonances qui nous gâtent les passages les plus enthousiastes du Winterm'àrchen.
Cependant, le mal continue ses lents progrès : bientôt, du poète paralysé, rien n'est plus vivant que la faculté de sentir et d'analyser ses sensations. Voyez alors dans le Romanzero et dans les ilernières poésies se multiplier les dissonances,
1. Cf. Emile Hennequin, Les écrivains francisés. — L'article consacré à H. H. est, à mon sens, ce qui a été écrit en français de plus suggestif et de plus juste sur notre poète. J'en fais le plus grand cas.
les vulgarités, les ordures. Sans doute, Tisolemeut moral du poète, en lui enlevant la faculté de mesurer la portée des termes qu'il employait, ajoute quelque chose à ces vulgarités; mais il eût été impuissant à les provoquer à lui seul, si une défiance exagérée contre son enthousiasme n'y eût provoqué le poète.
Ce perpétuel conflit des deux tendances hostiles ne fut pas inconscient, assurément, mais il fut involontaire : la volonté, chez les névropathes, est si médiocre ! Ceux qui veulent expliquer ces dissonances par une intention du poète sont impuissants à nous montrer pourquoi son goût, si délicat d'ordinaire, subit, périodiquement et toujours dans la même direction, de si lamentables défaillances. Si nous faisons, au contraire, intervenir une explication semi-physiologique, ces faiblesses momentanées ne nous apparaissent plus comme des fautes calculées et comme des effets manques : nous y voyons plutôt d'involontaires et douloureux rictus, des soubresauts nerveux par lesquels se manifeste à nos yeux une pénible lutte intérieure. Au lieu, donc, de reprocher avec amertume au poète ces fâcheuses dissonances, nous devons les accepter comme une rançon de son extraordinaire- sensibilité. Au lieu de nous emporter contre lui, dans le dépit qu'il nous cause, nous devons le plaindre, car, avant de nous lasser, il a dû lui-même cruellement souffrir. Sans doute, la prose et la poésie, Tenthou-
siasme et la raison se partagent, à Tordinaire, Tâme des poètes ; mais elles n'y provoquent guère de semblables conflits. Ces poètes ont des heures de raison et des heures d'enthousiasme : chez Henri Heine, au contraire, la même heure est faite d'enthousiasme et de raison. Gœthe, en plus d'un cas, a senti s'agiler en lui un conflit de ce genre; mais. Fart souverain qui, chez lui, dose les éléments hostiles, nous empêche de distinguer la lutte. Pouvait-on s'attendre à trouver chez Henri Heine une pareille ordonnance? Pour unir dans une œuvre d'art harmonieuse et pleine des tendances contradictoires, il fallait posséder, comme Gœthe, une nature merveilleusement compensée^ et aussi toute une longue lignée de paisibles ancêtres. Comment le Juif inquiet, dont les aïeux avaient erré de ville en ville et de métier en métier, eût-il pu prétendre à un pareil équilibre? La tendance harmonieuse de Gœthe était si forte que le grand poète s'est appauvri et desséché par son exagération même, à force d'ordre et de calme. Henri Heine, au contraire, était si fortement sollicité par les écarts de sa nature, qu'il s'est perdu à force de passion et de désordre.
Dans l'œuvre poétique de Henri Heine, deux courants d'inspiration se côtoient sans cesse et se font mutuellement valoir. D'une part, une veine de poésie exclusivement intime, d'autre part.
388 HENRI HKINE POÈTE.
une inspiration empruntée aux événements purement extérieurs et à la nature. Le premier courant nous a donné Junge Leideriy Intermezzo^ Heimkehr, Neuer Frûhling, Verschiedene, Lazarus et les Dernières jjoésies : le second a inspiré la Nordsee, les ballades et les Zeitgedichte. Sauf au début du Buch der Lieder, ces deux courants ne sont jamais isolés : partout, leurs eaux se mêlent volontiers et avec bonheur. Le poète a traité des sujets fort divers, mais il a toujours été incapable d'oublier, dans l'un d'eux, une partie de son tempérament et de sa manière. Il est tout entier dans son moindre lied comme dans son plus long poème. Ses vers descriptifs ou satiriques sont toujours soutenus par un sentiment personnel qui en est le centre artistique; et ses poésies purement intimes sont, à leur tour, toujours appuyées sur une observation aiguë de la réalité. Son lyrisme, quand il semble tout extérieur, est pourtant animé par une flamme de passion; et, quand il est intime, il est toujours soutenu par un souci de vérité qui en excuse et en fait accepter les plus longs accès d'enthousiasme. C'est toujours le moi sensible et tourmenté du poète qui fait l'objet, ou, tout au moins, qui est le centre de ses tableaux. C'est pour cette raison que chacun de ses tableaux ou que la moindre de ses analyses sentimentales est un chef-d'œuvre de composition et de subtile ordonnance. C'est aussi pour cette raison que Henri
Heine est incapable de composer fortement une œuvre d'une certaine étendue. Tandis qu'il sait exprimer une idée ou décrire une vision avec un art merveilleux du groupement et une science approfondie des oppositions, des rappels, des rehauts et du clair-obscur, il semble, dans un poème un peu développé, perdre toute notion de la perspective. Il développe avec succès une idée ou une vision; mais il est incapable de grouper une série d'idées ou une série de visions.
