LA COMPOSITION
Le Buch der Lieder n'est pas, comme tant de lecteurs l'imaginent, une œuvre proprement originale : c'est, à vrai dire, un choix de poésies. Seulement, ce choix, au lieu d'être né de la fantaisie d'un critique, a été réalisé par le poète : c'est Henri Heine lui-même qui, en reproduisant ses publications antérieures, en a supprimé les vers qu'il jugeait indignes de sa jeune renommée, et qui lui semblaient mal s'accommoder à une impression d'ensemble. Ce recueil n'est donc pas seulement un produit immédiat de son inspira-
tion : c est son inspiration reprise par une crilique mûrie., reposée et sûre d'elle-même. Le Buch der Lieder parut en automne 1827 : les premiers vers qu'il présente datent de 1816 et sont
y encore d'un adolescent mal habile; les derniers,
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par contre, marquent déjà la pleine efflorescence du plus grand génie lyrique que l'Allemagne compte après Gœthe. Nous pouvons ainsi mesurer la route parcourue par le poète durant ces dix années d'apprentissage, et apprécier, au cours de ce volume, le perfectionnement de son goût comme les progrès de sa maîtrise. Nous avons là un merveilleux résumé de son premier effort lyrique. Notre tâche de critique se trouve donc nettement tracée : le Buch der Lieder sera pour nous d'abord une œuvre d'ensemble, puisque c'est à ce titre qu'il s'est répandu dans le public; nous y chercherons d'abord l'unité d'impression qu'y ont trouvée et qu'y trouvent encore ses millions de lecteurs. Puis, allant plus avant, nous nous efforcerons d'en distinguer les éléments et de surp rendre, sous son apparente négligence, quelques-uns des secrets d'un art de composition adorablement subtil.
C'est une bonne fortune, pour un recueil de vers, que de présenter une sorte d'unité morale sur laquelle, à défaut même de sujet commun, la diversité des visions vienne se projeter, comme.
une série d'images sur une toile de fond. Dans le Buch der Lieder, Funité est double : elle se trouve à la fois dans la conception et dans le sujet. Elle est même si profondément empreinte aux courtes poésies du volume, qu'on a pu croire bien longtemps qu'un sentiment unique s'y épammifiSâiL ^ indéfininient modulé dans l'expression, et qu'une ' seule fée cruelle errait parmi les fleurs vagues qui en sont le décor . La conception qui domine ce livre, c'est le désespoir d'aimer; son sujet, c'est l'amour; son champ d'action, c'est la nature, souriante ou triste, la montagne et la mer.
Certes, Henri Heine passe à bon droit pour le poète de l'amour déçu; c'est l'impression qui domine le plus célèbre de ses ouvrages, et qui éclate dans presque toutes celles de ses pièces que la musique fait voltiger sur les lèvres de la jeunesse allemande. Mais il a chanté aussi, ohûmiû ^^ifff*"^j d'autres variétés d'amour. Ses vers fixen t des sentiments qui vont depuis le premier épanouissemen t de la fleur d'amour, jusqu'au désespoir le plus aigu , en passant par toutes les allégresses de l'espérance encouragée, et toutes les tortures du doute et de la perte. Ils chantent aussi quelques ixjifiâafis^de possession oûté^a, pour ainsi dire, en mar ge du grand roman amoureux qui Qlûplit le livre de ses élans et de ses abattements. Quelle est, dans tous ces sentiments divers, la part de vérité, quelle est la part de poésie? On a tant parlé, en France, de l'amour unique de Henri
Heine, que je ne crois pas inutile de rappeler, sur ce point, les détails vrais que la critique spéciale a mis au jour.
Henri Heine a toujours été fort discret, dans sa prose ou dans ses conversations, au sujet des femmes qu'il chantait dans ses vers : le procédé est d'un galant homme, et nul ne songe à Yen blâmer, bien qu'en vérité, ses vers les plus compromettants soient adressés à des amies auxquelles ils eussent plutôt servi que p qrté tort. Ses poésies sentimentales et platoniques sont restées voilées de secret aussi bien et plus même que ses poésies erotiques. On comprend aisément qu'un poète n'aime pas faire pénétrer le public dans le plus intime de son cœur et lui laisser voir combien la fiction a embelli la réalité qu'il chantait. Peut-être Heine n'a-t-il pas voulu, même auprès de ses amis, détruire la légende qui avait entouré son nom d'une auréole d'amour constant et dédaigné. Peut-être aussi nous a-t-il donné sur ce sujet des détails suffisants dans les vingt-six feuillets des Mémoires posthumes que son frère Maximilien, enflé de vanité mensongère,' s'est permis de soustraire à sa veuve. Nous ne savons rien, ou presque rien d'après les déclarations explicites du poète; nos renseignements sur ses amours sont purement inductifs : néanmoins^ ils sont précis.
Plusieurs femmes apparaissent dans le Buch der Lieder. Sans compter de fugitiveis relations
' comme celles, par exemple, qui sont pftrf^g^^^g avec les hussards bleus *, ou comme la pêcheuse de Norderney, ou comme la charmante paysanne du Harz, nous pouvons distinguer dans le volume trois figures féminines. Le nom de la première nous est révélé dans les Mémoires du poète : c'est Josépha, la fille du bourreau de Dûsseldorf, à qui, probablement, sont adressées les pièces 2, 6, 7, 8, 9 des Junge Leiden *. Quant aux deux autres, qui dédaignèrent Tamour du poète, qui furent la cause apparente de son désespoir et Toccasion réelle de ses plus déchirants sanglots poétiques, ce sont ses cousines germaines, Amélie et Thérèse, filles de son oncle Salomon Heine. L'aînée, Amélie, est célèbre dans les annales littéraires, car c'est à elle que, jusqu'à ces derniers temps, on a rapporté les pièces du Buch der Lieder où éclate une passion méconnue. Mais M. Ernst Elsler a montré, le premier, par une étude attentive du poème, que la jeune sœur d'Amélie, Thérèse Heine, avait, elle aussi, inspiré à son cousin une passion fougueu §£, et, elle aussi, ignoré ou dédaigné l'hommage de ce cœur meurtri.^.