‹ Henri Heine, poèteChapitre 24 sur 142 · Cf. W. Bôische, Henrich Heine, p · texte numérisé non relu

Cf. W. Bôische, Henrich Heine, p

Quelques mois plus tard, le chagrin n'est certes pas calmé, mais il est plus raisonné : le poète se rend compte de l'état de son cœur; il sait la cause de sa souffrance ; et cette souffrance, après un moment d'expansion presque brutale, s'est renfermée, repliéa sur elle-même et assoupie. Sans doute, un souvenir, une fleur d'arbre qui tombe, un chant qui traîne au crépuscule, un rien l'éveille ; mais le poète blessé savoure d'autant mieux l'amertume de sa blessure et il en mesure d'autant plus nettement la profondeur. Plus loin de rémotion, il la domine mieux ; certains traits personnels ont pâli, d'autres plus frappants, plus généraux, se sont accusés ; le souvenir s'est fondu, tout à la fois, et précisé, d'une précision idéale qui est celle de l'art, substituée à la précision fugitive et indifférente de la vie réelle.

Dans ïlntermezzo, Heine a pris franchement le parti de conter son amour. Mais, persuadé plus que jamais que l'attention des lecteurs s'effeuille sans profit sur les sujets variés où la promènent la plupart des poètes lyriques, il veut donner à son œuvre une réelle unité : le sujet c'est son amour : il supprime de V Intermezzo tout ce qui n'est pas relatif à son amour. Dans sa belle hardiesse exclusive, il renonce aux ballades, aux poèmes impersonnels. Il se présente tout seul, avec son cœur; déplaît-il, on fermera le livre; s'il intéresse, on suivra jusqu'au bout l'histoire de son martyre. N'est-ce pas d'ailleurs donner une

preuve nouvelle de la violence de sa passion, que de feindre d'ignorer la vie qui passe?

En outre, le poète, jusqu'ici, ne nous avait guère confié que ses chagrins et ses larmes : ses Nocturnes, ses Lieds et ses Sonnets ne laissaient guère transparaître d'éclairs joyeux. Pourtant, un chagrin si violent, une trahison si noire supposent des joies et des promesses qui les ont précédés et qui les justifient; pour être déçu en amour, il faut avoir connu Tespoir. Heine, chez qui le chagrin amoureux naissait probablement avec la passion même, feindra d'avoir éprouvé des joies et caressé des rêves encouragés. Il ne nous avait jusqu'ici présenté que la crise de son amour : quitte à inventer, cette fois, des scènes de bonheur, ou à transposer sur cette passion pure des détails empruntés à des ivresses passagères, il nous en dira les débuts et la préparation. Il fera plus : il indiquera, sans y trop appuyer, un dénouement à la Werther.

L'unité dramatique telle qu'on la pourrait trouver dans un roman, voilà un des principaux secrets de la composition de V Intermezzo. Or, une passion violente que l'on maîtrise à ce point peut se passer d'indications trop précises sur la personne des deux amants; en outre, des motifs d'ordre privé interdisent au poète toute allusion trop directe à sa cousine : le Volkslied, lui non plus, n'a pas besoin de nommer la fille du roi, la meunière, la nonne, la jeune fille ou Liebchen

dont il met en scène les peines d'amour. Aimer, être trompé dans son espoir, et en souffrir, n'estce pas là une histoire commune, « une vieille histoire, toujours neuve * » ? Les traits semés dans ces poésies seront donc à dessein très généraux, un peu conventionnels même. Grâce à ce caractère, le drame de Vlntermezzo pourra convenir à mille amoureux divers; il assurera au poète le tribut des admirations les plus variées. Les plaintes qu'on y entend vibrer, en restant un peu vagues, un peu schématiques, pour ainsi dire, présentent à tout jeune homme une sorte d'expression idéale de son chagrin, et retentissent plus profondément dans son cœur.

Nous pouvons poursuivre de strophe en strophe le développement de ce roman d'amour : ce que nous savons de la réalité nous permettra de saisir, chemin faisant, les additions de la fantaisie.

De la première à la onzième strophe, nous voyons l'amour germer dans le cœur du poète, puis croître, puis éclater en triomphants accents. La strophe du début, le célèbre : Im wunderschônen Monat Mai^ n'existait pas dans la première édition de Y Intermezzo^ de cet intermède modestement présenté entre les deux tragédies Ratcliff et Almansor^. Ces vers parurent pour la pre-

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