JUNGE LEIDEN
C'est en 1821 que parurent les prenjiers vers de Henri Heine : une mince plaquette, sur méchant papier, avec cet humble titre : Gedichte. Nous croyons y retrouver aujourd'hui les éléments qui s'épanouirent dans le Buch der Lieder et le Romanzero; il semble, tout au moins, que les critiques du temps y aient deviné déjà les promesses d'un rare talent poétique. L'un d'eux surtout, le plus pénétrant, à coup sûr, résuma son impression par ces mots si justes : « Heines Liebe ist nicht ein seliges Hingeben, sondern ein unseliges Verlangen *. » 11 sentait donc déjà que ce jeune •homme ne concevait point Tamour à la façon commune, et que son désespoir venait peut-être de ce que, au lieu de chercher à se fondre dans celle qu'il aimait, il s'efforçait, au con-
1. Rheinisch Weslfâlicher Anzeiger^'7, Vï, 1822. Reproduit dans Slrodlmann, 3« éd., p. 201 sq. « Dans l'amour, Heine ne fait pas le don divin de soi-même : il réclame avec une violence désespérée. • ^
traire, de l'absorber dans sa propre personnalité. Le critique notait, par ces mots, Teffet de la bascule de sentiments dont nous avons analysé les causes.
Immermann et Varnhagen von Ense parlèrent /également du volume avec grands éloges. Remercions donc les clairvoyants critiques dont la plume a, sans flatterie, offert au poète débutant un de ces encouragements qui touchent un jeune homme jusqu'aux larmes et lui donnent confiance en lui-même. Mais relisons à notre tour ces Traumbilder^ ces Lieder, ces Romanzen et ces Sonnets.
Dans aucun de ses recueils, Henri Heine n*a donné sur lui-même autant de détails vrais que dans ses Junge Leiden, Rien de plus naturel : tout jeune encore, il chante sous l'empire d'émotions directes. Le temps lui manque, autant que le recul, pour enlever à ses sujets leur caractère parfois tout personnel et anecdotique. Si près du modèle, il choisit mal ses traits; il les reproduit un peu tous pêle-mêle, et la ressemblance, pour être plus frappante au premier coup d'œil, n'a point cette vérité typique qui fait qu'un tableau de maître nous enchante. Les pièces des Junge Leiden^ moins parfaites, à coup sûr, que celles des recueils suivants, moins retouchées aussi*, nous fournissent
1 . Je parle de la première édition. Dans le Buch der Lieder de 1827, elles sont au contraire fort retouchées.
donc, sûr la vie du poète, des renseignements plus directs et moins idéalisés.
C'est dans les Fresko-Sonette que nous saisissons le plus nettement le caractère du jeune homme. Sans doute, on a pu attribuer à un accès d'orgueil injustifié cette guirlande de juvéniles invectives. Mais je crois y voir plus et mieux* Dans l'indignation un peu fumeuse encore, mais déjà sans ménagements, qui éclate dans ces vers :
Ich beug' mich nicht vor jenen hiibschen Metzen, Die schamlos prunken mit der eignen Schand; Ich zieh' nicht mit, wenn sich der Pôbel spannt Vor Siegeswagen seiner eiteln Gôtzen *,
il me semble trouver l'expression de cette foi généreuse qui, mal guidée sans doute, mais jamais polluée, dominera toute la vie politique du poète. C'est là, précisément, ce qu'il a dans l'âme de plus sain, de plus inaccessible aux morbides influences du sentimentalisme et de l'ironie; c'est là une des manifestations de ce sens droit, de ce besoin de nature et de naturel, par-dessus toute étiquette et toute convention, dont nous avons signalé la présence dans son héritage moral. A vingt-deux ans, Henri Heine ne trouve pas, comme on pourrait s'y attendre, la vie indigne de son eCFort : il trouve seulement que la
i. Fresko-Sonette, I. « Je ne m'inclinerai pas devant ces belles prostituées qui, sans honte, étalent leur déshonneur; je n'en serai pas, lorsque la populace s'attellera au char victorieux de ses vaines idoles. »
société est méprisable, et que les faquins, les sots et les méchants y triomphent sur les hommes sincères et bons. Un pessimiste eût fait froidement cette remarque : Heine, en y laissant éclater sa colère, prouve qu'il prend parti, et qu'il se range du côté du chêne, en méprisant la prudence flexible du roseau :
Ich weiss es wohl, die Eiche muss erliegen,
Derweîl das Rohr, am Bach, durch schwankes Biegen,
In Wind und Welter stehn bleibt, nach wie vor... *
Ces sonnets nous donnent l'impression d'une ardeur pratique dont le contraste avec les vagues songeries romantiques du début est presque déconcertant. Ils nous fournissent aussi, dans des vers, trop souvent méconnus, une partie du programme poétique de Henri Heine :
Wenn des Gliickes hubsche Siebensachen Uns Yon des Schicksals Hânden sind zerbrochen^... Und wenn das Herz im Leibe ist zerrissen,...
