‹ Henri Heine, poèteChapitre 19 sur 142 · Taufte und ungetaufte Juden, Lettre à Sethe, oct · texte numérisé non relu

Taufte und ungetaufte Juden, Lettre à Sethe, oct

adoucie par Tâge et les succès. Il est certain que ce frêle jeune homme, médiocre commis de banque ou piÈJjce marchand de confections, devait faire mauvaise figure parmi Fépaisse et sérieuse société de banquiers et de commerçants qu'il frôlait malgré lui. Son amour méconnu, sa valeur ignorée, que de tortures pour le plus sensible et déjà le moins modeste des poètes!

Son supplice dura trois ans. Mais quand, du moins, il partit, en 1819, pour se préparer à TUniversité, la souffrance avait fait de lui un homme : au lieu de le terrasser impuissant, elle lui avait montré la route à suivre et Tétoile qui le guiderait. Tandis que tant de jeunes poètes, à cet âge, sont encore incertains de leur voie et s'éparpillent en mille vains sujets, Henri Heine avait déjà le cœur trempé par une ardente passion : il trouvait dans son amour déçu un motif autour duquel ses SûJUpirs poétiques allaient voltige r et se poser. H avait souffert : il avait désormais une douleur à chanter.

Deux ans plus tard, le 15 août 1821, Amélie épousa un propriétaire de Kœnigsberg; ce fut pour Heine un rappel de chagrin, et, de nouveau, ses vers fleurirent sur la « trahison » dont il se disait victime. Néanmoins, il poursuivit tant bien que mal à Bonn, à GôUingen et à Berlin, ses études juridiques. Deux années encore s'écoulèrent en déplacement s et en projets. Dès 1823, la

publication dans de bonnes revues de quelques articles et de nombreuses poésies, et le succès de ses deux volumes : Gedichte (182 i), puis Tragodien iiebst einem lyrischen Intermezzo (avril 1823), lui faisaient espérer dans la littérature un avenir plus souriant que dans la jurisprudence. Au mois de mai, il revint à Hambourg-, chercher auprès de son oncle des conseils et surtout des subsides, et, sans qu'il y prît garde, dans cetle ville à la fois détestée et chérie, dont chaque pierre lui rappelait son délire amoureux et sa blessure encore fraîche, un nouvel amour vint s'épanouir sur l'ancien et faire jaillir de son cœur une nouvelle moisson de lieda.^

Thérèse Heine, plus jeune de sept ans que sa sœur Amélie, n'élait qu'une enfant lorsque le poète avait quitté Hambourg; c'était maintenant une jeune fille de seize ans, dans tout le précoce épanouissement de sa beauté. Une passion nouvelle germa dans le cœur de Henri Heine; bientôt elle éclata, comme la première, avec une violence victorieuse et tendre. Cette fois, le jeune homme pouvait se croire en droit d'espérer la main de sa cousine. Il s'était fait, dans la société littéraire, une certaine notoriété qui, à ses yeux, devait bien valoir la riche dot de celle qu'il aimait. On a cru voir dans les Reisebilder et le Buch der Lieder des allusions assez transparentes pour affirmer que Thérèse Heine, pressée, à différentes reprises, de se déclarer, fut bien près de partager les

sentiments du poète*. C'est aller un peu loin peutêtre. Du moins, Henri Heine paraît avoir cru au succès, et cela suffit pour le transfigurer. Son cœur de nouveau se gonfla de joie; ^cfî îprent, durant quelques mois, des élEfîs d'amour et de félicité comme il n'en avait pas encore chantés. Hélas ! la cruelle expérience de la vie devait, cette fois encore, frapper l'enthousiaste au cœur mémo.

Thérèse dédaigna, comme avait fait sa sœur aînée, Tamour de son glorieux parent. Au mois de février 4828, peu de temps après l'apparition du Buch der Liedei\ elle se maria. Eut-elle tout à fait tort de craindre l'incertain dans une âme do poète, et les regrets qu'elle semble, plus tard, avoir laissé entrevoir furent-ils bien légitimes et bien profonds?~^

Telles sont les deux grandes crises amoureuses qui dominent le Buch der Lieder : elles ne s'y trouvent certes pas contées aussi nettement, mais du moins, les moments principaux en sont marqués, dans ce recueil, au milieu des arabesques

1. Cf. l'article de M. E. Ëlsler dans la Vierleljahrschrift fur Literaturgeschichte, IV, 474 sq., et aussi Popinion de M. Karl Hessel (Kôln. Zg., 9, VI, 1888). Je ne conteste pas ce que le développement de cette hypothèse a de séduisant et peut-élre de conforme aux habitudes littéraires de Heine. Il me semble toutefois qu'il convient d'être, sur ce point, extrêmement réservé. Heine a pu prendre de la bienveillance pour de l'amour et ne pas se douter du peu de prix qu'on attachait, dans la société de son oncle, à ses petits succès littéraires.