On explique, d'ordinaire, cette apparente anomalie par un manque de vigueur intellectuelle; on l'expliquerait beaucoup plus simplement par la nature de la conception poétique chez Henri Heine, et par la prédominance, chez lui, de l'appareil sensitif sur les facultés de raisonnement. L'hyperesthésie qui le tourmente lui fait accorder involontairement une importance considérable à la moindre des sensations qui l'affectent. En outre, les idées se présentent à lui, non pas d'une façon abstraite, mais sous la forme de sensations, le plus souvent même, de sensations visuelles. Par suite, chacune de ses peintures prise à part, scène de ballade, paysage, ou menue sensation amoureuse, offre une unité parfaite, puisqu'elle se résume dans une sensation unique, et, généralement, dans une vision. En revanche, elle prend à ses yeux un développement anormal. Très brillante et très une, elle est si forte qu'elle envahit
son âme tout entière. Le poète est si ému par chacune de ses sensations, et il s'y retrouve si bien tout entier, qu'il n'a pas de raison pour préférer les unes aux autres, et se sent incapable d'en sacrifier aucune. 11 est, par suite, hors d'état de dominer de haut son œuvre et d'en combiner les éléments suivant leur importance relative. Au lieu de composer un poème en développant ses idées et en ordonnant ses visions suivant les lois de la perspective, il se contente d'y juxtaposer ses sensations. Ouvrez son plus long poème Atta Troll ou Deutschland : vous trouverez bien une forte unité de composition à Tintérieur de chacun des groupes sensitifs (visuels), mais l'ensemble du plan vous révélera le plus complet désordre. La composition typique, chez Henri Heine, est celle d'un carnet de route, où chaque jour forme un chapitre indépendant uni à l'ensemble de l'œuvre par un lien frêle d'intérêt commun. Toute l'œuvre du poète n'est qu'une longue et merveilleuse galerie de Reisebilder. De là son aspect fragmentaire, de là le soin extrême accordé aux éléments simples qui la composent ; de là cette maîtrise de la forme brève qui éclate dans les moindres poèmes; de là, enfin, les faiblesses de l'ordonnance générale et de la perspective.
J'ai signalé, avec tous les critiques, les fâ-
cheuses dissonances qui gâtent les plus beaux passages de Henri Heine; j'ai noté aussi Fincapacité du poète à construire une œuvre de longue haleine. Seulement, au Heu d'attribuer ces défaillances aux caprices d'une fantaisie mal surveillée, j'ai essayé de montrer qu'elles s'expliquent chez lui, à l'origine, tout au moins, par un manque d'équilibre entre la faculté de sentir et la faculté de juger. Le poète ne m'est pas apparu comme plus parfait qu'à d'autres lecteurs, mais je l'ai trouvé plus humain : j'ajouterai aussi que je l'ai trouvé meilleur. L'unité que nous cherchons en vain dans la composition de ses poèmes, se retrouve, en effet, dans sa vie morale, dans son intention tout au moins. Or, cette intention me semble d'un salutaire exemple. Chez le poète honni, je crois retrouver plus de sentiments vraiment nobles que chez beaucoup de ses vertueux détracteurs. L'œuvre de Henri Heine est, en effet (depuis la publication du Buch der Lieder, qui fut seulement une œuvre d'art), une œuvre de passion et de sincérité. Son ironie même, cette ironie si goûtée, mais si mal comprise, est, si je puis dire, une ironie active : elle ne raille pas pour le plaisir; c'est une arme de combat qui, certes, frappe trop souvent à faux, mais qui frappe avec une sincère conviction. Le poète a été lui-même la plus éclatante victime de sa générosité et de son enthousiasme. Moins sincère, moins emporté, il eût vécu tranquille, honoré, —
riche, peut-être. Mais il n'a pu se résoudre à ce bonheur égoïste et paisible auquel aspirent d'ordinaire les poètes : il a voulu agir et lutter. Aussi se dégage-t-il du spectacle de son activité un véritable enseignement moral. Lorsque nous nous considérons modestement comme de simpies rouages dans la machine sociale, le sens du bien et du devoir ne nous échappe guère : ce qui nous manque le plus, c'est la volonté d'agir. Or l'œuvre de Henri Heine est une œuvre de lutte sincère et généreuse : ne fût-ce qu'à ce titre, je la défendrais, pour l'opposer à notre prudente et cauteleuse inaction.
