‹ Henri Heine, poèteChapitre 139 sur 142 · Ces documents sont complètement inédits · texte numérisé non relu

Ces documents sont complètement inédits

mon grand étonnement, presque à ma stupéfaction, dès qu'il parut, ce livre eut une vogue qui a dépassé tout ce que la vanité d'un poète ait jamais pu rêver de plus prodigieux; pendant quinze jours, tout Paris parlait de mon livre de Lutèce ! Je Tavoue, ce furore me fit tressaillir de joie, le vertige de la vanité satisfaite me tourna presque la tête, mais j« ne tardais pas d'être saisi d'appréhensions secrètes et je dis à moi-même : par quels déboires, par quelles tribulations dois-je expier plus tard ce triomphe aussi inattendu qu'immérité? Oui, je suis trop fier pour ne pas faire l'aveu public que je ne crois pas que les mérites de mon livre soient pour beaucoup dans les applaudissements que la foule lui a prodigués. Je suis bien convaincu que le livre de Lutèce doit son succès principalement à un caprice de femme, à la protection de la belle Déesse dont il porte le nom, et qui l'a pris sous son patronage pour ainsi dire en qualité de marraine. Oui, passionnée comme les femmes le sont toujours quand elles protègent un homme ou une chose, un pianiste ou un peroquet,'la divine patronne de mon livre a trompeté ses qualités dans tous les douze arrondissements et même dans le treizième arrondissement de sa bonne ville de Paris, elle se mit en quatre pour y faire mousser et remousser ma réputation de poète, elle vanta que j'avais presque autant d'esprit qu'un Français, que j'étais un rossignol allemand qui a fait son nid dans la peruque de M. de Voltaire, elle soutint que j'étais en même temps le plus grand métaphysicien, que j'avais écrit sur Kant et Atta Troll, que sais-je! elle dit tant et fit si bien que même les suffrages des grognards les plus récalcitrants m'affinèrent et que je suis arrivé à l'apogée de la gloire humaine à Paris — qu'on y a parlé de moi pendant une quinzaine ! on n'y a guerre parlé plus longtemps de Paganini, ni de Fieschi, ou d'un autre virtuose étranger. Je ne peux pas encore me faire à l'idée que tout Paris se soit occupé de moi pendant une quinzaine. Quel honneur pour un petit Allemand de rien qui a gardé les cochons dans son pays, comme l'assurent les plus candides de ses blonds compatriotes ! — Je ne sais pas s'il est vrai que j'aie été gardien de porcs allemands, mais il est constant que je dois avoir quitté cet état peu

digne de moi pendant les vingt-cinq ans que je vis parmi des Français, dans la ville de Lutèce, ma divine protectrice. OL qu'elle est bonne fille, celte déesse Lutèce qui m'a fait une si gracieuse surprise, qui a posé le laurier sur le front du poète pendant qu'il dormait. — Merci, grand merci, belle Lutèce, pour cet acte hospitalier et charitable! Je t'aimerai Jusqu'à mon dernier moment dont,Ies angoisses seront adoucies par la pensée que je meurs dans les bras ■.

■ PRÉFACE DESTINÉE A Germatita.

Les pages suivantes forment la contre-partie des lettres d'HélJgoland où éclate le réveil politique de l'Allemagne à l'époque de la révolution dejuillet. Elle s'est endormie de nouveau et la léthargie générale, la stagnation qui régna au delà du Rhin avant la révolution de février est dépeint dans ce poème humoristique que j'ai appelé Germania, un conte d'byver, et que je publie ici en prose française. Eu retranchant les effets d'une versification à la foie mélodieuse et bouffonne, avec ses rimes drolatiques, ses calembourgs burlesques, et ses mille et une allusions aux localités et aux événements du jour, ce conle d'hyver a dû perdre la plus brilliante partie de son charme, mais il en reste assez pour faire deviner au lecteur intelligent les intentions de lauteur et je crois que ces folles feuilles volantes vous initient dans la pensée allemande plus intimement que ne sauraient le faire les traités spéciaux les plus élaborés.

1. Brouillon autographe eiErémement raturé. La préface dont nous avons ici un fragment semble être une première version de celle que H. Heine destinait a la seconde édition des Reisebitder, et que Strodtmanu, suivant la remarque de M. E. Elster (111, 579), a évidemment traduite du français. Toutefois, ce pourrait être également une suile à la préface de Paèmeiet Légendes, datée du 29 juin 1855.

Je m'abstiens de toute note explicative, et je ne veux faire qu'une seule remarque, qui a rapport au titre de ce poème que j'ai nommé Germania. Personne ne peut se défaire entièrement de certaines velléités patriotiques, et quoique je n'ai pas voué un culte particulier à la Déesse Germania, je ne voudrais pas que le lecteur français l'identifie avec la déesse Hammonia que j'ai chantée un peu lestement dans ce poème. Cette dernière est la divinité tutélaire de la cité de Hambourg, et nous voyons ici une belle femme dont la partie inférieure au delà des reins a cette ampleur magnifique qui fait le charme célèbre de Vénus Callipige. La carnation des chairs aussi dures que le marbre de la fameuse statue rappelle le pinceau flamand de Rubens et les yeux de la belle pétillent si joyeusement comme si elle entendait une valse de Strauss ou qu'elle mangeait une soupe d'anguilles qu'on fait si bien à Hambourg.

Au bruit du tocsin de juillet, l'Allemagne s'était éveillée en sursaut, mais elle ne manqua pas de retomber dans un sommeil profond, et elle ronfla même comme autrefois. Mais ce tfest plus ce bon somme qu'on a comparé à celui d'un chêne qui se porte bien; elle semble oppressée d'un affreux cauchemar : ses songes ne sont plus couleur de rose. Les fées qui lui chantaient à l'oreille leurs plus beaux rêves ont disparu; mais ces rêves d'un autre temps ne sont pas perdus tout à fait, et ce sont les traditions et les légendes populaires dont nous nous occupons dans les pages suivantes*.

Outre des lettres et des préfaces, la liasse de docaments que j'ai eue entre les mains contenait des traductions de poésies : quelques-unes autographes; la plupart faîtes par un traducteur et retouchées par

1. Brouillon autographe au crayon, avec de nombreuses ratures.

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]e poète. En collationnaiit ces traductions, je suis arrivé & cette conclusion que Henri Heine était disposé à publier, en français, pour faire suite à Poèmes et Légendes, un nouveau choix de ses poésies. J'indiquerai ici, d'après l'édition Elster, la composition du volume telle qu'elle ressort de ces papiers incomplets et sans ordre.

I. Au bord de la mer, comprenaDt : Séraphins (Elster, I, 22S), 1 à, Vlil, XJ, XII. — Nachlese, I, 66, XIII à XV.

II. Rechute amoureuse (titre nouveau pour Katharina, Elster, I, 256).

III. u Le sapin aux doigts verts. .. v Berg-idylle, 2 (I, 153).

IV. lleimkehr, 15 à 24, 26, 28 à 31, 33, 35 à 41, 43, 44, i6,

V. Romanzero (Historien ; Gueux de Bergen, Walkyries, Pomaré, le Dieu Apollon).

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