Sans doute : n
comprit fort bien la faiblesse de ce premier cycle; mais jamais il ne consentit à le supprimer de son élincelant Buch der Lieder. Il lui plut toujours de laisser voir au public la première direction qu'avait prise son lyrisme, et peut-être aussi (le conserver l'impression immédiate, et non retouchée par le souvenir et par l'art, de la plus cruelle déception de son adolescence. Ajoutons enfin que, dans l'esprit du plus habile metteur en scène de la poésie allemande, ces débuts irréels et sombres, noir sur noir, devaient heureusement ouvrir un volume qui, de page en page, va se pénétrant de lumière et de réalité, depuis Vlntermezzo frêle jusqu'aux triomphantes odes à la mer, toutes baignées de soleil, de brise marine et de vie*.
Dans ce recueil, pourtant si bref, le poète trahit déjà le souci qui le poursuivra toujours : ne pas laisser ses poésies amoureuses sans lien entre elles, mais les grouper, ne fût-ce que par un prologue et un épilogue, afin de leur donner chaque fois le caractère d'une chose vécue, d'un chapitre — ou tout au moins d'un alinéa — de son histoire morale. Nous avons noté ce trait
1. Cette idée se trouve également exprimée dans le délicieux volume de Wilhelm Bôische : Henrich Heine. Ce volume, malheureusement non terminé, est l'étude de détail la plus suggestive et la plus séduisante qu'on ait écrite sur le poète. J'y ai fait plus d'un emprunt conscient; d'autres, peut-être, sans m'en douter. Je tiens à dire tout le bien que je pense de cette charmante étude du Buch der Lieder, et des premiers Reisebilder.
parmi ceux qui donnent au Buch der Lieder son cachet de réalité; nous aurons à le signaler à Foccasion de chacun des recueils partiels, tant est subtil et conscient de lui-même cet art de composition du plus « abandonné » des poètes lyriques. Dans les TraumOilder, ce caractère est encore peu accusé. Néanmoins, nous trouvons déjà quelques strophes de prologue, et surtout un épilogue, le lO*" Traumbild, dans lequel le poète, sur le point de peindre des images plus riantes et plus réelles, feint d'être pris lui-même dans les mailles qu'il a tressées, et, semblable à l'apprenti sorcier de Gœthe, d'avoir oublié le mot magique qui renverrait dans leurs séjours vagues les spectres qu'il vient d'évoquer. Admirons cotte habile transition; mais n'en soyons pas dupes. Les Traumbilder, nous l'avons dit, sont éclos, les uns vers 1816, les autres en 1821; le poète avait eu, durant cet intervalle, le temps et l'occasion de chasser ses visions obsédantes, puisque c'est entre ces deux dates qu'il avait composé presque tout le reste de son volume de Gedichte.
A la suite des IVaumbilder, le poète, enfin délivré de ses inpirations macabres, a placé quelques lieds d'un ton plus dégagé. En neuf petites pièces, il déroule une histoire d'amour, fort semblable assurément à celle qu'il a déjà contée, mais infiniment plus nette. C'est la première ébauche, timide encore, mais déjà concise,
de V Intermezzo : le poète aime et pleure d'amour; il s'éloigne et il est trahi : rien de plus. N'est-ce pas là l'idée qui traverse tout le Buch der Lieder, et qui s'y trouve reprise en mille variations!
J'ai hâte d'arriver à la troisième partie des Junge Leiden, les Romanzen. Ici, comme dans les Lieder, nous allons trouver le germe d'un des genres poétiques que Heine cultivera dans la suite avec prédilection : celui de la ballade. Il ne faut pas, en effet, oublier que ce poète, si préoccupé des mouvements de son cœur, a pourtant prêté sa voix à des douleurs étrangères, et créé quelques-unes des plus belles ballades de la poésie allemande. Chose étrange, d'ailleurs, c'est dans ce genre, si éloigné, en apparence, de ses préoccupations bien nettement personnelles, qu'il a tout d'abord donné des preuves éclatantes de son génie : nous pourrions, sans grand regret, perdre les Traumbilder, les Lieder, voire même les Sonnets; mais, ne manquerait-il pas une perle au collier poétique de Henri Heine, si les Grenadiers ne nous avaient pas été conservés?
Les romances que Henri Heine a composées dès sa jeunesse ne sont pas écloses, comme il peut sembler d'abord, à côté de son ordinaire inspiration, comme des fleurettes au bord d'un sentier : elles ne sont pas, dans son œuvre, un simple ornement, un caprice qui serpente à la façon d'un lierre autour du corps central, et qu'on en pourrait détacher sans dommage, sinon sans
regrets. C'est, au contraire, par la ballade que Henri Heine me paraît avoir perfeclionné sa manière poétique et atteint la concision qui devait donner à ses vers amoureux leur relief de médailles. Or, ces ballades dérivent immédiatement du Volkslied. Les ballades de Gœlhe étaient trop personnelles pour être imitées : les intentions philosophiques dont la plupart sont pénétrées, la langue si mystérieusement et si souverainement originale et poétique dans laquelle elles sont écrites, devaient décourager toute imitation directe. Elles ne pouvaient être un modèle qu'on s'exerce à copier : un vrai poète ne pouvait, devant elles, que savourer son plaisir, sans y chercher un enseignement immédiat. Quant à celles de Schiller, c'étaient de simples exercices de rhétorique, pauvres de langue, de rythme et de poésie. A vrai dire, celles de Bùrger, avec leur humeur vive et leur entrain, pouvaient déjà montrer à un débutant comment Tart sait côtoyer la vie courante pour lui emprunter des détails vrais et des mots pittoresques. Mais, le grand maître de la ballade, c'était Part populaire; c'est à lui que le jeune poète, avec son sûr instinct, vint demander des modèles et des leçons. Je ne puis, en effet, attribuer à une autre influence directe ce qui me paraît, dès le début, caractéristique dans les ballades de Heine, et, un peu plus tard, dans la composition même de ses poésies amoureuses.