Henri Heine a été victime de ce qui a fait sa grandeur, sa force et son importance sociale. Né à une époque troublée, où rien de stable n'était assuré, mais où levaient en Europe les germes de toutes les grandes idées modernes, la nationalité, la liberté, l'égalité, il fut mêlé à tous les grands mouvements qui en résultaient. Révolutions, luttes politiques, enthousiasme national, il a tout vu de près, en adversaire ou en partisan convaincu. En même temps, l'amour de la vie»
une poussée de sang généreuse et pleine, une vibration maladive à toutes les émotions faisaient
de lui un adversaire de la conception littéraire de Goethe égoïste et des Romantiques inactifs et vagues. Sous l'impulsion de sa nature, il a essayé de réaliser à lui tout seul une forme nouvelle de l'art qui fut en contact plus intime avec la vie moderne :il y est parvenu, sans doute, en partie, mais il y a brisé ses forces.
La poésie classique allemande avait vu dans la vie un sujet d'étude sérieux et consolant. Elle avait connu la passion, mais, pour l'exprimer, elle l'avait épurée. Les premières œuvres de Gœlhe, les plus savoureuses, à coup sûr, étaient bien pénétrées d^nquiétude et de trouble ; mais le poète, loin de se complaire dans de tels sentiments, les avait combattus et dominés. Ne trouvant pas dans la vie réelle les harmonieuses solutions auxquelles aspirait son génie, il les avait cherchées dans un monde idéal, à la fois plus simple et plus pur. Henri Heine, au contraire, fut, toute sa vie, aux prises avec les plus complexes et les plus cruelles réalités. Au lieu de fuir, en égoïste, la douleur qu'il en éprouvait, il s'y est complu et il nous Ta décrite. Gœthe s'était écarté, peu à peu, du sentiment : Heine s*y est livré tout entier. Au lieu de le craindre, il l'a recherché, et, comme il a possédé, pour l'exprimer, le don divin des larmes, il y a imprimé le sceau de son génie. Gœthe, après nous avoir émus, nous avait invités à penser : Heine n'a eu qu'un seul but, éveiller en nous des sensations.
Par là, il s'est rapproché de nous. II a donné, tout en l'exagérant, une voix à tout ce qu'il y a dans notre âme de tendresse non satisfaite : il a décrit nos élans d'amour et d'enthousiasme, et, tout en les raillant, il a souffert, comme nous, do l'universelle déception qui les attend. Il a vécu notre vie; il en a reflété avec une vérité saisissante et cruelle toutes les ondulations de joie et de chagrin; il nous a montré avec persistance, dans une transfiguration poétique, les faiblesses et les tristesses qui nous torturent et qui, pourtant, nous sont chères. Certes, son œuvre lyrique est loin d'être pleine et saine comme celle de Goethe, mais elle est plus constamment et plus douloureusement touchante. L'évolution du lyrisme de Gœthe correspond exactement à celle de son merveilleux esprit; l'histoire du lyrisme de Henri Heine ne note guère que les crispations successives d'une sensibilité dans laquelle la nôtre retrouve son image agrandie.
A ce don de vibrer tristement à toutes les émotions et de provoquer en nous une vibration triste correspondante, Henri Heine a joint la faculté qui lui semble le plus contraire : Tesprit, et il a tiré de ce mélange des effets nouveaux et troublants. Il nous a irrités, bien souvent, en nous laissant voir qu'il souffrait de ses moqueries et souriait de ses larmes; mais cette incohérence même a un charme secret, et comme coupable, qui nous attire. Produit bizarre de deux esprits
hostiles et de deux éducations incompatibles, il ne s'est jamais dégagé des contradictions qui avaient déchiré son adolescence, mais il les a peintes avec une émotion si vraie que tout notre siècle les a senties avec lui.