Cf. Heimkehr
Ich habe so lang als ein Komôdiant.
Mit dir gesipielt die Komôdie.
Certes, le désespoir d'amour n'est pas rare dans le lyrisme moderne, et c'est à son inspiration que nous devons quelques-uns des plus beaux accents de Byron, de Vigny, de Lermontof; mais ce qui distingue le désespoir de Heine, c'est qu'il n'est pas, comme chez ces poètes, d'accord avec une vue pessimiste des choses. Chez eux, le doute et le regret s'étendent à la vie tout entière, qu'ils voient triste et décevante : leur chagrin d'amour n'est qu'une forme et un corollaire de leur universel désespoir. Heine, tout au contraire, est un des plus confiants, des plus espérants parmi les hommes de notre siècle. Nul plus ardemment n'a cru au progrès, à l'amélioration des lois et de la société. Le fond est sain et normal dans son âme; sa conception de l'amour seule est morbide. Sa désespérance si aiguë empoisonne chez lui la douceur d'aimer, mais elle n'envahit pas son âme tout entière; sa tristesse ou, si l'on veut, son pessimisme, n'est donc pas d'ordre logique, mais sentimental. A côté de ce foyer de doute et de négation naissent et se développent en lui de généreux projets, où la foi éclate, et où se révèle une conception de la vie tout ensemble confiante et pratique.
Ses dispositions naturelles, autant, peut-être, que ses cruelles expériences, lui ont fait croire à l'irréalité de toute joie amoureuse, au calme et invincible triomphe du regret et de la souffrance sur toutes nos aspirations vers l'union des âmes.
i8 HENRI HEINE POÈTE.
Mais, en même temps, Tensemble de ses facultés se refuse à croire à l'universelle déception, et à s'en repaître. Son tempérament n'est pas plus celui d'un ascète que celui d'un isolé qui se penche éternellement sur son cœur, indifférent à la vie qui passe. Il voulait jouir de cette nature dont seules certaines manifestations lui paraissaient décevantes. Tandis que les poètes romantiques avaient tourné vers le Moyen Age et l'immobile contemplation catholique leur Sehnsucht insatiable et vague, c'est vers la réalité d'aujourd'hui et vers celle de demain que son âme s'élançait pour la saisir, pour l'étreindre. Après la période de littérature indifférente ou égoïste que venait de traverser l'Allemagne, et qui achevait de s'éteindre avec Goethe, allait naître une période de littérature militante : Heine devait en être un des plus ardents champions.
Par là s'expliquent les contrastes de sa poésie. Dans une âme où avait pu se développer, favorisée par les expériences douloureuses de la jeunesse, une si morbide conception de l'amour, l'ardeur de la foi pratique ne pouvait rester intacte. Le choc de ces deux éléments devait produire des dissonances; elles s'exprimèrent par l'ironie. Lorsque le poète se laisse emporter longuement par son enthousiasme, son scepticisme sentimental intervient et, d'un mot, fait écrouler tout un échafaudage de rêves. Si c'est, au contraire, le désespoir d'aimer qui se donne libre cours, le
sentiment de la vie réelle et saine suggère au poète quelque subite consolation qui nous semble, à nous, brutale, et qui, nous arrachant violemment à l'état d^esprit où les premiers vers nous avaient plongés, nous donne l'impression d'une ironie malsonnante. C'est le mélange et la réaction perpétuelle de ces deux éléments : confiance dans la vie et scepticisme amoureux, raison saine et sensibilité morbide, qui donne à Foeuvre poétique de Henri Heine son cachet original, à la fois piquant et déplaisant. Nous verrons, au cours du Buch der Lieder, l'effet de cette combinaison varier, à mesure que varie l'un ou l'autre des deux sentiments. Chacun de ceux-ci triomphera tour à tour, jusqu'au moment où le poète, devenu maître de lui-même, réconcilié avec son cœur et caressé par l'espérance, atteindra le parfait équilibre qui produit les chefs-d'œuvre.