Une ballade est, à l'origine la plus humble du
genre, une anecdote mise en vers *. Aussi Toriginalité du poète se montre-telle moins dans ses trouvailles de sujets dramatiques ou touchants que dans sa manière de conter. Schiller n'omet rien; il développe, par grandes strophes juxtaposées, les différents épisodes de l'histoire qu'il veut conter. Goethe, tantôt se joue mollement du récit qu'il déroule avec complaisance, tantôt en ramasse brusquement certains épisodes dans d'admirables raccourcis d'expression. C'est un art merveilleux; ce n'est point pourtant l'art populaire : il faut, pour en suivre toutes les inflexions et en goûter tous les détails, une certaine maturité de la réflexion et du goût. Les ballades populaires sont plus simples que celles de Goethe, plus frappantes que celles de Schiller. Au lieu de donner à toutes les parties du récit un égal développement, le Volkslied en choisit quelques-unes pour les mettre en lumière, à l'exclusion de toutes les autres : il va ainsi de sommet en sommet, laissant dans l'ombre tout Tintervalle. A peine apprenons-nous, par exemple, ce qu'est Tannhduser^ que déjà le poète nous fait assister à sa lutte déchirante avec dame Vénus; un vers nous annonce qu'il part; une strophe nous dit qu'il se rend à Rome. Sans préparation, le voici devant le Saint-Père. Il expose sa requête en deux strophes. Sans transition, sans discours, le pape, pour toute réponse,
1. Telles sont, par exemple, la plupart des ballades de Schiller.
LE u ItUGH DER LIEDER ». 31
plante en terre son bâton; ce geste, en effet, est seul important ici; un sermon ne nous eût pas intéressés, car nous pouvons imaginer nousmêmes ce qui fut dit. Tannhàuser se lamente en une strophe et se décide en trois vers à retourner près de Vénus. La conclusion poignante, enfin, n'emplit qu'une strophe *. Il en est de même de toutes les ballades populaires; le poète n'y insiste que sur les événements et les conversations qui lui semblent typiques et représentatifs; il laisse au rêve du lecteur le soin de suppléer aux lacunes de son récit.
Ainsi fait Henri Heine. 11 sait merveilleusement distinguer, dans une action donnée, les moments qu'il convient de fixer. Comme le poète populaire, il résume le développement en deux ou trois scènes capitales ou en quelques conversations caractéristiques, et conte négligemment ou même laisse deviner tout ce qui précède et tout ce qui suit.
Toutefois, son génie s'inspire, mais ne copie pas. S'il prend au poète du peuple la brusquerie instinctive de sa composition, il lui abandonne sa loquacité. Les ballades populaires sont en général fort longues; chacune des scènes capitales y est traitée avec de complaisantes répétitions. Chez Henri Heine, au contraire, la ballade est courte. A l'exemple du Volkslied, l'action y est réduite à un
i. Des Knaben Wunderhorn^ 1" vol. Tannhàuser.
petit nombre de scènes; mais, au nom de Tart souverain, chacune de ces scènes est elle-même réduite à un petit nombre de phrases typiques. Que Ton prenne pour exemple der armePeim\ die Grenadiere^ Belsazer, et, par anticipation, la Wallfahrt nach Kevlaar. 11 n'y a pas là trace de redondance ou d'inutiles redites : quelques situations mises en lumière par une description ou par un dialogue, et rien de plus. Or, c'est précisément ici que je crois retrouver l'origine même de la concision si vantée de Henri Heine. H me semble que c'est par la ballade, c'est-à-dire par le récit impersonnel, que le principe en a pénétré du Volksliedy où il se trouve d'ailleurs fort mêlé de scories, jusque dans les lieds du jeune poète, dans lesquels il s'impose en souverain. Par là s'explique, à mon sens, le fait que c'est dans le genre de la ballade que Heine a donné d'abord toute sa mesure. Je mets en effet les Grenadiere au même niveau que la plus parfaite de ses ballades, la Schlacht bel Hastings par exemple, parce que je ne sais personne qui, dans la poésie allemande, |)ourlant si riche et si compatissante, ait exprimé plus simplement, plus poétiquement et plus totalement l'enthousiasme des humbles.
Nous rencontrons ainsi, dans ce mince recueil de 1821, quelques-uns des germes qui s'épanouiront dans l'œuvre mûrie du poète. Heine nous apparaît à cette date comme un merveilleux conteur de ballades, et comme une nature sensible.
souffrante d'amour et pourtant pénétrée de foi, qui cherche violemment à se dégager des mille influences contradictoires qui ont bouleversé sa jeunesse. Dans ses Gedichte, le poète nous a laissé entrevoir la nuance maladive de sa conception de l'amour; il nous a conté les moindres épisodes de cet amour et toutes les stations de son calvaire. Il ne semble pas que son art subtil puisse s'exercer désormais sur un sujet qu'il a si bien épuisé. Ce début est une brillante promesse; mais nous ne savons pas au juste ce qu'il en faut attendre.