et des fantaisies dont le poète les a enguirlandées. Si l'on renonce même à compter les nombreuses aventures galantes disséminées dans le volume, on voit que la matière de ces poésies est double. Sans doute, ce sont deux sœurs qui en sont l'objet; toutefois, peut-on admettre qu'elles aient inspiré au poète, à sept ans de distance, la même nuance d'amour, et que Heine lui-même n'ait pas changé, durant ces années entre lesquelles est éclose et s'est développée sa notoriété poétique? Les objets de sa passion ont été multiples : nul n'en doute à cette heure. Pourtant, il ne semble pas, à première vue, du moins, qu'on éprouve, en lisant le Buch lier Liedet^ l'impression d'amours recommencés. Ce qui nous y frappe surtout, c'est l'éclat sinistre des vers où palpite l'amour déçu; ces vers nous absorbent si bien que, loin de reconnaître dans les lieds amoureux la trace de deux amours distincts, nous ne prêtons même pas attention, tout d'abord, aux clameurs d'allégresse qui, çà et là, interrompent les sanglots. 11 faut un travail de lente critique pour démêler, dans les quatre recueils, Junge Leiden^y Intermezzo, Heimkehr, Nordsee, deux courants principaux de passion, qui se croisent sans se confondre, comme deux thèmes repris cent fois et cent fois enrichis d'une variation nouvelle. A quoi

i. Les pièces inspirées par Josépha peuvent être mises à part dans les Junge Leiden, au même titre que les passions fugitives semées dans les autres recueils.

devons-nous donc cette impression persistante qui les domine et les relie, ce leit-motiv qui donne au volume, malgré sa dispersion et la brièveté de ses pièces, malgré la variété des sources d'inspiration, une si nette apparence d'unité? Est-ce l'effet d'un hasard ou le résultat d'une subtile combinaison de l'artiste?

A n'en pas douter, le mélange des deux sources d'inspiration a été calculé par le poète. C'est lui qui, peu soucieux de donner au public des détails sur sa vie intime, et qui, craignant de paraître trop volage pour un cœur sincère, s'est plu à brouiller les cartes et à dérouter les indiscrets chercheurs d'allusions. Ses moyens ont été multiples; d'abord, il a pris soin de laisser très vague le décor dans lequel se développe sa passion; çà et là, tout au plus, une allusion voilée, comprise du seul critique *, vient rompre la monotonie indécise des termes généraux. En outre, il a su merveilleusement agencer des poésies d'inspiration et de dates diverses, et les combiner de manière qu'elles se fissent une suite naturelle . les différences qu'elles présentent ne servent qu'à les faire valoir les unes par les autres, comme autant d'habiles oppositions. Telle pièce, d'une vérité presque brutale, est placée à côté d'une autre de pure imagination, composée pour lui faire pendant ou pour accuser une transition;

1. Telles sont, par exemple, les allusions à Hambourg ou à la villa de Salomon Heine.

telle romantique songerie inspirée par Josépha se trouve placée auprès d'une invective douloureuse adressée à Amélie. Cet art de composition, que nous étudierons dans le détail, contribue donc, pour une grande part, à donner au recueil Tunité d'impression qui en fait une des originalités.

Cependant, ces dispositions extérieures seraient impuissantes à réaliser une telle harmonie si rien n'y correspondait dans Tâme du poète. Sans doute, ni Amélie, ni Thérèse ne lui ont inspiré les mêmes battements de cœur; sa passion pour elles a eu des nuances; mais ces nuances, tout en subsistant dans l'expression qu'il on a donnée, n'en ont pas moins été dominées, coordonnées et fondues par un élément supérieur, par une conception de Tamour uniforme et persistante.

Les grands poètes lyriques modernes conçoivent surtout l'amour comme l'union idéale de deux âmes : ils voient, dans un lointain d'espérance, cette harmonie des coeurs réalisée par la fusion et l'apaisement. Le plus souvent, sans doute, leur espoir a été déçu; ils souffrent et se plaignent; mais il semble bien que, s'ils disent avec désespoir les tortures de la passion, c'est parce qu'ils sentent profondément que la réalité s'est opposée à cette fusion qu'ils souhaitaient, ou bien a détruit cette paix sentimentale vers laquelle ils tendaient. Chez Henri Heine, au contraire, Famour était désespéré, pourrait-on dire, au moment même oii il s'épanouissait. Il semble que

le poète ait éprouvé dans Tamour, au lieu d'un sentiment d'harmonie, une impression de dissonance. Au lieu de considérer dans la passion la divine période d'essor, au lieu d'attacher son esprit au désir qui soutient et au rêve qui console, il ne se représente que le moment de lassitude qui suit toute réalisation. Il ne croit pas aux vœux qui échappent à ses lèvres, il rit des serments que lui arrache un instant d'oubli; il sait qu'en amour tout n'est que déception, et, quelque peine qu'il se donne pour chasser le fantôme ricanant du doute, sa foi toujours finit par succomber dans une explosion d'ironie. Son âme amoureuse semble accordée sur un ton de plainte, comme d'autres sont accordées sur un ton de triomphe ou de dédain. On sent que sa nature et son éducation, par leurs contrastes, ont rompu chez lui l'ordinaire équilibre de l'espoir amoureux; la passion, quand elle nous saisit, nous ravit trop violemment pour que nous en puissions prévoir les revers; Heine semble plus emporté d'amour que la plupart d'entre nous, et, pourtant, il devine el pleure à l'avance tous ces revers et toutes ces tristesses. Notre douce crédulité jouit du spectacle tant qu'il s'offre à nos yeux; Henri Heine, de bonne heure et pour la vie, a regardé derrière la loile et percé la comédie comme les acteurs *.

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