Intermezzo, 12 à 16, et Nachlese^ I
2. « Telle que la déesse née de l'écume des flots — Celle que j'aime resplendit dans l'éclat de sa beauté; — Elle est l'épouse choisie — D'un autre homme. — mon cœur, toi qui as tant supporté, — Ne murmure pas decette trahison. » (Intei^mezzo, 17.)
bien que la vie est faite ainsi de déceptions, que la souffrance nous guette partout et qu'elle nous atteint sûrement.
Mais voici que, dans un nouveau cycle (21-25), le poète nous confie son chagrin, non plus en
ï nous le décrivant, mais en nous en faisant voir l'effet, la projection directe sur la nature environnante.
« Pourquoi les roses sont-elles donc si pâles? s'écrie-t-il ; pourquoi l'alouette a-t-elle un chant si plaintif?» Le sentiment de son bonheur détruit colore de tristesse la moindre de ses sensations; la nature même semble déjà se prêter à son deuil : (( Le tilleul était en fleurs, le rossignol chantait, lorsque tu me pressais contre ta poitrine.... Les feuilles tombaient, le corbeau croassait sourdement, lorsque nous nous dîmes froidement adieu *. »
La première explosion de chagrin fait place à
1^^ une période de réflexion (25-30). Pourquoi m'at-elle trahi? demande le poète. « Parce que, lui souffle son regret, à force déjouera cache-cache, vous vous êtes si bien dissimulés, que vous n'avez plus su vous découvrir l'un l'autre! » — « Parce qu'elle a le cœur sec! » murmure son dépit.
i. Intei^mezzo, 25.
Die Linde blûhte, die Nachtigall sang...
Da presslest du mich an die schwcUende Brust...
Die Blàtter fielen, die Rabe schric hohl,
Da saglea wir frostig einandcr : « Lebwohl ! »
LE « BUCIl DER LIEDER ». 41
Où trouver enfin, dans un tel chagrin, une consolation? Où se revoir avec Tabandon d'autrefois? Où se dire les regrets mutuels et pleurer ensemble sur l'irréparable erreur? Où s'unir une dernière fois? Dans le tombeau! (31-32.)
La suite logique des développements semble désormais épuisée; le poète nous a dit sobrement ses joies, sa douleur et son regret. Va-t-il se taire et couver silencieusement son chagrin? Il ne s'y résigne point encore. Il sent bien que hi vie va le reprendre, malgré lui, et que, sur la tristesse du bonheur manqué, Toubli chaque jour laissera tomber quelques grains de sable qui finiront par Tensevelir. Il cherche alors à fixer par quelques images nouvelles l'attitude que son chagrin lui fait prendre dans cette vie qui paraît, avec le calme, rentrer dans son cœur. Une première image, expression très générale et 1res vague de Tamour impossible et lointain, « Ein Fichtenbaum sleht einsam », indique la nqte de tristesse contenue qui va dominer le nouveau chapitre (33 à 58); puis nous voyons les mille détails de sa vie intérieure passer devant nous, dominés tous par la même Sehnsucht impuissante. Ses souvenirs visuels et auditifs, ses moindres promenades au jardin, et le regard compatissant des fleurs, l'entretiennent dans son chagrin. Il essaye de résumer d'une façon abstraite l'histoire de son malheur : « Ein Jungling liebt ein Màdchen » , ou bien il la redit
SOUS une forme imagée dans les adorables strophes :
Mein Liebchen, wir sassen beisammcn Traulich im leichten Kahn; Die Nacht war still und wir schwammen Auf weiter Wasserbahn.
Die Geislerinsel, die schône, Lag vor uns im Mondenglanz; Dort klangen iiebe Tône Und wogte der Nebeltanz.
Dort klang es lieb und lieber, Und wogt' es hin und ber; Wir aber schwammen vorùber, Trosllos auf weitem Meer*.
Des songes lugubres Tassaillent (38, 41, 54 à 58, 60), il les fixe en traits sobres, mais ne parvient pas, cetle fois, à chasser la vieille obsession de fantômes « den alten Spu\k ». Il essaie encore de s'en délivrer par Tironie (47, 48, 50, 53), et n'épargne ni l'infidèle ni ses conseillers; mais c'est en vain. De guerre lasse, il demande quelque passager oubli à celle dont les serments, sans qu'il y tienne, « se sont imprimés en morsures ». Le remède est aussi inefficace qu'il est vulgaire : rien ne peut consoler son cœur meurtri. La pièce :
1. « Ma bien-aimée, nous étions ensemble assis — CkBur à cœur dans une barque légère; — La nuit était calme, et nous voguions — Sur la vaste étendue des eaux.
L'île des Fées, la belle île — Se dessinait devant nous sous l'éclat de la lune; — De doux accents y résonnaient; — On y voyait onduler une danse de brouillard.
La mélodie vibrait, toujours plus douce; — La brume ondulait çà et là; — Mais nous, nous passâmes, — Sans espoir, cinglant sur la vaste mer. • (Intermezzo, 42.)
Es fâllt ein Stem herunter, semble bien alors montrer que le poète est las de lutter avec son deuil, et que, si la nature elle-même lui donne Texemple de Fabandon, de Teffeuillement dans l'hiver, il courbera la tête, lui aussi, et, partageant sans regret la mort universelle des choses, se couchera lassé dans le sillon à peine ouvert :
Es fôUt ein Stern herunter Âus seiner funkelnden Hôh' !
Das ist der Stern der Liebe, Den ich dort fallen seh'.
Es fallen vom Apfelbaume Der Blûten und Blâtter viel'.
Es kommen die neckenden Lûfte Und treiben damit ihr Spiel.
Es singt éer Schwan im Weiher Und rudert auf und ab, Und immer leiser singend Taucht er ins Flutengrab.
Es ist so still, so dunkel!
Verweht ist Blatt und Bliit', Der Stern ist knisiernd zerstoben, Verklungen das Schwanenlied *.
Cette paix, cette obscurité, le poète saura bien
1. * Une étoile tombe — Des hauteurs étincelantes. — C*est rétoile de l'amour — Que je vois tomber là-bas.
Feuilles et fleurs, en tourbillon — Tombent du pommier. — Une brise capricieuse se lève — Et les emporte en se jouant.
Un cygne chante sur l'étang — Et rame en tous sens; — Son chant peu à peu s'alanguit : — 11 plonge dans la tombe des eaux.
La paix, l'obscurité! — Feuilles et fleurs sont bien loin. — L'éloile s'est brisée en poussière. — Le chant du cygne s'est tu.... » {Lyr. Intermezzo, 59.)
se les procurer : ne vient-il pas de s'arrêter, loin (le la ville, au carrefour où Ton enterre les suicidés, et de considérer la pauvre petite fleur bleue qui seule y croît : la fleur du damné?
Celle fois, la fertilité d'invention de H. Heine est épuisée. Il pourra bien exprimer encore son ; amour pour Amélie sous la forme de tragédies ! lyriques; mais il ny pourra plus guère consacrer de lieds, si un motif nouveau d'inspiration ne vient donner à l'expression de son chagrin une nuance nouvelle. Ce motif sera fourni par un pèlerinage à la ville qui a bercé sa passion, et nous le trouverons exprimé dans VHeimkehr.