Dann, bleibt uns doch das schône gelle Lachen 2.
Rire des choses pour n'en pas pleurer, n'est-ce pas, trop souvent, la formule de celte poésie amère et douce tout ensemble? Et n'est-ce pas là une
1. Fresko-Sonelle^ I. « Oui! je le sais, le chêne tombera, tandis qu'au bord du ruisseau, le roseau, grâce à sa flexible souplesse, restera debout malgré la tempête... •
2. Fresko-Sonetle, III. « Lorsque les brillants colifichets du bonheur ont été brisés entre nos doigts par la destinée... lorsque notre cœur est déchiré... il nous reste encore le beau rire éclatant. »
des conceptions de Henri Heine dont Técho se répercutera le plus longuement dans la littérature de notre siècle?
A côté de ces accents virils, exagérés, sans doute, dans Texpression, mais nobles et sincères, comme le sentiment qui les a dictés, nous trouvons dans les Junge Leiden des renseignements sur les fréquentations et sur les sympathies du jeune poète. Ses Traumbilder nous racontent clairement ses relations romantiques, ses soirées passées à lire Tieck, Fouqué, E.-T.-A. Hoffmann, comme aussi le vieux Bûrger. Nous apprenons son admiration reconnaissante pour August- Willielm Schlegel, et sa vénération pour le professeur Sartorius; la ballade des Grenadiere nous rappelle son culte pour Napoléon; les sonnets à sa mère expliquent, mieux que l'histoire, le dévouement tendre qu'il lui témoignera jusque sur son lit de mort. Puis, des noms d'amis paraissent, désignés par leurs initiales : Rousseau, Steinmann, Straube, Sethe, le confident de son amour et de ses chagrins. Jamais plus Henri Heine ne nous donnera tant de détails sur son entourage, sur ceux qu'il aime et qui lui tendent la main. S'il l'a fait dans son premier essai, c'est presque malgré lui, c'est qu'il tâtonnait, cherchant sa voie, dominé par un amour déçu, mais n'osant encore le chanter que bien timidement, et comme en sourdine.
Sur l'objet même de cet amour, la discrétion
du poète est plus grande encore. Lorsqu'il rassembla, pour les réunir en volume, les poésies éparses dans ses carions ou dans des revues, il eut soin d'effacer toute indication trop précise sur les personnes qu'il y chantait. Il avait composé, à propos de la fille du bourreau de Dûsseldorf, quelques vers dans la manière noire de certaines œuvres d'un Hoffmann ou d'un Biirger, des vers empreints d'une maladive exagération de sentiments, pénétrés d'idées de mort, de tombeau et de damnation éternelle, et offrant pour décor une forêt sombre ou un cimetière, avec des revenants pour comparses. Il y joignit habilement quelques strophes que lui avait inspirées, sans nul doute, en 1821, le mariage ou, comme il disait, la « trahison j> de sa cousine Amélie ' : il composa ainsi le cycle des Traumbilder. L'unité de ces poésies est donc toute extérieure : elle se trouve dans une certaine exagération du ton général, et dans le cadre, qui est uniformément celui d'un songe. Or, l'exagération, l'uniformité et aussi le manque de suite et de développement logique dans ces pièces, déroutent le lecteur et lui font aisément prendre ces vers pour une série de strophes juvéniles et déclamatoires : on ne ressent guère dans ces poésies, pourtant écloses sous une passion vibrante, l'impression d'une vérité cruelle. Quelques années plus lard, Heine